Une sortie de l’oubli bien méritée
« Je suis né à Paris en 1666, la même année qu’un de mes confrères, Jean-Féry Rebel. Mes parents sont François Grégoire de la Ferté et Marie Duchesne. Je suis orphelin de père à deux ans, mais ma mère pourvoit à mon éducation. De ma jeunesse, l’histoire n’a guère gardé de trace. Il apparaît néanmoins vraisemblable qu’un maître de la corporation des ménétriers a veillé sur mon apprentissage et m’a introduit parmi les musiciens suivant la cour. La vingtaine arrivée, j’épouse Catherine Baudin alors que je suis musicien dans l’orchestre de l’académie royale de musique où je côtoie notamment messieurs Campra et Marais, d’autant plus que je joue alors de la basse de viole. 1707 marque une grande année pour moi : mon éditeur Claude Roussel publie mon Premier Livre de Sonates pour violon et basse. La figure montante d’alors est le fils de feu Monsieur frère du Roi et de Madame, La Palatine, le duc Philippe d’Orléans II, qui est un fin musicien, passé entre les mains de monsieur Charpentier, mort il y a peu (1704). Ma musique est appréciée des connaisseurs : la fameuse mademoiselle Certain (voir la chronique) laisse à son décès en 1711 une belle collection de partitions, parmi lesquelles mes sonates figurent en bonne place. Dès 1710, je suis également basse de violon à la Chapelle et parmi les Petits Violons, sous l’égide de monsieur de Lalande. Je sers ainsi deux monarques, Louis XIV puis Louis XV jusqu’à mon rappel à Dieu en 1746, juste un an avant Rebel. Veuf et sans enfants, mon neveu et ma nièce sont désignés comme mes héritiers ainsi que certains collègues et amis musiciens : Guy Leclerc (l’un des vingt-quatre violons du Roi), ainsi que des castrats officiant à la Chapelle, à savoir messieurs Hyacinthe Mazza et Antoine Ridolfi. Parmi mes biens, l’on trouve deux basses de violon, l’une de Crémone, propre à l’accompagnement et l’autre pour les pièces avec dessus. C’est alors que commence un long, trop long oubli… »
L’homme qui livre ce monologue imaginaire (établi à partir d’une notice particulièrement passionnante tant elle est documentée et éclairante) n’est autre que Charles-François Grégoire de La Ferté, compositeur et instrumentiste de grand talent, tout entier auréolé de mystère, qui, tel un phénix, renaît ici de ses cendres, grâce à jeune ensemble éponyme. Couronnement d’un projet alliant recherches (sur le compositeur, sa musique et sur de nouvelles modalités de jeu), concerts, et vidéos (voyez urgemment par exemple celle du récit de basse), ce disque constitue une véritable pépite. Et ce n’est pas l’une des moindres joies du chroniqueur que celle d’une double découverte associant celle d’œuvres d’une inestimable qualité à celle d’un ensemble de jeunes musiciens extrêmement doués.
Commençons par ce recueil de sonates (téléchargeable sur Gallica) dont on peine à croire qu’il ait pu rester si longtemps dans l’ombre, tant sa richesse est véritablement exceptionnelle. D’un style très personnel, ces sonates sembles nourries de réminiscences lullystes mais aussi de traits italiens, aboutissant à une géniale synthèse, unique et assez différente des œuvres contemporaines d’un Jean-Féry Rebel, d’une Élisabeth Jacquet de La Guerre ou encore d’un Joseph Marchand (dont Aparté a livré un triple album splendide). L’intérêt de ces sonates est constamment renouvelé par une richesse d’écriture peu commune et des développements souvent conséquents dans bon nombre de mouvements. Si le recueil est ici livré dans le désordre par rapport à celui de l’édition de 1707, ce qui ne gêne en rien quant à son équilibre originel, il convie à explorer un vaste labyrinthe aux innombrables recoins recelant maints trésors. Alors, partons ensemble à la découverte de ces sonates !
La onzième, en ré majeur, inaugure l’album de façon on ne peut plus oratoire. C’est à une sorte de lever de rideau que l’on assiste avec de grandes gammes tantôt descendantes, tantôt ascendantes et un violon d’une incroyable éloquence, nous racontant une véritable histoire. Le terme de Récit mentionné dès la première mesure n’est donc nullement usurpé. On est saisi par cet exorde frappant. Plus loin, la danse fait également une entrée éclatante avec une belle Gigue. Les mouvements s’enchaînent, se reposant sur la dominante pour attaquer le Vite et fort final marqué par une virtuosité flamboyante mais jamais creuse, insufflée autant par l’écriture que par le jeu, au service d’échanges éblouissants où doubles cordes et figurations agitées conduisent à d’héroïques envolées, propulsées par la motricité terrible de la basse au clavecin.
La dixième sonate, en sol mineur, offre un contraste saisissant par sa mélancolique Allemande initiale, pleine d’une élégance très française. Autant la sonate précédente était tout empreinte de théâtralité, autant celle-ci nous fait pénétrer dans un espace particulièrement intime. Quelle beauté dans les nuances des dialogues et des subtils effets d’écho ! L’Air piqué tient de la courante, s’affirmant crânement par son ton légèrement altier. La Gigue, quant à elle, donne l’impression d’une douce félicité, pleine d’une légèreté caressante, par un continuo assuré cette fois à l’orgue positif. Que de grâce dans ce final !
La deuxième sonate, en si mineur, tonalité mélancolique par excellence, prolonge cette atmosphère d’intériorité dans son volet introductif, pour déboucher sur une fugue à deux voix. Une transition Lentement de trois mesures seulement mène à un Légèrement final de très vaste ampleur (quelque cent-soixante-dix mesures), au propos incessamment et ingénieusement relancé !
Nouveau contraste offert par la cinquième sonate (la mineur) dont le Lentement et marqué liminaire, aux gammes descendantes du violon imité par la basse, tenant résolument de l’ouverture à la française, semble s’offrir comme prologue à une scène de tragédie. De nouveau, Charles-François Grégoire de La Ferté frappe par un sens théâtral hors du commun dans cette musique de chambre. Mais sa fréquentation assidue de l’opéra en constitue certainement le terreau le plus probable. Dans la foulée de cet impétueux récit, un air agité Vivement, marqué par des motifs disjoints fait songer à quelque magicienne invoquant les Enfers. Puis après le bref Lentement, le Légèrement final restaure une certaine espérance, toutefois voilée, en raison de sa tonalité mineure.
La septième sonate en mi mineur renoue avec l’esprit des sonates n°2 et 10 par sa tendresse intérieure. Son Allemande introductive pourrait très bien être signée La Barre ou Hotteterre, de même que la Sarabande qui pourrait se jouer avec bonheur au traverso tant ses contours mélodiques, pleins de délicatesse, offrent leur baume moelleux autant au cœur qu’à l’oreille. La Gigue finale dispense, quant à elle, sa légèreté gracieuse et spirituelle porteuse d’un message délicat et doucement prometteur.
Puis, l’on accède à la sixième sonate – en sol majeur-, haut degré de ce labyrinthe dont le Gravement introductif, gagné par une tendresse caressante, ornementée avec grâce par le violon – qui ferait presque figure de flûte allemande – fait songer à Marais. Mais dans l’ambitieux Vite fugué, La Ferté semble annoncer Leclair par la maîtrise de son écriture contrapuntique. Non content de ce premier exploit, le compositeur réitère un autre tour de force avec une très ample Chaconne, hommage à Lully par son sens de l’architecture, faisant de cette pièce l’une des plus vastes du recueil (celle-ci étant placée au cœur de celui-ci). Très subtile dans ses variations et développements, cette danse fait sienne la leçon du surintendant mais s’en affranchit également pour annoncer Rameau avec un quart de siècle d’avance, au travers des modulations auxquelles elle s’aventure. Toutefois la mélancolie de son volet en mineur fait indéniablement songer au Florentin avec bonheur, comme empreinte d’une nostalgie propre au souvenir d’un temps révolu.
Dans sa huitième sonate, La Ferté fait montre à nouveau de sa grande originalité. Adoptant la rare et sombre tonalité d’ut mineur, elle s’ouvre par un Gravement digne d’un Tombeau (c’est d’ailleurs la tonalité employée par Rebel dans sa sonate Tombeau pour Monsieur de Lully) quand la Courante, assez altière et traversée de motifs disjoints, se joue de dialogues doux et forts. Puis l’accablement imprègne en totalité le Lentement à 3/2, splendide d’intériorité quand la Gigue lourée finale semble papillonner élégamment pour faire oublier les amers regrets qui l’ont précédée.
La troisième sonate – à nouveau en sol mineur – s’ouvre en majesté, avec gravité, d’un esprit fort différent de la dixième déjà rencontrée plus haut. Aux mesures 20 et suivantes, on relève un saisissant mouvement descendant, réamorçant aussitôt une ascension encore plus marquante par ses touchants chromatismes. Le Vivement s’amuse d’un motif martelé, constitué de trois noires, et réitéré de nombreuses fois, tant au dessus, qu’à la basse. Un court passage Gracieusement débouche sur une courte et alerte Gigue finale. Des observations assez similaires pourraient être formulées au sujet de la neuvième sonate (en la mineur comme la cinquième) mais radicalement autre. C’est bien le XVIIIe siècle qui s’y affirme dans l’Allemande légère qu’on trouve dans les œuvres tardives de Couperin. Un Lentement émaillé de belles dissonances, générées par de savoureux retards conduit à une charmante Gavotte avec sa belle marche de septièmes dans sa deuxième partie, débouchant sur un Rondeau, Légèrement, aussi dansant que volubile. Autant la cinquième sonate était pénétrée d’accents tragiques, autant celle-ci semble plus pastorale, déjà annonciatrice des scènes galantes et champêtres d’un Watteau auxquelles cette délicate musique pourrait mêler ses accents dans une parfaite harmonie.
Après tant de débauche d’inventivité, la quatrième sonate, d’un délicat mi mineur, s’ouvre par un Gracieusement qui frappe par sa simplicité et un charme mélodique certain qui aurait pu être signé Jacquet de La Guerre. Porté par un beau mouvement ascendant, au balancement ternaire, cette page amorce ensuite une douce descente pleine de grâce (effet accru par ce fa bécarre bien attendrissant). Puis, le Vivement, à nouveau fugué s’élance avec fermeté. Ses quatre dernières mesures sont de surcroît marquées par des sauts de septièmes en blanches, contrepointées par une basse très mobile en noires conjointes du meilleur effet. Le Lentement lui succédant s’avère à nouveau très français d’esprit avec ses gammes fusées conduisant progressivement à une Gigue à 6/4, faisant songer à Lully et Marais, par ses entrées en imitations.
Les deux derniers épisodes de l’album juxtaposent la première et l’ultime sonates du recueil, transformant notre Phénix en Janus, le dieu à deux visages. En effet, la première sonate offre une face solaire par son ré majeur flamboyant. Elle prend dans son volet initial des allures d’ouverture à la française dont le Lentement serait exceptionnellement développé, quand son fugato (Gay) se déploie avec une allégresse aussi pétillante qu’un vin de Champagne. La Sarabande, Gracieusement, fait montre de subtilité avec ses imitations, espacées dans le premier volet, puis rapprochées dans le second. Le Légèrement final semble illustrer quelque envol d’opéra durant lequel une divinité remonterait dans les cintres vers les nuées. Que de théâtralité encore dans cette musique ! En regard, tout habitée de son grave ré mineur, la douzième sonate offre un tout autre visage, s’ouvrant avec un Vivement, fiévreux à souhait avec son motif talonné par la basse. Le Légèrement suivant évoque à nouveau Jacquet de Le Guerre par la grâce de son charme mélodique, porteur d’une belle ascension au travers de ses sauts d’octave ou de sixte très expressifs. Il faut aussi y relever la subtilité, bien précisée par la partition, où alternent notes égales et pointées (inégales), cultivant ainsi une sorte de dialogue intérieur au sein d’un même mouvement. Feu d’artifice final, le saisissant Récit de Basse introduit une partie autonome de viole très virtuose, opportunité pour le compositeur de déployer en regard un contrepoint extrêmement fouillé. Charles-François Grégoire de La Ferté nous rappelle ainsi combien il maîtrisait ces instruments de basse.
On l’aura compris, ce recueil est véritablement exceptionnel dans son écriture, réinventant page après page le genre sonate, tel qu’il était cultivé en France en ce début du XVIIIe siècle, en mêlant avec beaucoup de fantaisie, des mouvements libres porteurs d’affects extrêmement variés et des danses, dans l’esprit des « goûts réunis » chers à Couperin. Mais pour rendre pleinement justice à cette incroyable musique, il fallait aussi qu’un ensemble à la hauteur des enjeux s’en emparât. Sortant de l’ombre, à l’instar de ce compositeur, dotés de splendides instruments (voir les indications consacrées aux interprètes), trois jeunes musiciens absolument excellents font une entrée très remarquée, choisissant avec beaucoup d’à-propos le nom de La Ferté pour porter leur ensemble sur les fonds baptismaux.
Au violon, on découvre Paulo Castrillo, violoniste bolivien installé en France depuis 2010. Celui-ci est tout bonnement époustouflant. Il faut le voir jouer dans les quelques vidéos diffusées par l’ensemble avec une aisance incroyable. Adoptant le « jeu à la française », Paulo Castrillo n’a pas froid aux yeux, révélant ainsi un tempérament que la prise de risques motive ! Le violon est posé sur le bras ou en contrebas de la poitrine tandis que l’archet est également tenu « à la manière française », le pouce reposant sur le crin, à la base de la hausse et non sur la baguette. Il en résulte un son d’une grande originalité, incisif, d’une rare finesse qu’on saisit dès les premières notes et qui explique cette éloquence absolument incomparable. L’ornementation fait l’objet également d’un soin attentif, à l’école des écrits de Muffat et Montéclair, conférant au jeu une vocalité, agrémentée d’accents absolument inédits jusque-là. Dès lors, il n’est guère étonnant que ce violon puisse narrer autant d’histoires et s’affirmer comme un orateur hors pair. Paulo Castrillo nous subjugue néanmoins tout au long de ces sonates par un violon aristocratique, racé et d’une rare variété d’expressions proprement jubilatoire, en renouvelant pour chaque tonalité sa palette de coloris et de nuances.
À la basse de viole, c’est la remarquable Manon Chapelle, formée à Versailles, Bruxelles et Genève qui fait montre d’une éloquence comparable. Elle touche la viole en perfection, animant les lignes de basse souvent très écrites de La Ferté mais offrant aussi au violon de savoureuses contreparties, tantôt déjà présentes dans le texte original (comme dans l’exceptionnel Récit de basse final), tantôt composées pour enrichir certaines pièces d’un subtil contrepoint comme dans l’Allemande de la délicieuse Sonate n°7, suivant en cela les modèles du temps (Couperin, Dornel, Senaillé, Marchand ou Jacquet de La Guerre). Il en résulte un art consommé du dialogue et de la conversation, art suprêmement français et si typique de cette époque. Parfois, il s’agit juste de quelques mesures de contrechants, attestant d’un goût très sûr et d’un travail d’équipe, ciselé et réfléchi dans le moindre détail.
Au clavecin, enfin, la personnalité flamboyante de Nicolas Mackowiak éblouit également. Doté d’un parcours particulièrement éclectique (il a commencé par la flûte à bec, joué dans des groupes de rock ou de chanson française), celui-ci s’est formé auprès de grands clavecinistes comme Aurélien Delage, Noëlle Spieth, Béatrice Martin et Olivier Baumont (c’est assez dire). Lui aussi insuffle une vie incroyable à ces pages, sachant autant adopter une motricité électrisante dans les pages fougueuses que « chanter » dans les pages poétiques, jusqu’à parfois se taire à dessein pour mieux mettre en valeur ses partenaires dans leurs subtils dialogues. Bref, nous voilà en présence d’un jeune talent très prometteur et qu’on aimerait découvrir également dans des pièces pour clavecin seul.
Par son programme totalement inédit, ses choix interprétatifs audacieux et parfaitement réalisés, cet album s’avère désormais incontournable pour tout amoureux de la musique de chambre française du premier XVIIIe siècle. Souhaitons au jeune Ensemble La Ferté de dénicher d’autres pépites aussi réjouissantes ou de nous inviter à redécouvrir d’autres opus emblématiques de cette période particulièrement féconde : les Mondonville, Guignon, Guillemain sont loin d’avoir livré tous leurs secrets, sans oublier les Pièces en concerts de Rameau où ce jeune trio ferait à coup sûr merveille.

