Hommage à Sara Levy
Donné dans le cadre somptueux du décor Renaissance de la Spanischer Saal (Salle espagnole) du château d’Ambras, situé en périphérie d’Innsbruck, ce programme a été conçu par l’Akademie für Alte Musik Berlin (souvent dénommée en abréviation : Akamus) en hommage à la musicienne Sara Levy et à son célèbre « Salon » (en français dans le texte) de musique berlinois. Sara Levy était l’une des quinze enfants de Daniel et Myriam Itzig, un couple de financiers de religion juive au service de la cour de Prusse. Cette fonction leur permettait d’appartenir à la minorité privilégiée des « Juifs de cour » et d’échapper ainsi à la plupart des restrictions qui frappaient leurs coreligionnaires dans le Saint-Empire. Comme ses frères et sœurs, Sara reçut une éducation soignée ; au plan musical elle eut pour professeur avec les meilleurs musiciens de l’époque : elle étudia ainsi le clavecin sous la conduite de Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784), fils aîné de Jean-Sébastien et manifesta très tôt un fort intérêt pour la musique. Après la guerre de Sept ans, la cour de Frédéric le Grand (1712-1780), qui avait été un des foyers musicaux européens, connut un certain déclin. Sœur du souverain, la princesse Anne-Amélie (1723-1787) organisa alors des concerts particuliers et commença à recueillir un important fonds de partitions manuscrites et imprimées. Cet exemple fut rapidement imitée par d’autres femmes fortunées de la capitale prussienne. C’est ainsi que Sara Levy donna à son tour des concerts dans son propre salon, où elle jouait fréquemment elle-même au clavecin, accompagnée par son mari, Samuel Salomon Levy (1760-1806), à la flûte, ou au clavecin ou au pianoforte par ses sœurs. Carl Philipp Emanuel Bach composa d’ailleurs pour Sara et sa sœur Zippora Wulff (1760-1836) le Concerto doppio per cembalo e pianoforte. Sara donna également des concerts en dehors de son salon, avec d’autres membres de sa famille ou des musiciens professionnels, comme la Sing-Akademie zu Berlin, une chorale locale dirigée par Carl Friedrich Zelter (1758-1832). C’est d’ailleurs à Zeltter et sa chorale qu’elle légua l’essentiel de son fonds musical, plus de cinq cents partitions marquées à son chiffre. Son intérêt pour la musique de Jean-Sébastien Bach, dont elle contribua à perpétuer les exécutions, a probablement influencé son petit-neveu, Félix Mendelssohn.
Le concert s’ouvre sur le Quartet en sol majeur pour flûte traversière, hautbois, violon et basse continue de Johann Gotlieb Janitsch (1708-1763), musicien né en Silésie qui était venu au service de la cour de Prusse. Il met magnifiquement en valeur les sonorités complémentaires de la flûte traversière et du hautbois, qui se répondent dans des échanges toujours très équilibrés, soutenus par une basse continue (violoncelle et clavecin) fournie et couronnés des traits acérés du violon. Lui succède un air extrait de la cantate Non sa che sia dolore de Jean-Sébastien Bach, interprétée par la soprano Jiayu Jin, lauréate du concours Cesti du Festival l’an passé. Celle-ci lance d’une voix inspirée le premier vers, Ricetti gramezza e pavento, et donne rapidement à entendre l’étendue de son talent : des attaques précises et mordantes qui débouchent sur des ornements aisés, au style irréprochable. L’expressivité vocale est doublée par des mouvements très fluides du corps tout entier, dans une prestation aussi séduisante au plan scénique que vocal.
La pièce qui suit est particulièrement amusante : il s’agit du Trio en do mineur pour deux violons et basse continue, intitulé: « Gespräch zwischen einem Sanguineus und Melancholicus » (Echange entre un Sanguin et un Mélancolique) de Carl Philip Emanuel Bach. Première à jouer, la violoniste Mayumi Hirasaki restitue avec beaucoup de conviction un son d’une infinie tristesse ; sa collègue Elfa Rün Kristinsdóttir lui répond par une attaque vive, qui ne lui arrache en retour qu’un son éteint, à peine audible… Sa collègue réussit péniblement à l’entraîner quelques instants dans le Presto. Avec la complicité du violoncelle (Johannes Berger), Hirasaki deéveloppe un Adagio d’une langueur infinie, que sa collègue émaille d’attaques vives, l’encourageant à accélérer le rythme. Toutes deux se rejoignent dans l’Allegro final, appuyées par le clavecin (Raphael Alpermann) et le violoncelle. Un morceau à la limite du burlesque, particulièrement applaudi par le public, qui rappelle même les interprètes !
Jiayu Jin revient sur l’estrade pour un air extrait de Siroe, re di Persia de Johann Adolf Hasse. Son Mi lagnero tacendo est émaillé de longs ornements, qui appuient l’atmosphère triste ; l’air s’achève sur un ornement magistral parfaitement exécuté. L’Adagio assai de la sinfonia de la cantate Ich hatte viel Bekümmernis de Jean-Sébastien Bach fait office d’intermède avant l’air suivant. Le hautbois de Xenia Löffler développe de longues notes filées, qui témoignent de sa longueur de souffle. Jiayu Jin réapparaît pour l’air de la reine de Saba, extrait de l’oratorio Salomon de Georg Friedrich Haendel. Le rythme lent de Will the sun forget to streak met en valeur la diction de la cantatrice, accompagnée par le hautbois très présent de Xenia Löffler, avec là encore un superbe ornement sur le finale.
Vient ensuite le Concerto brandebourgeois n°5 de Jean-Sébastien Bach – notre préféré de la série. Le traverso de Gergely Bodoky y brille avec beaucoup d’assurance, sur un onctueux tapis de cordes. Le solo de clavecin de l’Allegro initial est parfaitement exécuté mais la sonorité un peu sèche de l’instrument ne lui rend pas pleinement justice, à notre sens. Les échanges entre traverso et violon dans l’Affetuoso sont d’une grande finesse. Mais on a connu des interprétations de l’Allegro final plus enthousiastes : peut-être la faute à un rythme trop rapide dès le premier Allegro… Au total, une interprétation parfaite au plan technique mais qui manque un peu d’élan.
Le programme s’achève sur un air de Cléopâtre, extrait de Cleopatra e Cesare de Carl Heinrich Graun. Sur une trame orchestrale assez dense, les ornements de Tra le procelle assorto fusent ; à la reprise c’est une véritable cascade ! Dans un joyeux clin d’œil au public, d’une décontraction assumée, la soprano fait d’ailleurs mine d’être essoufflée… avant de nous livrer un final étourdissant ! S’ensuit un tonnerre d’ovations bien méritées,e t plusieurs rappels. Pour satisfaire le public, la soprano offre en bis la cantate de Bach Erfreue dich mein Herz, dans lequel le hautbois de Xenia Löffler fait à nouveau merveille.

