Le chevalier de Saint-George – Langlois de Swarte

Un destin exceptionnel

Violoniste virtuose, compositeur, chef d’orchestre, escrimeur hors pair, le chevalier de Saint-George est un personnage hors normes dans l’histoire de la musique. Comparé parfois à Mozart, son cadet de onze ans, il fut l’une des personnalités les plus brillantes et les plus célèbres de la seconde moitié du XVIIIe siècle en France et en Europe. Né esclave en 1745, semble-t-il sur le site de la sucrerie de Clairefontaine située à Baillif près de Basse-Terre en Guadeloupe, Joseph Bologne est le fils de Georges Bologne, un riche colon issu de l’émigration protestante néerlandaise et d’Anne, dite Nanon, une esclave africaine attachée à la plantation qu’il exploite. Aucun registre de baptême de l’époque ne permet de connaître avec précision la date de sa naissance. Son père se fait couramment appeler de Saint-Georges (avec un s), du nom de l’une de ses propriétés, mais il ne sera anobli que plus tard en 1757 avec la charge d’ordinaire de la chambre du Roi. En 1747, Georges Bologne dit de Saint-Georges tue un adversaire lors d’un duel. Sachant qu’il va probablement être poursuivi pour homicide et qu’il risque une condamnation à mort et la confiscation de tous ses biens, il quitte précipitamment la Guadeloupe en décembre 1748 pour se rendre à Bordeaux avec son épouse légitime, accompagné de la jeune Nanon et de Joseph, le fils né de leur liaison âgé de deux ans. Il craint en effet que Joseph et sa mère Nanon ne soient vendus avec la plantation en cas de confiscation, car, rappelons-le, les esclaves étaient considérés alors comme faisant en quelque sorte partie des biens meubles dans une plantation.

Leclerc Sébastien, l’Ancien (1637-1714) Habitation et sucrerie, 1667. Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF). ED-59(A)-FOL Folio 28.

Un document conservé aux archives départementales de la Gironde fait état d’une « permission (de l’Amirauté de Guadeloupe) à Madame St. Georges Bologne habitante de cette isle, d’ammener avec elle en France la negresse nommée Nanon, creole de cette dite Isle Agé d’environ vingt ans, de petite taille, visage rougeâtre… et un petit mulattre son fils nommé Joseph », âge deux ans…Daté du 1er septembre 1748, ce document confirme indirectement la date de naissance du jeune Joseph, futur chevalier de Saint-George, qui se situerait donc bien à la fin de l’année 1745. Deux années plus tard, son oncle, Pierre de Bologne qui occupait la fonction de conseiller du Dauphin, obtient la grâce de son frère Georges qui peut alors regagner sa plantation en Guadeloupe avec femme, maîtresse et enfant. Dix années plus tard, le jeune Joseph, âgé cette fois de douze ans est de retour en France métropolitaine avec son père. Voulant donner au jeune garçon une éducation aristocratique, il le confie à Nicolas Benjamin Texier de La Boëssière, un homme de lettres et maître d’armes très renommé en son temps. Les progrès fulgurants de Joseph dans le maniement du fleuret concourent peu à peu à sa célébrité en tant qu’escrimeur hors pair. Encore étudiant, il vainc au fleuret le maître d’armes de Rouen et mousquetaire du Roi Alexandre Picard Brémond qui s’était imprudemment moqué du « mulâtre arriviste de La Boëssière ». Ses prouesses sportives dans le maniement des armes font du jeune Joseph un modèle pour les meilleurs tireurs de cette discipline sportive. Nicolas Texier de La Boëssière fut à l’évidence le meilleur professeur et père spirituel que Joseph Bologne pouvait espérer rencontrer sur son chemin. Il fera de son élève un escrimeur d’exception rapidement considéré comme l’une des plus fines lames de son temps. Après la guerre de Sept Ans (1756-1763), Georges Bologne retourne dans ses propriétés en Guadeloupe, et octroie alors une pension à son fils. En 1764, alors âgé de 19 ans, Joseph Bologne devient gendarme de la garde du roi ; il est pour l’occasion fait chevalier. Il devient peu à peu la coqueluche de la bonne société parisienne, tant pour ses talents d’escrimeur, de séducteur aussi, et pour ses talents… de musicien.

Permission accordée à madame Saint-Georges en 1748

Car Joseph Bologne est un musicien avant tout, un violoniste virtuose et un compositeur de renom en son temps. Ce que l’on sait de sa formation musicale ne repose malheureusement que sur des suppositions. Ses œuvres écrites après 1764 sont dédicacées à François-Joseph Gossec (1734-1829) et à Antonio Lolli (1725-1812), ce qui laisse à penser que le premier lui enseigna sans doute la composition et le second fut probablement son professeur de violon. Mais certains éléments de style que l’on retrouve dans ses compositions pour le violon permettent également de supposer qu’il fut aussi l’élève de Pierre Gaviniès (1728-1800), un violoniste virtuose de grand renom, premier violon du Concert Spirituel, considéré alors comme le digne successeur de Jean Marie Leclair – qui aurait pu lui aussi être, selon certaines sources, l’un de ses professeurs. En 1769, il intègre le Concert des amateurs à l’hôtel de Soubise fondé par Gossec, une institution musicale en marge de la Cour fonctionnant à l’aide de fonds privés. En 1772, il y fait ses débuts en tant que violoniste solo dans ses deux concertos pour violon de l’Opus 2, lesquels requièrent une très grande virtuosité et semblent être effectivement influencés par le style de Pierre Gaviniès (écouter ici un extrait de l’un de ses morceaux). Lorsque Gossec prend la direction du Concert Spirituel en 1773, Saint-George le remplace et devient alors le directeur musical d’un ensemble considéré alors comme l’un des meilleurs d’Europe ; mais il cessera ses activités en 1781 faute de moyens financiers. Proche de Louis XVI, il est n’est pas exclu qu’il ait été un temps le professeur de clavecin de la reine Marie-Antoinette, mais aucune source ne le confirme. En 1776, il est pressenti pour diriger l’Académie Royale de Musique grâce au soutien du couple royal, mais ses origines en décideront autrement. Plusieurs chanteuses de l’Académie adressent une pétition à la Reine sur laquelle on pouvait lire que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ». De ce fait, sa candidature sera hélas rejetée malgré ses talents reconnus de violoniste, de compositeur et de chef d’orchestre. Suite à la disparition du Concert des amateurs, le chevalier de Saint-George crée une nouvelle formation qui vivra exclusivement de ses recettes, sans soutien financier de l’extérieur. Le Concert de la Loge olympique créé par la loge maçonnique L’Olympique de la parfaite estime – dont le Chevalier de Saint George est membrea une auditrice de choix, Marie-Antoinette, laquelle fait souvent le déplacement pour assister à ses concerts. La reine assistera même au premier opéra du chevalier, Ernestine, dont le livret fut écrit par un certain Pierre Choderlos de Laclos, connu un peu plus tard pour être l’auteur des Liaisons Dangereuses. Le chevalier de Saint George s’intéresse au plus haut point à Joseph Haydn dont il reconnaît le génie : il dirige en 1787 devant la Reine les six symphonies commandées à son intention par le comte d’Ogny, lesquelles qui seront par la suite désignées sous le nom de Symphonies Parisiennes. Parmi ces six symphonies, celle qui porte le numéro 85 dans le catalogue Hoboken répertoriant toute l’œuvre de Haydn fut tout particulièrement appréciée par Marie Antoinette, d’où son surnom de Symphonie de la Reine. Cet orchestre composé de soixante musiciens et onze voix s’organise comme une loge maçonnique. Tous les musiciens sont francs-maçons, et chacun porte le même uniforme composé d’un habit brodé avec manchettes en dentelle, un chapeau orné de plumes et une épée au côté qui n’est pas sans rappeler les talents de bretteur de leur chef.

Salle de concert de la Société de la Loge olympique

A la Révolution Française le chevalier de Saint-George, réputé proche de la Couronne, doit s’exiler en Angleterre mais il décide rapidement de retourner en France, à Lille dans un premier temps. Il adhère en effet aux idées de la Révolution, portée par la franc-maçonnerie dont il est membre. En 1790, il s’engage d’abord dans la Garde nationale avec le grade de capitaine, puis il crée en 1792 la Légion des Américains et du Midi, appelée aussi Légion noire ou Légion de Saint-George, qui sera le premier régiment de l’armée française ne comptant que des membres à la peau noire, Joseph Bologne de Saint George devenant ainsi le premier colonel noir de France. Cette formation militaire qui deviendra l’année suivante le 13e régiment de chasseurs à cheval se compose de volontaires venus des Antilles, dont Haïti, et des comptoirs africain. Il compte dans ses rangs un certain Thomas Alexandre Dumas, né à Saint-Domingue, qui n’est autre que le père de l’écrivain Alexandre Dumas, et deviendra plus tard le premier général mulâtre de l’armée française. Arrêté et emprisonné à plusieurs reprises durant la Terreur à cause de ses liens passés avec la royauté et avec des girondins, il reste onze mois en cellule avant d’échapper de justesse à la guillotine. Sitôt libéré, il pourrait avoir embarqué pour Haïti afin d’aider Toussaint Louverture dans sa guerre pour l’indépendance ; mais ces faits ne sont nullement documentés et relèvent plutôt de la légende. En 1797, il reprend ses activités musicales à Paris en prenant la direction du Cercle de l’Harmonie pour le plus grand bonheur des mélomanes parisiens qui viennent en nombre acclamer ce chef dont les gazettes louent la précision de la direction. Mais Joseph Bologne de Saint-George meurt le 10 juin 1799 à Paris dans le dénuement le plus total, quelques années après l’abolition de l’esclavage en 1794 et trois ans avant son rétablissement par l’empereur Napoléon en 1802. Une brève, parue dans le Journal de Paris du 26 prairial an VII, signale que « Saint-Georges, célèbre par sa supériorité dans les armes, la danse, l’équitation, la musique, est mort à Paris, rue Boucherat, le 21 prairial, dimanche 9 juin 1799, à l’âge de 60 ans [54 ans si l’on s’en tient à une naissance en 1745, NDLR] ». Sa mort ne fera l’objet de que de quelques entrefilets dans les journaux et sa musique tombera rapidement dans l’oubli. Il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que ses partitions soient redécouvertes et jouées à nouveau. Le seul portrait du chevalier de Saint-George authentifié parvenu jusqu’à nos jours a été peint par Mather Brown, portraitiste de la famille royale anglaise et gravé à Londres en 1788 dans l’atelier Bradshaw. Et pour l’anecdote, le rhum Bologne existe encore de nos jours ; l’habitation-sucrerie d’origine sur l’Île de Basse Terre est par contre en ruines. Un film de Stephen Williams avec Kelvin Harrison dans le rôle titre, intitulé Chevalier (voir la bande-annonce), est sorti en 2022 mais il n’a pas été présenté en salles en France. Bien qu’intéressant, il comporte quelques inexactitudes historiques et quelques éléments totalement inventés telle cette scène ou il rencontre Mozart dans un théâtre et se livre avec lui à une joute violonistique émaillée d’improvisations totalement anachronique ! (l’auteur de cette chronique a eu la chance de pouvoir voir ce film).

Le chevalier de Saint-George peint par Mather Brown, 1788

Étonnamment et injustement délaissé jusqu’à nos jours bien que la qualité de sa musique soit indéniable, le violoniste Théotime Langlois de Swarte à la tête de l’Orchestre de l’Opéra Royal propose un portrait musical en deux volumes exclusivement consacré à celui qui fût l’une personnalité les plus marquante du monde musical de la seconde moitié du XVIIIe siècle (voir la présentation). Il aura fallu attendre l’année 1936 pour que l’une de ses œuvres (dont la paternité n’est pas certaine…), le rondeau en staccato pour violon intitulé les Caquets de « Joseph Boulogne de Saint Georges » soit enregistrée par Marius Casadessus. (à écouter ici). La discographie actuelle est particulièrement pauvre en ce qui concerne le chevalier de Saint George, en particulier sur instruments d’époque. Citons deux concertos pour violon enregistrés en 1974 un Jean-Jacques Kantorow plutôt inspiré, mais sur instruments modernes au diapason 440 et dans un style qui a plutôt mal vieilli, un concerto enregistré sur instruments d’époque par Zefira Valova accompagnée de l’ensemble Il Pomo d’Oro en 2022, le même concerto enregistré par l’Orchestre baroque de Boston en 2023, des sonates pour violon et pianoforte par Jens Barnieck et Jeanette Pitkevica… et un hommage intéressant rendu par le violoniste d’origine guadeloupéenne Romuald Grimbert-Barré en 2025 avec l’Orchestre de Cannes, hélas sur instruments modernes. On peut aussi citer un unique enregistrement intégral de L’Amant anonyme par Haymarket Opera Company loin d’être inoubliable. Ce portrait en deux volumes réunit quelques œuvre et extraits d’œuvres du chevalier de Saint-George et vise à réhabiliter musicalement un compositeur de grand renom en son temps en présentant un éventail représentatif de son œuvre. Les extraits de L’Amant anonyme, opéra comique en deux actes composé sur un livret de François-Georges Fouques Deshayes dit Desfontaines-Lavallée, écrit à partir d’une pièce de théâtre de madame de Genlis, représentent près de la moitié du programme. Créé en 1780, il s’agit du seul opéra du compositeur conservé dans son intégralité. Les premières mesures de la Symphonie en ré majeur tirée de cet opéra permettent d’apprécier d’emblée la cohésion de l’Orchestre de l’Opéra Royal, la rondeur du son et la précision des attaques… la direction de Théotime Langlois de Swarte est exemplaire. L’écriture de ces trois premières symphonies dévoile une musique de belle facture, plaisante assurément, qui marque clairement d’entrée son appartenance au style classique. On retrouve d’ailleurs par instants des éléments stylistiques utilisés notamment par Mozart et Haydn.

Frontispice de la partition des deux concertos pour violon de Saint-George

Vient le Concerto pour violon et orchestre en do majeur opus 3 n°2, une œuvre forcément très attendue d’une part parce que le violon était l’instrument de prédilection du chevalier de Saint-George, et d’autre part pour le talent reconnu de Théotime Langlois de Swarte en tant que soliste. Et là, la magie opère littéralement : le style est flamboyant à l’image de la personnalité du compositeur, la virtuosité dans le premier mouvement Allegro est époustouflante… doubles, triples cordes fulgurantes, montées dans les aigus parfaites et d’une justesse irréprochables et une cadence très beethovénienne à la fin du premier mouvement. Le second mouvement comporte l’indication Molto adagio con sordini ce qui signifie très lentement avec sourdine, requérant une exécution lente et étouffée. L’utilisation de la sourdine sur le chevalet du violon n’est pas flagrante à l’écoute, mais l’atmosphère poétique et intimiste voulue par le compositeur est fort bien restituée et on peut y apprécier au mieux les qualités expressives de l’Orchestre de l’Opéra Royal. Le Rondo final offre une conclusion toute en légèreté et en beauté, ce concerto témoigne incontestablement de la qualité d’écriture du chevalier de Saint George. Hélas, il s’agit du seul concerto pour violon inscrit au programme dans son intégralité, ce qui est quelque peu frustrant car l’ensemble de ces concertos mériteraient indiscutablement un enregistrement dédié, ce qui constituerait une première dans l’histoire du disque ! On retrouve dans le second volume le violon de Théotime Langlois de Swarte accompagné de l’orchestre dans le second mouvement du Concerto pour violon en sol majeur n°7 d’Antonio Lolli. Violoniste et compositeur italien renommé pour son talent, né vers 1725 à Bergame et mort en 1802 à Palerme, il fut selon toute vraisemblance l’un des professeurs de violon du chevalier de Saint George, qui est d’ailleurs dédicataire de son Concerto pour violon Op. II No. 2 composé en 1764. En retour, le chevalier de Saint Georges lui dédiera quelques unes de ses œuvres, ce qui tend à accréditer cette hypothèse. Membre à plusieurs reprises du Concert Spirituel à Paris entre 1764 et 1779, Lolli fréquente une grande partie des cours européennes ; il est notamment un temps au service de l’impératrice Catherine de Russie. L’interprétation proposée par Théotime Langlois de Swarte accentue le caractère dramatique et fait mentir certains de ses contemporains qui considéraient la manière de jouer du violon de Lolli comme trop démonstrative… au détriment de la musique elle même. Toutefois, il est quelque peu dommage de ne proposer qu’un seul mouvement de ce concerto pourtant très intéressant. Dans l’intégrale enregistrée par Luca Fanfoni, il est possible d’en entendre les premier et troisième mouvements – qui permettent accessoirement de percevoir une évidente influence d’Antonio Lolli sur l’œuvre de Niccolo Paganini.

Aux côtés des pièces instrumentales, le programme comprend plusieurs airs d’opéras, opéras comiques, et quelques airs parvenus isolés. On peut notamment découvrir un air extrait de son opéra Ernestine créé en 1777, air que l’on peut aussi entendre dans le film de Stephen Williams. Bien que manquant parfois légèrement de puissance, la voix de Lauranne Oliva impressionne par son timbre clair et par la qualité de sa diction dans cet air dramatique ou elle incarne un personnage fragile, partagé entre devoir, honneur et séparation de son bien-aimé. Mais Ernestine est aussi l’histoire d’un échec cuisant, en particulier à cause de son livret écrit pourtant par Choderlos de Laclos qui était alors encore un inconnu. Mal accueilli par la critique à cause de l’indigence du texte, mal accueilli par le public, cet opéra ne fut représenté qu’une seule et unique fois, en présence de la reine Marie-Antoinette.

On retrouve également six airs tirés de L’Amant anonyme, ainsi que quelques airs de ballets. Lauranne Oliva offre une interprétation des plus convaincante de Son amour, sa constance extrême, bien que sa voix soit par instant un peu couverte par l’orchestre, et il convient de citer tout particulièrement le splendide trio empreint d’une grande sensibilité Ah! Quel trouble m’agite dans lequel Lauranne Oliva est accompagnée par le ténor Bastien Rimondi et le baryton Victor Sicard. Dans Du tendre amour, Lauranne Oliva développe de belles vocalises et un grand art de la modulation, à travers une diction toujours aussi irréprochable. L’air Sospiri volato écrit pour soprano et orchestre compte assurément parmi les belles découvertes de cet enregistrement. Lauranne Oliva transcende cet air en réussissant à merveille à mettre en exergue son caractère à la fois tendre et méditatif, on notera en particulier des aigus parfaits et un rendu très mozartien.

Le chevalier de Saint George est aussi l’auteur de nombreuses œuvres de musique de chambre du plus grand intérêt. Le Quatuor à cordes opus 1 n°4 composé en 1771 dans un style très personnel est écrit en deux mouvements, comme les six autres quatuors de cet opus dédiés à Anne Louis Alexandre de Montmorency, prince de Robecq. Bien leur auteur fût un violoniste de grand renom, on observera que les quatre instruments sont placés sur un pied d’égalité et ne constituent pas un faire valoir du violon comme on aurait pu l’imaginer. L’ensemble est parfaitement équilibré, l’écriture musicale use savamment d’opposition de nuances et de couleurs sonores. Il s’agit d’une musique de salon particulièrement plaisante, d’un intérêt incontestable, mais qui ne peut cependant en aucune manière se comparer aux quatuors de Mozart.

Vient ensuite un charmant Tempo di minuetto plein de fraîcheur et de spontanéité écrit pour violon et pianoforte dont le style rappelle effectivement par instants celui de Mozart (à écouter ici). On retiendra un judicieux changement de tonalité en mode mineur au milieu du second mouvement, et le son splendide du pianoforte sous les doigts de Justin Taylor – il aurait été intéressant d’en préciser le nom du facteur dans le livret. La Sonate pour violon et piano en sol mineur compte parmi les œuvres les plus connues du chevalier de Saint George. Elle offre de beaux dialogues entre le violon et le piano forte et suscite sans le moindre doute l’envie de découvrir cette facette pour le moins intéressante de ses compositions.

Deux pièces inscrites au programme sont particulièrement étonnantes par leur rendu sonore, elles ont toutes deux en commun un accompagnement d’orchestre en pizzicato : un remarquable Nina non dir di no (à écouter ici) dans lequel le violon soliste livre une musique à la fois poétique et d’une grande simplicité et Rose d’amour, une romance émouvante qui évoque l’idée d’une vie rendue plus belle et plus précieuse par l’amour, interprétée avec sensibilité et retenue par le ténor Bastien Rimondi. Qui est l’auteur de ce texte ? A qui cette romance était elle destinée, en gardant à l’esprit la réputation de séducteur du chevalier ? Le mystère demeure entier. En conclusion de chacun des deux CD, on retrouve des airs de ballets tirés de L’Amant anonyme. Certes, ils soulignent de façon éclatante la grande qualité d’ensemble de l’orchestre, cependant, malgré leur intérêt musical indiscutable, ils rompent l’équilibre du programme qui s’est quelque peu construit au détriment de la musique de chambre du compositeur et de ses concertos pour violon.

Cet enregistrement consacré à l’œuvre du chevalier de Saint-George met en lumière la diversité de son œuvre et répare l’oubli relatif et inexplicable de ce compositeur à l’existence pour le moins atypique. Il bénéficie d’une prise de son aérée et naturelle, le rendu de la sonorité de l’orchestre est époustouflant ! Cependant, le comparer à Mozart est pour le moins hasardeux, même si sa musique revêt un intérêt absolument indiscutable! Le chevalier de Saint-George et Mozart partagent une appartenance commune au classicisme et à la franc-maçonnerie, c’est un fait, toutefois, leurs styles demeurent très différents. Le chevalier de Saint-George composait tout simplement (et avec talent) dans le style de son époque en ayant recours à des mélodies assez conventionnelles et des développements le plus souvent prévisibles. A l’inverse, Mozart a introduit des harmonies novatrices, plus audacieuses, des dissonances également. Il use de développements thématiques plus élaborés et a su transcender les conventions de son temps. Avec plus de six cent œuvres répertoriées, et quasiment rien à jeter, il compte sans le moindre doute parmi les compositeurs majeurs de l’histoire de la musique. La virtuosité contenue dans la musique du chevalier de Saint-George est le plus souvent conçue avant tout pour mettre en avant ses propres talents de violoniste et ses opéras sont bien loin de valoir ceux de Mozart. Il semble en effet difficile par exemple d’établir une comparaison entre Ernestine et Cosi fan Tutte…! Enfin, aucun écrit ou témoignage de l’époque ne permet d’affirmer que Mozart le jalousait (ils ne se sont d’ailleurs jamais rencontrés) et qu’il aurait même plagié certaines de ses œuvres. Ces affirmations hasardeuses permettent surtout d’étayer des thèses étrangères à la musique elle même. Certes, le chevalier de Saint-George est un personnage hors du commun et son œuvre mérite de sortir de l’oubli, mais n’est pas Mozart qui veut.

Cet album qui lui est entièrement consacré, excepté le clin d’œil justifié à Antonio Lolli, offre un panorama assez exhaustif de ses talents de compositeur, et en filigrane de ses talents de violoniste que l’on imagine sans peine à l’écoute de ses œuvres. On pourra cependant regretter par exemple que le Concerto pour violon n°5 n’ait pas été présenté dans son intégralité, en renonçant par exemple aux airs de ballets de L’Amant anonyme (le second CD ne dure que 43 minutes), redondants compte tenu des trois symphonies du début de programme qui semblent suffisantes. Quoiqu’il en soit, il est plus que probable que ce double album ouvre une voie et fasse prendre conscience de l’intérêt de l’œuvre de ce compositeur… et incite d’autres ensembles à enregistrer ses œuvres. Enfin, envisager à court terme dans le sillage de ce portrait l’enregistrement de l’intégrale des concertos pour violon par Théotime Langlois de Swarte et l’orchestre de l’Opéra Royal devient désormais une absolue nécessité ; toutefois, le présent album sera son ultime projet discographique avec le splendide violon signé Jacob Stainer daté de 1665, prêté par la Fondation Jumpstart.

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