De Rome à Lisbonne, une grande œuvre à Ambronay
Le trait d’union entre Cappella Mediterranea et le Chœur de Chambre de Namur réside dans l’engagement d’un homme : Leonardo García-Alarcón. Spécialisé en musique baroque latine, le premier ensemble est fondé par lui en 2005 et a depuis diversifié son répertoire (madrigal, motet, oratorio, opéra). Quant au second, fondé en 1987, le chef suisso-argentin en prend la tête en 2010. L’année 2027 sera celle de son 40ème anniversaire et un certain Jean-Sébastien Bach y occupera une place centrale. De beaux concerts en perspective ! Le concert qui nous concerne ici – Roma ! – est une expérience double. Le gigantisme des œuvres de la capitale italienne sert d’écrin à la qualité insoupçonnée des œuvres de la capitale portugaise avant le grand tremblement de terre de 1755. Le tout est réuni dans cette humble et magnifique abbatiale d’Ambronay.
C’est depuis le fond de l’édifice que les premières notes de l’air de Luigi Rossi (1597-1653) résonnent jusqu’à nos oreilles, suivies par la délicate mélodie de la harpe sur scène. Ses notes traversent la salle tel la carrière de ce compositeur napolitain de Naples à Paris en passant par Rome et Florence. Cette belle spatialisation du chant embrasse la nef tout entière avec un air très processuel. La force des voix féminines met en valeur la richesse émotionnelle de l’œuvre, renforcée par la puissance des voix masculines. Toutes se rassemblent avec énergie sur cette phrase : è pocco ogni tormento, ogni dolore. Le soutien des chœurs aux solistes est impressionnant.
Entre les musiciens, les choristes et les solistes, c’est à se demander comment tous tiennent sur la scène, au centre du bâtiment. Pour autant, il y a un bel équilibre entre les différents corps d’artistes. La viole de gambe dispose d’une très belle sonorité, de même que l’orgue. Dans le premier mouvement d’Alessandro Scarlatti (1660-1725), figure emblématique de la période baroque, il est très beau d’entendre les voix jumelées par les cornets à bouquin. Les instruments à vent accompagnent magnifiquement les voix pour la seconde œuvre de Scarlatti. À la fin du mouvement, les sacqueboutes se font d’une incroyable douceur, telles des voix humaines.
Le concert s’illustre par un chant aux tessitures claires, en solo comme en groupe, et c’est une véritable force. Le Miserere de Gregorio Allegri (1582-1652), composé en 1638, est l’occasion d’apprécier l’orgue seul pendant un bref instant. Répartie en trois groupes — au-devant, sur et derrière la scène —, cette œuvre est interprétée avec passion. La voix de William Shelton — contre-ténor — est très belle, et celle de ses collègues ténors est puissante. Cette œuvre exprime toute sa richesse et sa grandeur avec cette spatialisation et cette diversité des tessitures. Ce mouvement est un très bel exemple de la polyphonie de l’époque baroque avec des voix presque angélique et des suraigus fascinant. Le public est plongé dans une écoute méditative.
Les œuvres de Giovanni Giorgi sont présentes en deux temps. La découverte de ce compositeur, né en Italie (Venise?) et décédé à Lisbonne, au Portugal, débute avec une série de motets, l’occasion pour les solistes de montrer toute leur grandeur et leur professionnalisme. La voix du soliste Valerio Contaldo — ténor — est particulièrement remarquable, ainsi que celles des sopranos Mariana Flores et Maria Chiara Ardolino. Le jumelage des voix et des sacqueboutes est véritablement saisissant. Pour l’Ave Maria, dernier motet avant que ne vienne l’œuvre majeure de ce programme, les musiciens sur scène sont plongés dans une belle lumière de couleur ivoire. Depuis le fond de l’abbatiale, les voix remontent, avec des sopranos à la voix puissante. Cette ascension de la nef vous prend aux tripes. Cela permet aux experts comme aux plus amateurs des auditeurs de profiter de chacune des voix, tessiture après tessiture. Il est saisissant de voir comment ce collectif, composé de deux grands ensembles, réussit à communiquer en toute discrétion par une série de petits gestes. Cela montre comment ces artistes font communauté.
Les applaudissements sont nombreux, l’occasion pour le chef d’orchestre, dont il faut saluer la qualité de la direction très engagée tout au long du concert, de nous présenter les œuvres jouées. Ce concert s’inscrit dans l’histoire du tremblement de terre de Lisbonne en 1755 où G. Giorgi était alors compositeur avec plus de 2 000 œuvres. « Nous voulions vous partager cette musique majestueuse avec toutes les émotions humaines et l’excellence qui régnait alors à Lisbonne avant ce terrible événement ». Avec cette Messe en fa majeur et qui débute par un Kyrie, le chef d’orchestre, par sa direction souple et forte à la fois, nous fait pleinement ressentir toute l’émotion de cette œuvre. Le théorbe se fait très léger, tel une pluie de fines gouttelettes d’eau. Le Gloria montre comment la voix du contre-ténor est un beau trait d’union, ici, entre les sopranos et le ténor. Cette Messe en fa majeur se termine par un Agnus Dei débuté au cornet et au violon. Un concert engagé avec des œuvres puissantes. Ce concert porte très bien son nom, tant on se serait cru transporté dans la grandeur de Rome. Ce long concert de près de deux heures aura réussi à nous transporter, depuis cette magnifique et modeste abbatiale, dans les plus grands édifices de Rome et les plus belles sonorités de Lisbonne.

