Rodelinda – Haendel

Une soirée riche en tensions et en tendresse

Peu connu du grand public français, le Festival de Garsington, installé depuis 2011 dans le cadre idyllique du domaine de Wormsley au nord-ouest de Londres, s’est imposé comme l’un des rendez-vous lyriques les plus raffinés du Royaume-Uni. Ce festival en plein air conjugue exigence musicale, audace scénique et atmosphère champêtre, attirant chaque été une programmation soignée et des publics fidèles. La saison 2025 marque le tricentenaire de la création de Rodelinda, l’un des opéras les plus intimes et politiques de Haendel, traversé par des thèmes de loyauté conjugale, d’usurpation, de pouvoir et de résistance intérieure. Pour rappeler le contexte, c’est à Göttingen, il y a 105 ans, que l’œuvre fut ressuscitée pour la première fois à l’ère moderne, et c’est à Glyndebourne qu’elle fut révélée à nouveau au public britannique.

Le rideau se lève sur un décor d’or, d’argent et de vert, évoquant à la fois les fastes d’un palais lombard et l’architecture géométrique du pavillon de Garsington, parfaitement intégré au paysage du Buckinghamshire. Ce contraste entre stylisation et nature vivante sera le fil rouge d’une soirée riche en tensions, en éclats et en tendresse.

Tim Mead ouvre la soirée avec un Dove sei, amato bene d’une douceur humide, les joues baignées d’émotion — et peut-être aussi des gouttes d’une pluie toute britannique, qui s’estompe au fil des premières scènes. Hugh Cutting, lui, entre en scène tel un murmure élégant dans Sono i colpi della sorte, avec un contrôle vocal souverain, même lorsqu’une glissade involontaire sur le plateau devient un geste scénique parfaitement intégré à sa sortie. La maîtrise de son art se confirmera plus tard, lorsqu’il fait planer le troisième acte par un Un zeffiro spirò aérien et inattendu, comme une bouffée d’absinthe dans un banquet politique.

Lucy Crowe, omniprésente et magistrale, compose une Rodelinda de fer et de feu, dont la voix, à la fois tranchante et enveloppante, explose dans Morrai, sì, morrai, moment où elle lève son verre de sang frais pour jurer fidélité à son mari prétendument mort. Cette Rodelinda n’est pas une victime — c’est une héroïne tragique, presque une Médée à l’italienne, fauve blessé dans une cage dorée. Le duo Io t’abbraccio, chanté dans une obscurité profonde, offre l’un des rares moments de paix avant la résolution finale, et touche par sa pureté émotionnelle.

Ed Lyon donne à Grimoaldo une ambiguïté troublante, surtout dans Tra sospetti, affetti e timor où il parvient à mêler menace et faiblesse. Brandon Cedel, imposant et railleur, frappe fort dans Di Cupido impiego i vanni, voix charpentée et regard de velours noir. Marvic Monreal, en Eduige, affiche une autorité vocale assumée, notamment dans De’ miei scherni, et apporte une profondeur à un personnage souvent relégué au second plan.

Peter Whelan, à la tête d’un English Concert en grande forme, fait vibrer la fosse avec une énergie rythmique inépuisable. Chaque da capo est finement ciselé, jamais répétitif, souvent transcendé par des dialogues instrumentaux d’une grande fraîcheur. Les bois dans Ritorna, o caro de Rodelinda rivalisent de tendresse avec la voix de Crowe, tandis que dans Vivi, tiranno les cordes martèlent la détermination de Bertarido avec vigueur.

La mise en scène de Ruth Knight jongle habilement entre le tragique et le burlesque, faisant surgir de manière inattendue des ninjas en smoking, un bar à tapas, des éclaboussures de sang, et même des pas de tango, sans jamais trahir l’esprit haendélien. Elle laisse respirer la musique, tout en habillant l’œuvre d’un imaginaire visuel foisonnant, oscillant entre opéra seria et série noire.

Alors que le soleil couchant revient illuminer la terrasse juste à temps pour l’entracte prolongé — véritable dîner en plein air —, l’opéra semble dialoguer avec les éléments. Un moment suspendu, comme seuls ces festivals à ciel ouvert peuvent en offrir, lorsque l’art et la nature fusionnent.

Une soirée haendelienne inoubliable, où les voix, les instruments, la mise en scène et le cadre fusionnent dans une harmonie baroque aussi somptueuse que déroutante. Une Rodelinda digne des grandes heures de Göttingen, de Glyndebourne, ou du Met — mais avec ce supplément d’âme propre à Garsington.

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