Rinaldo – Haendel

Triple première à Saint-Céré

Cette soirée est une triple première pour le Festival de Saint-Céré : première d’un opéra baroque, première d’un accompagnement par une formation baroque sur instruments d’époque et première de la re-création pour le plein air de cette production dont le succès ne se dément pas depuis 2018.

Sur fond de Croisades, l’opéra suit l’histoire passablement emmêlée des amours contrariées de Rinaldo et Almirena, qui doivent se confronter aux machinations du couple de méchants que sont Argante et Armida. Rinaldo fut le premier opéra de Haendel présenté à Londres. Créé le 24 février 1711, il connut un succès très important qui assura la renommée du compositeur et la domination de l’opéra italien sur la scène londonienne pour de nombreuses années. Écrit paraît-il en deux semaines, son succès fut entre autres garanti par une mise en scène extravagante (de vrais oiseaux peuplaient le jardin d’Armide qui faisait son entrée sur un char tiré par des dragons….). Empruntant de très nombreux airs à des œuvres antérieures, Rinaldo est une sorte de vaudeville sérieux ou d’opéra séria farfelu qui mêle magie, sérieux, comiques de situation et numéros héroïques. De fait, il s’agissait bien d’en mettre plein les yeux aux londoniens, à grand renfort de tempêtes, de dragons, de monstres et d’effets magiques. Mais le succès est aussi assuré par l’époustouflant enchaînement d’arias que le jeune Haendel compile ici, enchaînement qui fait de Rinaldo un pur chef d’œuvre et l’une des compositions les plus séduisantes de Haendel.

La mise en scène de Claire Dancoisne relève le pari de renouer avec l’âge baroque et avec son esthétique en jouant à fond la carte du fantastique. Ce faisant, elle prend délibérément le contrepied des lectures actuelles qui tendent à travailler par symboles et à euphémiser le merveilleux et qui, voulant faire moderne, font souvent pauvre et triste. Rien de tout cela ce soir : il y a un char tiré par un dragon (comme en 1711 !), de la fumée, des poissons monstrueux, des chevaux squelettiques zombies, des oiseaux, des sirènes…. Les idées nombreuses et variées, jusqu’à ce grand arbre métallique, reposent sur des machineries simples mais impressionnantes, utilisent souvent les techniques des théâtres de marionnettes, et doivent beaucoup aux deux comédiennes qui en animent la plupart, Gaëlle Fraysse et Rita Tchenko.

Evidemment la transposition pour le plein air où tout est à vue du public était un véritable challenge qui est relevé avec panache par la metteuse en scène. On ne saurait trop saluer ce très beau travail de mise en scène, qui alterne de tendres moments de poésie avec des éclats de batailles et des apparitions spectaculaires et magiques. Le début de l’acte II dans l’arbre- palais d’Armida est une pure merveille visuelle avec cette double projection des ombres, démesurément agrandies sur les murs du château et réduites à une vision de lanterne magique sur le sol de la scène.  Tout au plus ai-je regretté un surcroît d’inventivité dans certaines scènes et surtout dans le duo Almirena-Rinaldo du I, dans lequel les excès de mise en scène accaparent l’attention du spectateur au détriment de la musique pourtant sublime.

C’est la version de 1711, avec d’assez nombreuses coupures (qui ne nuisent pas à l’intelligibilité de la narration), qui est interprétée. Le travail du claveciniste Bertrand Cuiller à la tête de l’ensemble Le Caravansérail (petite formation de 21 instrumentistes) est tout aussi remarquable que ce qui se passe sur le plateau. L’acoustique du lieu et le plein air compliquent évidemment la tâche de l’orchestre et de son chef. Le placement de la formation, côté cour, ne garantit pas non plus une écoute parfaite pour le spectateur. Mais la prestation en est d’autant plus formidable : soutenus par un continuo efficace et varié, les différents pupitres donnent beaucoup de nuances et de couleurs, assumant impeccablement les différentes situations et affects qui parcourent l’œuvre.

La distribution est de grande qualité, tous les interprètes affrontant crânement les difficultés du plein air avec des voix très bien projetées.

Damien Pass possède un beau timbre de baryton auquel manque parfois un peu d’épaisseur au grave. Mais le haut du registre est particulièrement beau et agile. Il compose un Argante ambigu à souhait dont l’air d’entrée (Sibilar gli angui d’aletto) est tout en aisance.

L’Armida de Camille Poul semble en difficulté en début de représentation. Cette impression disparaitra rapidement, la soprano semblant prendre beaucoup de plaisir à la caractérisation de cette magicienne perfide et volage, même si ce rôle est un peu éloigné de son répertoire de prédilection et si les ornementations sont peu développées.

Grande spécialiste du baroque, Maïlys de Villoutreys est beaucoup plus à l’aise en Almirena, rôle dans lequel elle est impeccable de style et d’agilité, survolant le redoutable Lascia ch’io pianga, en dispensant une émotion qui fera jaillir des applaudissements spontanés du public. L’interprétation est très soignée, l’ornementation délicate et élégante. La voix est claire, pleine de nuances et se plie aux exigences de l’interprète.

La mezzo-soprano Mathilde Ortscheidt affronte crânement le rôle de Goffredo, pourtant écrit pour un contralto. Le timbre est très beau, la voix est ample et les beaux graves donnent beaucoup de crédibilité à ce rôle « en travesti ». Le rôle n’est pas le mieux servi dramatiquement par Haendel mais  Mathilde Ortscheidt réussit à imposer sa présence sur scène, culminant au II dans un Mio cor, che mi sai dir parfaitement conduit.

Paul Figuier (Rinaldo) © Jean-Luc Izard

Paul Figuier est un interprète de choix pour le rôle-titre. La caractérisation de son Rinaldo est particulièrement travaillée, donnant à voir un personnage très juvénile, bravache et naïf. La voix est d’une grande souplesse, bien sonore, le timbre très beau et la technique d’une belle solidité. Son Cara sposa est bouleversant, conduit presque jusqu’au murmure et les implacables virtuosités de Venti, turbini sont gérées avec intelligence et une grande efficacité. Son duo du I avec Almirena dont il livre une interprétation délicate et dépouillée est superbe. Son très grand engagement physique génère toutefois un peu de fatigue qui se fait légèrement sentir dans Or la tromba sans que cela nuise à la qualité du chant. On tient là un grand interprète de ce rôle emblématique et si difficile.  

Bref, ce spectacle, en partie repensé pour le plein air reste une pure merveille qu’il faut absolument avoir
vu !

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