Une machine baroque aux charmes dangereux
Lorsque Haendel arrive à Londres en 1710, il n’est encore qu’un jeune compositeur ambitieux. Avec Rinaldo, créé dès l’année suivante, il frappe un coup de maître : l’ouvrage pose les bases de sa future domination sur la scène lyrique anglaise. Inspiré de la Gerusalemme liberata (Jérusalem délivrée) du Tasse, le livret de Giacomo Rossi concentre tous les ingrédients du grand spectacle baroque — magie, amour contrarié, batailles et métamorphoses — que le compositeur sert par une musique d’une efficacité théâtrale redoutable.
Vingt ans plus tard, Haendel revient sur son succès et remanie profondément la partition. C’est cette version tardive de 1731 — plus rare à la scène — qu’ont choisie Rinaldo Alessandrini et Hinrich Horstkotte pour le Internationale Händel-Festspiele de Karlsruhe. Le pari s’avère judicieux : la révision révèle un Haendel plus mûr, plus concentré dramatiquement, sans rien perdre de l’éclat spectaculaire originel.
La production assume pleinement l’ancrage oriental du livret. Jérusalem demeure clairement identifiable en toile de fond, mais filtrée par une esthétique très baroque, presque stylisée. Ce choix évite l’écueil du réalisme pesant tout en conservant la lisibilité dramaturgique. Horstkotte privilégie un théâtre d’images fluide, rythmé par des changements de tableaux efficaces et souvent spectaculaires.

La mise en scène ne craint pas quelques libertés, notamment par des ajustements de la partition destinés à resserrer l’action. Si certains puristes pourront tiquer, ces choix contribuent globalement à la fluidité du spectacle.
Parmi les trouvailles scéniques les plus marquantes figure l’apparition d’une figure quasi jupitérienne venant enlever Almirena, moment traité avec un sens certain du spectaculaire. De même, Jorge Navarro Colorado, tout de blanc vêtu — silhouette presque « dumbledoresque » [Dumbledore est un sorcier bienfaisant et malicieux des aventures d’Harry Potter] — impose un Goffredo d’une belle autorité, tant vocale que scénique.
Dans le rôle-titre, Lawrence Zazzo confirme son affinité avec le répertoire haendélien. Le contre-ténor déploie une ligne de chant souple et élégante, avec des ornements maîtrisés et un engagement dramatique constant. Face à lui, Valeria Girardello campe une Armide intense, particulièrement convaincante dans les pages de fureur où la projection gagne en mordant.
Mais le moment qui emporte véritablement la soirée survient à l’acte II avec Parolette, vezzi e sguardi. Suzanne Jerosme quitte alors le cadre frontal pour venir chanter au milieu des musiciens de la fosse, dialoguant avec eux avec un naturel confondant. L’interprète pousse l’audace jusqu’à interagir directement avec le public, allant même jusqu’à enlacer certains spectateurs. L’effet est immédiat : la salle lui réserve les applaudissements les plus chaleureux de la soirée, saluant autant l’intelligence scénique que la fraîcheur vocale.
À la tête des Deutsche Händel-Solisten, Rinaldo Alessandrini défend avec style cette version de 1731. La direction, nerveuse et articulée, met en valeur la richesse rythmique de la partition et soutient efficacement le plateau, même si l’équilibre fosse-scène pourrait parfois gagner en souplesse.
Au total, Karlsruhe propose un Rinaldo visuellement inventif, musicalement solide et théâtralement engagé. Tout n’y est pas également convaincant, mais l’ensemble possède suffisamment d’énergie et d’imagination pour rappeler combien l’opéra de Haendel demeure, plus de trois siècles après sa création, une machine baroque aux charmes décidément trop dangereux.

