Riccardo Primo – Haendel

Un des plus beaux opéras de Haendel

Tempêtes, navires en perdition, fanfares guerrières, trahisons, enlèvements, sièges armés, tous les ingrédients d’un drame héroïque sont réunis dans Riccardo Primo de Georg Friedrich Haendel (1685-1759), un opéra créé à Londres la 11 novembre 1727 au King’s Theatre de Haymarket. Le livret de Paolo Antonio Rolli (1687-1765) est adapté de celui de Francesco Briani pour Isaccio tiranno d’Antonio Lotti. Le texte de Riccardo Primo qui glorifie le héros mythique, Richard 1er d’Angleterre (Richard Cœur de Lion), a une signification éminemment politique. Haendel, fraîchement naturalisé citoyen britannique, se livre à une louange appuyée du nouveau roi George II et de la civilisation anglaise. Avec Francesco Bernardi (Senesino) dans le rôle de Riccardo, Francesca Cuzzoni (Costanza) et Faustina Bordoni (Pulcheria), Haendel dispose des meilleurs chanteurs du moment. Avec onze représentations, cet opéra fut certes apprécié par le public londonien mais bien moins qu’Admeto, son opéra précédant qui, avec 17 représentations, conquit le cœur des londoniens. Cette période 1726-8 fut difficile pour Haendel du fait des disputes incessantes de Cuzzoni et de Bordoni, des caprices de Senesino et surtout de l’état déplorable des finances de l’Académie Royale.

Venue à la rencontre de Riccardo (roi d’Angleterre) qu’elle ne connaît pas pas plus qu’il ne la connaît, Costanza, princesse de Navarre, assiste à l’anéantissement de la flotte anglaise par une terrible tempête ; croyant son fiancé mort, elle se désespère. Recueillie par Isacio, roi de Chypre, sa fille Pulcheria et Oronte, le fiancé de cette dernière, Costanza dont la beauté attire tous les regards, est jalousée par Pulcheria. En fait, Riccardo a survécu au naufrage et vient incognito chez Isacio réclamer son bien. Isacio qui convoite Costanza échafaude un ignoble stratagème ; il envoie sa propre fille Pulcheria auprès du roi d’Angleterre en la faisant passer pour Costanza. Démasquée par son fiancé Oronte et par Berardo, tuteur de Costanza, Pulcheria décide d’avouer à Riccardo qu’elle a obéi à son père à contre-coeur et se livre au roi en tant que monnaie d’échange. Riccardo obtiendra ainsi de voir Costanza et les deux jeunes gens se déclarent mutuellement leur amour. Isacio ayant fait enlever Costanza, Riccardo mène alors le siège de Limassol. Les anglais triomphent, Isacio désarmé s’enfuit et Riccardo peut épouser Costanza.

Cette trame contient une part de vérité historique. La conquête de Chypre figure parmi les hauts-faits de Richard Cœur de Lion. Isaac (Isacio en italien) Doukas Comnène, un prince byzantin, a effectivement été battu par Richard qui s’est ainsi emparé de l’île en 1191. Quelques semaines après sa victoire, ce dernier célèbre son mariage à Limassol avec Bérengère de Navarre qui est couronnée reine d’Angleterre. Cela étant dit, les péripéties nombreuses du récit sont le fruit de l’imagination féconde de Briani et de Rolli. Haendel a sans doute été séduit par ce livret car nulle part ailleurs il n’utilise des moyens aussi importants. L’orchestration est en effet exceptionnellement riche. Dans la première scène qui décrit une terrible tempête, le Saxon fait un usage impressionnant des timbales : roulements menaçants qui enflent, coups assénés toutes forces déployées etc. Il multiplie les marches guerrières avec d’éclatantes trompettes. Les cors ne sont pas en reste comme le montre l’air très brillant d’Oronte en fa majeur, Dell onor di giuste imprese (II.6). Les douces flûtes à bec, la rare flûte traversière basse et une étincelante flûte piccolo permettent d’imager à volonté chaque scène en dialoguant avec la voix. A côté de passages très concertants, Haendel introduit à trois reprises le contrepoint le plus serré sous forme de fugatos. Un des plus remarquables est l’air d’Isacio en sol mineur (II,3), Ti vedro regnar sul trono, qui est une merveille de polyphonie vocale et instrumentale. Plusieurs coupures ont été faites dans la partition ; elle sont signalées plus loin.

Isacio, roi de Chypre, est un personnage très intéressant ; ce prince est représentatif du déclin de l’empire byzantin à cette époque qui aboutira une décennie plus tard (1204) au sac de Constantinople par les Francs et les Vénitiens lors de la quatrième croisade, avec pour conséquence la rapine, la dispersion et hélas la destruction des merveilles (œuvres d’art et reliques chrétiennes) d’une civilisation glorieuse. Cet évènement est un épisode majeur du conflit entre les chrétientés grecques d’orient et latines d’occident dont les conséquences néfastes sont encore sensibles aujourd’hui. Ce souverain est incarné de façon tonitruante par Andreas Wolf qui a merveilleusement compris le caractère de ce tyran aveuglé par sa soif de pouvoir et dont l’obstination fait obstacle à tout compromis. La voix du baryton-basse allemand a une projection insolente, il fait merveille dans Ti Vedro regnar sul trono dont nous avons parlé plus haut ainsi que dans le « torrentiel et célèbre » comme le dit Olivier Rouvière (Les opéras de Haendel, un Vade mecum, Van Dieren, Paris, 2021) air en ut mineur (III.4) : Nel mondo e nell’abisso, io non pavento. Dans ces deux airs très polyphoniques, la voix fait figure d’instrument au milieu des violons I, II, altos, violoncelles et contrebasse et la musique dépeint parfaitement l’impavidité du souverain grec.

Riccardo est un personnage optimiste, plein d’énergie et de projets. Il s’est lancé avec une ardeur joyeuse à la conquête de Chypre et de Costanza. Contrairement aux autres héros haendéliens, il n’a pas un seul lamento à son actif et pas un seul air dans le mode mineur. Par contre son récitatif accompagné (III.1) en sol mineur : Perfido Isacio, Traditor ! Tiranno ! est un sommet d’intensité dramatique. Son premier air, Cessate è la procella, en si bémol majeur (I.3) est centré sur la beauté mélodique. Cet air avec da capo, qui bénéficie d’une partie de basson soliste et d’amusants rythmes pointés à tous les instruments, possède un charme délicieux. Malheureusement, la partie B et le da capo ont été supprimés. Quelle déception ! La plupart des autres airs sont centrés sur la virtuosité et la pyrotechnie vocale. Un bel exemple est O Vendicarmi en ré majeur (II.6), une aria di furore où le roi chevalier jure de se venger d’Isacio mais ne peut s’empêcher d’évoquer les délices de son union escomptée avec sa promise. La très belle voix nerveuse et ductile de Hugh Cutting rivalise d’agilité avec les triolets du premier violon. Un autre exemple est l’aria di paragone en si bémol majeur (I.6) : Agitato da fiere tempeste, métaphore classique du marin pris dans une terrible tempête mais ici le navigateur retrouve son étoile et, tout heureux et sûr de lui, poursuit son chemin. Le contre-ténor se joue de cet air d’une incroyable difficulté. Il est privé d’un air spectaculaire : All orror delle procelle, une aria particulièrement acrobatique. Les concepteurs du spectacle ont sans doute pensé que deux airs de tempête, cela faisait beaucoup trop !

Costanza était incarnée par Mélissa Petit, soprano. C’est elle qui possédait le plus grand nombre d’airs et d’ariosi à chanter (neuf dans la partition, sept en tenant compte de deux airs supprimés), dans des registres affectifs très variés. Elle débute avec un air très sombre en ut mineur (I.1) : Se peri l’amato bene. La voix est claire et pure, l’intonation est parfaite et le sentiment est intense mais la projection est un peu limitée, inconvénient qui sera amplement corrigé par la suite. A l’acte III, Costanza chante un arioso di disperazione, largo assai, dans la tonalité de fa mineur (III.2); la princesse appelle en vain la mort ; elle seule saura mettre fin à ses tourments. Pour illustrer cette scène, Haendel a fait appel à une rare flûte traversière basse, un instrument que l’on rencontre d’habitude dans la musique de Benjamin Britten ou dans le jazz. On reste dans la tonalité très sombre de fa mineur dans le lamento hérissé de trilles : Bacia per me la mano del caro idolo mio (III.4) que Mélissa Petit chante avec beaucoup d’engagement et une voix bien plus corpulente qu’au début. Après avoir touché à la flûte basse, Sébastien Marcq se saisit d’une flûte à bec piccolo pour accompagner en soliste l’aria de Costanza : Il volo quasi fido, une aria di paragone dans la tonalité joyeuse de sol majeur (III.9). L’oiseau est une métaphore classique de l’âme amoureuse et fidèle. On ne peut que s’extasier sur la délicate orchestration lorsque les pépiements de la piccolo sont accompagnés par les violons pianissimo, morceau qui anticipe le fameux air avec flûte situé dans l’oratorio : L’allegro, il moderato ed il penseroso composé par Haendel une décennie plus tard. Mélissa Petit nous enchante par son interprétation subtile et nuancée et sa superbe voix aux mille couleurs.

Le duo d’amour entre Riccardo et Costanza qui met un terme à l’acte II : T’amo, si (II.9) est une merveille lyrique. C’est à cause de passages comme celui-là que l’on aime l’opéra. La tonalité de mi majeur est la plus sensuelle de toutes, le tempo adagio permet les plus intenses effusions amoureuses. C’est Riccardo qui en premier déclare sa flamme avec une messa di voce sur les mots : Je t’aime, oui. Suit une longue introduction orchestrale. Le roi chevalier se livre à une effusion passionnée d’une merveilleuse souplesse harmonique et rythmique. Costanza réplique de façon tout aussi émouvante : T’amo, si. Les deux amoureux unissent ensuite leurs voix puis procèdent par imitations. Il n’y a plus de partie A, B, de reprise da capo mais une mélodie continue d’une beauté à couper le souffle. C’est le triomphe du bel canto italien et on en a les larmes aux yeux.

Le rôle de Pulcheria était attribué à Juliette Mey, soprano. Avec quatre airs et un récitatif accompagné, ce rôle équilibre celui de Costanza et présente avec lui un intéressant contraste. Le premier air en la majeur, tonalité sans histoires : Vado per obbedirti (I.2), est résolument optimiste bien que l’obéissance due au père, soit parfois un fardeau lourd à porter. Le timbre de voix est très plaisant, les vocalises sont bien détachées sans être mécaniques. L’aria en la mineur : L’aquila altera conosce suoi figli (II.9) contraste vivement avec le précédent ; c’est un air en forme de fugato dans lequel le contrepoint règne en maître. On a affaire à un quatuor pour voix et cordes comme Schönberg procédera dans le finale de son Quatuor opus 10 n° 2 en fa # mineur. La voix de Juliette Mey s’insère harmonieusement parmi les cordes et de ce morceau émane beaucoup d’énergie et de grandeur. Selon des légendes antiques, « l’aigle royal teste la légitimité de son petit ; si ce dernier regarde le soleil en face, il est reconnu comme fils d’aigle, s’il détourne les yeux, il est rejeté du nid ». Cette métaphore de l’aigle royal peut se traduire par la locution : « Bon sang ne saurait mentir ». Le dernier air chanté par Juliette Mey dans la tonalité de fa majeur, est le plus beau : Quell’innocente afflitto core (III.2). Dans cet air très joliment orchestré avec de belles parties de hautbois, la soliste tire son épingle du jeu avec beaucoup de grâce et en même temps d’engagement dans une partition compliquée avec des rythmes pointés, des triolets de doubles croches et de nombreux trilles. Brava !

Paul Figuier jouait le rôle d’Oronte, prince de Syrie. Le fiancé de Pulcheria, ne voit pas d’un bon œil les manigances de sa promise. Ses trois airs sont bien contrastés. Le premier en fa majeur V’adoro, oh, luci belle, doux et suave, est accompagné de deux flûtes à bec (I.2). Ce contre-ténor que nous ne connaissions pas nous a fait une excellente impression avec une voix au timbre très agréable et au beau légato. Au deuxième acte, Paul Figuier hérite d’un des plus brillants airs de la partition : Del onor de giuste imprese, en fa majeur avec deux cors naturels obligés et deux hautbois (II.6). Il nous régale de vocalises remarquablement précises. Le troisième en sol mineur (III.1), Per mia vendetta, a été malheureusement supprimé. Berardo, cousin et tuteur de Costanza était incarné par Alex Rosen dont on connaît la magnifique voix de baryton basse. Il ne chante qu’un seul air, participe au chœur final ainsi que dans les récitatifs secs. Dans son unique air en si bémol majeur: Dell’empia frode il velo squarciare, Berardo déclare qu’il a surpris les plans machiavéliques d’Isacio et qu’il a décidé de les déjouer. Le timbre de voix est superbe et l’articulation des phrases musicales impeccable dans cet air au rythme 6/8 très séduisant.

Avec de si belles voix, il fallait un orchestre hors du commun. Qui de mieux que Paul Agnew et Les Arts Florissants avec des virtuoses à chaque pupitre ! Des cordes d’une sonorité admirable, des bois (flûtes, hautbois et basson) enchanteurs, de remarquables cors naturels et les splendides trompettes guerrières, une timbalière (Marie-Ange Petit) très investie, donnaient à l’orchestre une puissance étonnante. Un continuo de rêve avec un luthiste qui égrenait de jolies notes et sa colonne vertébrale : la basse d’archet et le clavecin, conférait beaucoup de vie aux récitatifs secs et aux parties B des airs avec da capo.

Riccardo Primo est au plan musical un des plus beaux opéras de Haendel. Après le remarquable enregistrement de Christophe Rousset, merci à Paul Agnew, aux Arts Florissants et à l’Opéra de Dijon d’avoir donné aux spectateurs l’occasion d’écouter un florilège d’airs d’une beauté à couper le souffle.

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