Un superbe portrait de l’orgue de Preignac, avec Frédéric Rivoal
Conformément à sa vocation, le label ROB poursuit sa valorisation du patrimoine organistique girondin. Nous avions déjà commenté la seconde publication à ce catalogue, avec Paul Goussot (voir article), et la pénultième parution avec Pierre Offret (voir article). À l’honneur maintenant, un instrument qui pour la première fois au disque se voit consacré un plein portrait : celui de l’église Saint-Vincent de Preignac, au cœur des vignobles du Sauternais. Achevé en 2005 par le facteur tourquennois Bernard Cogez dans un nouveau buffet à deux corps, ajoutant un positif dorsal à la tribune antérieure. Un petit tiers des mille sept cents tuyaux inclut les jeux du précédent orgue, construit par Georges Wenner en 1864 et agrandi par Auguste Commaille quinze ans après. La traction mécanique et l’idiome sonore se prêtent adéquatement à l’époque baroque et son prolongement classique abordés par cet album. Bonum vinum laetificat cor hominis (le bon vin réjouit le cœur de l’homme) sait-on dans ces contrées à vendange. Ce qui ne délégitimerait pas le titre qu’affiche la couverture.
Sans expliciter cette « réjouissance » à laquelle il s’affilie, ce florilège se conçoit comme une « flânerie musicale » dans l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles, selon la notice. S’y invitent dix compositeurs anglais, allemands, autrichiens, français, et un air traditionnel d’origine irlandaise. Hormis l’ouverture de Pygmalion de Rameau et l’Aria gracioso de Mondonville arrangés par Claude Balbastre pour des concerts dans la salle des Cent-Suisses aux Tuileries, et hormis celles nativement conçues pour les tuyaux, toutes les pièces ont été spécialement transcrites par Frédéric Rivoal. À notre connaissance, il s’agit du premier disque soliste de cet ancien élève d’Olivier Vernet et Marie-Claire Alain, actuellement titulaire au Temple du Foyer de l’Âme (Paris XI), doté d’un Blumenroeder de taille voisine à l’orgue de Preignac.
Malgré le prétexte invoqué, le programme ne relève pas complètement d’un tel esprit de « réjouissance ». Doit-on toujours céder à cette mode de porter bannière, surtout quand elle en traduit imparfaitement le contenu ? Voire apparemment à contre-emploi, ainsi l’émouvant Lascia ch’io pianga (laisse-moi pleurer), dont les larmes soulignent du moins par contraste l’extraversion qui justifie le thème fédérateur. Ces instants où, comme le constatait le jésuite espagnol Baltasar Gracián (1601-1658), « la joie du dedans rejaillit au-dehors ». S’y rattachent manifestement plusieurs pages, au demeurant assez notoires, comme la cérémonieuse Sinfonia pour la cantate d’action de grâce BWV 29, la gaillarde Entrée de la Reine de Saba, la pimpante Alla Hornpipe de Haendel.
Ainsi que l’écrivait Franck Besingrand dans le livret de son CD Splendeur de l’orgue en fête au XVIIIe siècle (Pavane, juillet 1998), les deux extraits de la Water Music attestent combien « cette musique éternellement jeune peut se métamorphoser sans être trahie. L’orgue aussi sait être parfaitement un instrument festif ! ». On succombera ainsi à cette paire de gigues de la Suite en sol (inhabituellement désignées comme Country dance HWV 348 dans le tracklisting, plage 7 !), clamées sur des anches gouailleuses.
Toutes les étapes ne seront pas aussi délurées. Car la réjouissance peut revêtir des formes plus élevées ou détournées. Par prolepse emprunter l’horizon réconfortant d’une vie bienheureuse dans l’au-delà : celle qui instille son espérance dans l’Alle Menschen müssen sterben tiré du recueil Orgelbüchlein. Ou, dans le drame de Gluck, celle qui rayonne paisiblement de la scène aux Champs Élysées, séjour des âmes vertueuses : ce Ballet des ombres heureuses dont la lancinante mélodie, selon Hector Berlioz, « se prête à tous les mouvements inquiets de cette douleur éternelle, encore empreinte de l’accent des passions de la terrestre vie ». Dolente complainte au terme de laquelle Orphée retrouvera son Eurydice.
Par euphémisme, la réjouissance peut circuler discrètement dans ce pan du répertoire qui honore le raffinement, l’expressivité, le plaisir satisfait. Comme pour confirmer Montaigne, au chapitre XV de ses Essais : « la plus expresse marque de la sagesse, c’est une réjouissance constante ». Ainsi cette célèbre Romance de Balbastre en atour galant, ou l’élégance bien mise de la Chaconne en fa majeur de Fischer. On en savoure les sensuelles alertes au sein de l’équilibre formel, la sérénité apollinienne. On s’en rappellera la magistrale gravure d’un Gustav Leonhardt à l’abbaye de Schlägl (Historic Organs of Austria, Sony, septembre 1995) : ce n’est pas rien d’avouer que face à pareil sommet Frédéric Rivoal rivalise aisément, dans une veine plus melliflue, se pourléchant dans le même ruché que Kei Koito à la Pfarrkirche de Wolfegg (DHM, juin 2014).
D’autres pièces sur basse obstinée s’inscrivent dans la rassurante régularité du canevas, épanchent dans un cadre mensuré la fantaisie de leurs variations : le récital les illustre par la Chaconne de Georg Böhm, où la noblesse du goût français s’allie à la théâtralité du Stylus Phantasticus. Et par ce Ground de John Eccles où le mètre obsessif trame les affects. Jouissance esthétique de l’invention en terrain contraint, balisant le champ des possibles, qui est aussi celle de l’écriture polyphonique : ainsi cette Fugue BWV 578.
Quitte à convier Balbastre, le dénominateur du CD aurait volontiers plaidé pour une conclusion au gré d’une pâtisserie d’Ancien Régime, comme l’Offerte du Ve ton « Vive le roy des Parisiens » dont Frédéric Muñoz avait enregistré une flamboyante lecture en la cathédrale de Rodez (XCP, mai 1993). Ou, O tempora, o mores, au gré de l’enthousiasme révolutionnaire et de l’orgueil patriote : les fringantes concessions sur la Marche des Marseillois et l’airça ira. À une cinquantaine de kilomètres, pour parachever son live capté en avril 2004 sur le Dom Bedos de l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux (Songes et Éléments, Ligia), Olivier Vernet enflammait le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier et la Feste Sauvage de Michel Corrette. Un tambourin qu’Olivier Baumont, à la même console bordelaise, agitait aussi dans son CD intitulé… Les Ombres heureuses (Tempéraments, septembre-novembre 2013). Fidèle à ses ambivalences, la présente anthologie prend plutôt congé en subtilité, par un moment de grâce du lyrisme mozartien : l’air de Chérubin, ce Voi che sapete chantant le trouble sentiment de l’amour « qui tantôt est un délice, tantôt est un martyre ». L’orgue de Preignac s’y fait aussi enjôleur que ses charmeurs, idiomatiques cousins de Carinthie.
En définitive, on remercie Frédéric Rivoal d’intelligemment questionner cette réjouissance qui parcourt ou met en perspective les divers jalons de son itinéraire. Divertir, stimuler, mais aussi toucher : sur ces points, l’interprète n’aura pas triché avec un auditeur ravi. Lequel sera aussi comblé par une franche prise de son dont l’affolante phonogénie contresigne un album hédoniste. Entêtants trilles de The Rights of Man, éclat et moelleux de la Sinfonia de Bach (quel staccato !), pyrotechnies de Pygmalion : on peinerait à élire les moments les plus addictifs. Car tout n’est que nectar dans ce CD parmi les plus gratifiants qu’à l’orgue nous ayons entendus depuis longtemps. Coup de maître, et idéale ambassade pour convertir les oreilles les plus réfractaires à l’instrument !

