Punta gegen Polly – Lautten Compagney Berlin & Collectif Garifuna

Un opéra imaginaire où les mondes se télescopent

C’est une œuvre particulièrement originale que propose, dans le cadre de sa 49ème session, le festival Tage Alter Musik in Herne. Punta gegen Polly (littéralement : La punta contre Polly, la punta étant une danse traditionnelle du peuple Garifuna – voir plus loin) constitue un étonnant pastiche. Elle mêle en effet la version de Polly créée en 1777 au Haymarket Theatre de Londres par Samuel Arnold (dans laquelle elle puise son ouverture et la plupart de ses airs) à des airs de L’Opéra de Quatre sous de Kurt Weill (créé en 1928 à Berlin sous le titre original Der Dreigroschenoper) et à des chants et danses du peuple Garifuna, arrangés par le Collectif Garifuna du Belize (ancien Honduras britannique, au sud du Mexique). Ce Collectif entretient dans ce petit pays des Caraïbes le répertoire musical traditionnel des Garifunas, peuple d’Afrique de l’Ouest dont de nombreux ressortissants ont été déportés comme esclaves sur le continent américain, qui abrite de nos jours environ 600 000 de ses descendants. Le lien entre tous ces éléments musicaux disparates est le Polly composé en 1729 par Christoph Pepusch sur un livret de John Gay. Après le succès de L’Opéra des Gueux (The Beggar’s Opera) en 1728, le compositeur allemand installé à Londres et son librettiste anglais imaginent une suite reprenant les mêmes personnages. Si L’Opéra des Gueux constituait essentiellement une satire des opéras italiens de Haendel, Bononcini et Porpora donnés à Londres, la version initiale de Polly dénonçait ouvertement le colonialisme britannique comme une pure folie. Londres venait alors d’être secouée par la South Sea Bubble, une série de faillites retentissantes liée aux spéculations sur le commerce colonial, dans laquelle Pepusch et Gay avaient eux-mêmes perdu une partie de leurs avoirs. Le sujet était trop sensible : l’opéra fut interdit de représentation par la censure gouvernementale avant sa création ! Il fut toutefois remanié et créé avec succès en 1777 par le compositeur Samuel Arnold. Au XXème siècle, Kurt Weill actualise L’Opéra des Gueux, qu’il transpose dans les milieux interlopes du quartier populaire de Soho à Londres.

Comme les œuvres dont elle est issue, Punta gegen Polly reprend le formule du parlé-chanté. Pour L’Opéra des Gueux, Pepusch s’était inspiré assez directement de la formule parisienne des opéras-comiques de la Foire, qui parodiaient le grand genre en utilisant des timbres (airs populaires sur lesquels on adaptait de nouvelles paroles). Les airs sont ici empruntés à Arnold et Weill, auxquels s’ajoutent les compositions musicalement très colorées du Collectif Garifuna. Le dramaturge Christian Filips en a réécrit les dialogues (principalement en allemand, mais aussi en partie en anglais) pour en actualiser le thème avec humour. Le librettiste John Gay se débat avec les interprètes pour bâtir une trame qui les satisfasse tous. Mais chacun a son avis. Polly demande une condamnation plus ferme du colonialisme, et l’invite à multiplier les musiques garifunas ; Cawwakee proteste qu’il n’est nullement un authentique prince caribéen et le pirate Morano soutient qu’il travaille comme corsaire pour le compte de la Couronne britannique ! Finalement, Morano est arrêté et condamné à mort ; Polly épouse le prince indigène Cawwakee, symbole de l’union entre Européens éclairés et peuples indigènes. Ces dialogues, particulièrement comiques, ont réjouit le public à de nombreuses reprises. Sur le mur du fond, des gravures du XVIIIème issues des représentations de L’Opéra des Gueux et de Polly, ou encore de caricatures politiques (comme celle de Walpole) alternent avec des photos ethnographiques du Berliner Humboldt Forum. Cette production a été créée en 2024.

Au plan musical, l’ensemble Lautten Compagney Berlin, emmené par son chef Wolfgang Katschner lui-même très impliqué, joue à fond la carte de la complémentarité avec les musiques du Collectif Garifuna : afin de mieux accompagner les airs garifunas, le luthiste Martin Steuber n’hésite pas à abandonner son instrument habituel pour s’emparer d’une guitare électrique ou d’un banjo ! Les airs baroques sont en revanche exécutés avec toute la rigueur musicale attendue. Relevons aussi le très bon « tuilage » entre dialogues et airs, et entre airs baroques et musiques garifunas, dans un enchaînement parfaitement fluide tout au long du concert.

Dans le rôle central du librettiste John Gay, le contre-ténor berlinois Georg A. Bochow témoigne d’excellentes qualités de comédien, balançant entre affirmations, doutes, exaspération devant des demandes contradictoires, avant de trouver des compromis acceptables par tous pour sauver son œuvre. Sa gestuelle appuyée renforce l’expressivité de ses intonations. L’œuvre lui réserve également quelques airs, comme le long Seeraüber-Jenny (repris de Weill) à l’effet comique garanti, ou encore le savoureux Peggy’s Mill (de Pepusch).

La soprano Elena Elsa Tsantidis incarne le rôle-titre. Elle se montre également fort à son aise dans les dialogues, ébranlant régulièrement les certitudes du librettiste en lui demandant de mettre davantage en avant les peuples (et les musiques) autochtones dans son intrigue. Parmi ses airs, tous impeccablement exécutés, retenons tout particulièrement Farewell, farewell (Arnold) accompagné d’un magnifique solo de cornet de Friederike Otto.

Au baryton Raphael Riebesell échoit le rôle du « méchant » pirate Morano, qui tente de sauver sa vie et son honneur en rappelant qu’il est un corsaire au service de Sa Majesté (en rappelant ainsi que la violence ne peut être légitime, qu’elle émane d’un Etat ou de particuliers). Sa diction est claire, la projection généreuse. Nous avons particulièrement apprécié ses deux derniers airs, la Prince Eugen March (dont les paroles, When the tiger roams, parodient gentiment les airs de bravoure de l’opera seria – elles font irrésistiblement penser au Sta nell’ircana dans Alcina) et Excuse me, dans lequel il reconnaît ses erreurs et demande pardon pour toutes ses fautes.

Mirko Ludwig incarne le capricieux ténor qui refuse continuellement d’être le prince Cawwakee, au motif qu’il n’est pas d’origine caribéenne… Démentant son propos, il se montre pourtant tout à fait à l’aise dans l’air The turtle thus upon the spray, dont les paroles encouragent les percussions des Garifunas à se mêler aux instruments baroques (les turtle shells, ou « coques de tortue » sont des demi-sphères métalliques à frapper), dans une surprenante fusion des genres.

Pen Cayetano (avec le bras levé) entouré des musiciens du Collectif Garifuna (à gauche de la photo) et le la Lautten Compagney Berlin (à droite de la photo, Wolfgang Katschner au théorbe) © WDR/ Thomas Kost

Mention particulière au Collectif Garifuna, accompagné par le compositeur Pen Cayetano, qui ont sélectionné et arrangés les morceaux tirés de leur tradition. Ils apportent variété, rythme et couleur tropicale à ce pasticcio qui prolonge et élargit la tradition baroque du genre. Leur rengaine finale (I said I am free, free, free), proclamation de liberté, est d’ailleurs reprise par le public, qui bat des mains au rythme de leurs instruments. Une bien belle soirée, où se côtoient la distraction et la convivialité (très présente dans les échanges entre les musiciens des deux formations lors du salut final) et qui s’achève sur un hymne à la liberté des peuples, quelle que soit leur origine.

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