« Cet opéra est au-dessus de tous les autres » (madame de Sévigné)
La collaboration de Jean Baptiste Lully (1632-1687) avec Philippe Quinault (1635-1688), interrompue après la composition d’Isis, reprit en 1679 avec Proserpine, une nouvelle tragédie lyrique en un prologue et cinq actes. Cette dernière fut représentée le 3 février 1680 à Saint-Germain-en-Laye. Le succès de l’œuvre fut immédiat et durable et la marquise de Sévigné (1626-1696) en donna un compte rendu enthousiaste. Proserpine est un des meilleurs livrets de Quinault ; c’est celui où il s’est le plus élevé dans sa versification et Voltaire (1694-1778) en cita avec admiration quelques passages. Le sujet du livret, qui donne la primauté à Cérès, déesse des moissons, peut intriguer. L’auteur du programme de salle, Kaï Wessler, suggère l’influence d’une mini-glaciation culminant à la fin du 17ème siècle, qui, en ravageant les récoltes, aurait amené les esprits à considérer l’importance capitale de l’agriculture et le pouvoir qu’elle peut donner à ceux qui la maîtrisent.
Selon certains, Proserpine se distinguerait des opéras précédents de Lully et inaugurerait une nouvelle manière de composer. Sans aller jusque-là, j’ai pour ma part remarqué que dans Proserpine, la déclamation dans les récitatifs est particulièrement mélodique et riche ; comme d’habitude ou glisse insensiblement des récitatifs vers les airs avec accompagnement orchestral. Ces derniers m’ont paru plus longs et plus fournis qu’à l’accoutumée. Les ensembles (duos et trios) sont particulièrement nombreux et développés. Enfin avec un orchestre chatoyant et des chœurs éclatants et expressifs, on peut conclure que Proserpine est un opéra particulièrement coloré et vivant.
Cet opéra, qui exalte à la fois l’amour maternel et l’amour passionnel (le plus souvent non payé de retour) est en permanence palpitant.
Le prologue consiste en un chant de louange adressé à Celui qui rend la paix à l’univers après avoir vaincu mille peuples divers, hommage à peine déguisé à Louis XIV et passage obligé en ces temps d’absolutisme.
A l’acte I, la scène 6 est remarquable avec un duo Aréthuse – Alphée très vivant : Arrêtez, nymphe trop sévère… Plus loin, Cérès, juchée sur son char volant au son d’une remarquable chaconne à l’orchestre (I,7), déclame : Vous, qui voulez pour moi signaler votre zèle…, accompagnez ma fille avec un soin fidèle.
A l’acte II, le duo d’amour Aréthuse – Alphée : Ingrate, écoutez-moi… est expressif et lyrique (II.4). Plus loin (II,5), le trio Ascalaphe – Alphée – Aréthuse, Pour être heureux, il faut qu’on aime bien, est particulièrement envoûtant. Le climax se situe à la fin de l’acte (II.8) : tandis que Proserpine et ses nymphes (Cyané, Aréthuse…) se livrent à leurs danses et leurs chants délicieux : Les beaux jours et la paix sont revenus ensemble, Ascalaphe et Pluton sont tapis sous d’épais feuillages. Une troupe de divinités infernales sort de la terre et le char de Pluton paraît en même temps. Les divinités des enfers se saisissent de Proserpine et l’acte s’achève sur ce rapt brutal.
L’acte III démarre très fort : la troupe des nymphes appellent Proserpine et l’Echo répercute leurs voix à l’infini (III.1), Alphée et Aréthuse expriment leur inquiétude puis célèbrent leur amour dans un superbe duo (III.2) : Le bonheur est partout où l’amour est en paix, ne nous quittons jamais. On arrive à l’acmé de l’opéra, Cérès se lamente : Ô malheureuse mère ! Les nymphes répondent : Ô trop malheureuse Cérès, accompagnées par les flûtes à bec (III.7). Furieuse, Cérès brûle tout sur son passage (III.8) : Ah ! Quelle épouvantable flamme ! Ah ! Quel ravage affreux !
L’acte IV est peut-être le plus riche musicalement. Il débute en beauté avec un superbe chœur féminin des âmes heureuses : Loin d’ici, loin de vous, puis se poursuit avec l’air très développé de Proserpine : Ma chère liberté (IV.2) . La suite est tout simplement époustouflante avec Aréthuse, Alphée, Proserpine qui chantent plusieurs fois en trio (IV.3) : Rien n’est impossible à l’amour constant. Le duo Proserpine – Pluton (IV.4) est un autre sommet dramatique de l’opéra : Mon amour fidèle ne touche point votre cœur ?
L’acte V débute avec un magnifique monologue de Pluton qui s’enchaine avec le chœur grandiose des Furies (V.1) : Renversons toute la nature, périsse l’univers. L’émouvant monologue de Céres (V.2) : Déserts escarpés, sombres lieux, cachez mes soupirs et mes larmes, est justement célèbre et on retient son souffle jusqu’à la délivrance finale suite à l’intercession de Jupiter.

Le librettiste a donné un poids comparable à la plupart des protagonistes. Véronique Gens était toute désignée pour incarner la déesse des moissons. De sa voix au timbre et à la projection uniques, elle exprimait admirablement le désespoir d’une mère à l’annonce de la disparition de sa fille Ah ! Quelle injustice cruelle (III.7). Tragédienne née, elle affichait à la perfection son dépit d’être reléguée au second plan par Jupiter. Enfin, elle libérait sa fureur avec puissance quand elle apprenait que le seigneur des Enfers était coupable du rapt de Proserpine.
Dans le rôle-titre, Marie Lys a manifesté son engagement et fait preuve des plus grandes qualités vocales et dramatiques. La fin de l’acte II est particulièrement vibrante : il s’agit d’un dialogue charmant entre Proserpine et le chœur des nymphes : Quand un cœur est trop sensible, rien ne peut le rendre heureux, professe Proserpine de sa voix ample et souple, modulée d’ornements raffinés (II.8). Plus loin elle chante avec sensibilité un air à la versification subtile : Le vrai bonheur est de garder son cœur… Quelques instants après au moment du rapt, Marie Lys exprime de façon poignante sa terreur (II.9) : Ciel, prenez ma défense ! Ô Ciel, protégez l’innocence ! Une prestation impeccable !
Aréthuse, une des nymphes confidente de Proserpine, est impliquée dans une relation amoureuse compliquée avec Alphée, le fleuve-dieu, qui a une grande importance tout au long de l’opéra. En témoignent les magnifiques duos des actes I et II. Ambroisine Bré a une voix parfaitement projetée au timbre enchanteur. Chacune des interventions de la mezzo-soprano était un régal. Apolline Raï-Westphal jouait le rôle de la nymphe Cyané chargée comme Aréthuse de la protection de Proserpine, responsabilité périlleuse puisqu’elle est changée en fontaine pour l’empêcher de révéler le nom de l’auteur du rapt. Ses interventions nombreuses avant l’acte IV ont permis de découvrir la belle voix de cette remarquable chanteuse.
Le rôle de Pluton est évidemment primordial et l’auditeur était comblé par la magnifique prestation d’Olivier Gourdy. De sa voix de baryton-basse à la projection magistrale, le chanteur exprimait avec véhémence et une diction impeccable sa frustration, voire sa rancœur vis à vis de Jupiter dans le formidable monologue (V.1) : Vous qui reconnaissez ma suprême puissance, mais aussi sa passion toute nouvelle pour la belle Proserpine comme en témoigne ce magnifique duo initié par Proserpine (IV.4) : Venez-vous contre moi défendre un téméraire ?
Le jeune ténor Laurence Kilsby, dans le rôle très important du dieu-fleuve Alphée, formait de sa voix dorée, un duo de choc avec Ambroisine Bré. Quel bonheur d’écouter une voix au timbre si prenant et séduisant. On retrouve des qualités voisines chez Nick Pritchard, ténor, dans le rôle de Mercure. La voix est ici plus incisive ce qui ne saurait étonner quand on apprend que les rôles préférés du ténor sont les Evangélistes dans les Passions, notamment celles de Jean Sébastien Bach (1685-1750). A noter l’excellente prononciation du français par les deux ténors britanniques.
Dans le rôle de Crinise et de La Discorde, Jean-Sébastien Bou impressionne par sa belle voix de baryton, notamment dans le dynamique duo avec Alphée (II,1) : Jupiter a dompté les géants pour jamais. Dans le rôle d’Ascalaphe, Olivier Cesarini, baryton, faisait preuve de grandes qualités vocales et dramatiques dans le très beau duo avec Alphée (II,2). Quelque peu diabolique, il apprend à Proserpine qu’ayant goûté aux fruits de l’Enfer, elle y restera éternellement (IV.3). Dans sa fureur cette dernière le transforme en hibou. Abandonnant momentanément le Chœur de Namur dont il assure la préparation musicale, Thibaut Lenaerts interprétait avec talent une Furie et un juge des enfers. Enfin à tout seigneur, tout honneur, le rôle de Jupiter était chanté par David Witczak avec l’autorité et la noblesse qu’on lui connaît.
Le Chœur de chambre de Namur m’a impressionné une fois de plus par la précision de ses interventions. Puissant dans les mouvements choraux triomphaux à la gloire de Louis XIV du prologue, il pouvait se montrer subtil et enjôleur dans de nombreux passages des cinq actes. Je l’ai tout particulièrement apprécié en formation féminine soutenue par les haute-contre, notamment à la fin de l’acte II quand le chœur dialogue avec Proserpine. Un moment de pure beauté.
Dès les premières notes de l’ouverture à la française, j’étais subjugué par le son des cordes de l’orchestre Les Talens lyriques. Quelle noblesse dans l’introduction en rythmes pointés, quelle vivacité dans le fugato qui suit ! Un continuo très fourni donnait beaucoup de punch aux récitatifs déclamatoires : tous les instruments étaient dignes de louanges et notamment une merveilleuse basse de viole. En ce qui concerne les vents, les flûtes à bec et une surprenante flûte basse agrémentaient les passages délicats et les chœurs féminins, deux hautbois mordants et un basson coloraient délicieusement les danses. Quatre superbes trompettes guerrières et les timbales donnaient aux tuttis des accents jupitériens. Avec Proserpine, Christophe Rousset achève en apothéose une intégrale des tragédies lyriques de Lully, un monument de la musique de tous les temps.
Un ciel d’une pureté étonnante, le cadre merveilleux des Hospices, la musique sublime de Lully et la qualité des artistes, tous les éléments d’un spectacle d’exception étaient réunis.

