Venise, entre Orient et Occident
Le Festival d’Ambronay a ceci de particulier qu’il permet d’apprécier un même lieu dans des contextes différents. L’abbatiale offre un spectacle des plus saisissants en soirée, mais également en pleine journée, comme avec le concert qui suit. Ce lieu beigne dans une lumière naturelle, les couleurs de l’édifice changent et l’acoustique est également transformé.
Concert capté par France Musique dans l’abbatiale, c’est une grande première pour l’Ensemble Irini. Ce programme sera suivi d’un temps d’échanges avec le public, dans l’espace des festivités, où se termine un atelier en Langue des Sourds en Français. Le programme annoncé est très dense avec 17 mouvements dont la moitié est consacrée à Giovanni Gabrieli (1557-1612), compositeur et organiste de la république de Venise. Ce programme est aussi l’occasion d’écouter des chants en grec, une richesse qui a toute sa place au Festival d’Ambronay.

Avant de plonger dans le concert, il est important de revenir sur le parcours de sa cheffe de chœur, Lila Hajosi. L’aventure musicale débute à 18 ans, où elle se spécialise dans le répertoire médiéval et développe sa voix de mezzo-soprano. Musicologue de formation, c’est en 2013 qu’elle découvre le chant byzantin à Marseille. Son oreille se laisse séduire par une homélie qui devient un véritable coup de foudre. Cet éveil va jusqu’à une transformation spirituelle la conduisant à intégrer l’église grec de Marseille. Cet événement marquant la guide encore aujourd’hui entre les musiques occidentales et orientales dans une quête polysémique de Renaissance. Depuis une dizaine d’année, elle est la cheffe de chœur de l’Ensemble Irini.
Pour cette grande première, ils sont pas moins de 20 artistes à précéder l’arrivée de la cheffe de chœur sur scène. Celle-ci arbore une magnifique coupe grunge, teinte dans un rose pétant et qui contraste à merveille avec la tenue noire de l’ensemble. Durant tout le concert, il est remarquable de voir comme sa direction est très souple et ses mouvements amples à la manière d’un oiseau en plein vol. Paradoxalement, elle dirige également dans un style très rock, riche d’émotions. À de nombreuses reprises, la formation ne cessera d’évoluer entre les choristes et avec les musiciens. Dans un premier temps, l’ensemble se trouve face à L. Hajosi, avant de se resserrer en demi-cercle et jusqu’à se tenir en cercle fermé autour d’elle dans une formation restreinte. La place de la spatialisation, évoquée à plusieurs reprises dans le livret interroge. Avec d’aussi belles et puissantes voix, on peut aisément penser que l’ensemble aurait gagné à sortir du pré carré de la scène centrale pour embrasser toutes les opportunités qu’offre un tel lieu. L’explication donnée durant le temps d’échange permet de mieux comprendre ces choix. L’acoustique de l’abbatiale a conduit à opérer un certain nombre de choix suite à des tests non-concluants. Aussi, comme on peut le remarquer dans la composition de l’ensemble, celui-ci ne comporte pas de sopranos. Cela s’explique en raison d’une très forte sensibilité auditive de la cheffe de chœur pour pouvoir travailler avec de telles voix. Aussi, elle préfère jouer avec des voix d’alto pour travailler l’ambiguïté, et apporter un peu d’étrangeté.
Les deux première œuvres de Konstantinos d’Aghialos sont l’occasion d’apprécier une très belle et longue ligne continue des graves qui donne une belle profondeur spirituelle à l’œuvre. L’ensemble brille par sa puissance et sa maîtrise vocale, où toutes les tessitures présentes, sont parfaitement audible. Les trois œuvres instrumentales de Giovanni Croce sont une réelle occasion d’apprécier la richesse des cuivres très plaisant à écouter. Cependant, on regrettera des passages difficiles à suivre lorsque le rythme devient trop rapide. Il aurait été intéressant, pour ces moments-là, de simplifier la partition quitte à retirer certains passages. Ces accélérations donnent un aspect brouillon, presque inaudible et ne reflètent pas la richesse de cet instrument.
La lumière naturelle dans laquelle baigne l’abbatiale vient progressivement illuminer les artistes. Il y a des concerts qui par leur puissance vous absorbent tout entier. Vous quittez ainsi l’espace-temps pour entrer dans une autre dimension, spirituelle, indescriptible. Ce concert est captivant, saisissant en témoigne la profonde attention du public. L’ensemble est longuement applaudi par le public, la cheffe de chœur se faufile entre les auditeurs pour se rendre au bord de scène suis.
Sur le dernier point, on regrettera le sentiment d’un « concert tunnel » sans présentation pendant le concert. Bien que la cheffe de chœur soit prise entre le concert, le bord de scène suivi par une interview avec Lorenzo Ciavarini Azzi de France Télévisions Culture (à retrouver ici), il aurait été appréciable d’avoir quelques mots de présentation durant le concert.
Pour finir sur ce très bon concert, il est intéressant de revenir sur un point de l’échange qui met véritablement en lumière une direction artistique engagée. Pour ce programme, L. Hajosi a fait le choix des sacqueboutes, les ancêtres du trombone. Ce n’est certes pas un choix historique, où les cornets sont d’ordinaire utilisés, mais bien un choix artistique pleinement assumé. Son rapport à la musique est très intéressant tant, il nécessite, comme avec les œuvres de Giovanni Gabrieli véritable mathématicien de la musique, un lâcher prise entre la partition, la mesure et les choristes. « Le chœur a un tempo, tu ne peux pas aller contre ce tempo ! ». Aussi, elle ancre, à raison, la musique dans un héritage, toujours lié à l’actualité politique. La musique ne tombe pas du ciel, elle est construite par une ligne directrice. Ce programme semble faire la jonction entre, une réflexion spirituelle, comme on peut le voir avec les sources utilisées et les œuvres interprétées, l’histoire à la frontière de l’Orient et de l’Occident, et l’actualité politique avec les catastrophes environnementales que nous venons de connaître ainsi qu’en Grèce.
Ce jeune ensemble présent au Festival d’Ambronay pour la première fois n’a pas fini de faire parler de lui avec des sonorités riches et puissantes, et une direction artistique résolument ancré dans son époque.

