Peau d’Âne – La Demeure

Peau d’Âne ou les Métamorphoses d’une Femme, un conte très contemporain

La présence d’un spectacle théâtral au Festival International d’opéra baroque de Beaune peut surprendre au premier abord mais pas tant que ça à la réflexion. La langue de Charles Perrault (1628-1703) est tellement musicale que la compagnie La Demeure a conçu un spectacle original, poétique et édifiant, visible par petits et grands. Ce projet naît de la puissance théâtrale des textes de Perrault et de la proximité organique entre cette écriture et l’esthétique musicale baroque. D’où la naissance d’une forme à deux voix où la narration est prise en charge autant par la parole de la comédienne Alexandra Rübner que par le discours de la viole de gambe porté par Claire Gautrot.

Peau d’Âne est l’histoire d’une métamorphose, celle d’une jeune princesse, qui, pour échapper à un inceste paternel programmé, va exiger des tenues toutes plus fantasmagoriques les unes que les autres, des robes couleur du temps, couleur de la lune, couleur du soleil, dans l’espoir que sa demande soit jugée impossible à satisfaire. Rien n’y fera, le désir du roi devenant de plus en plus impérieux, quasiment une obsession ; tous les caprices de la princesse seront contentés. Au bout du compte, l’infante se résout à la fuite en revêtant une peau d’âne qui la rend infiniment moins désirable. Ce faisant, elle prend tous les risques : celui de se trouver reléguée au ban de la société, de faire figure de monstruosité, de marginalité. En même temps elle a ainsi conquis son libre arbitre, sa dignité, son identité et elle peut même prétendre à être aimée pour elle-même et non pas en tant que princesse.

D’emblée, l’auditeur est envoûté par la déclamation en vers du texte de Perrault par Alexandra Rübner. Cette dernière s’exprime dans une langue qui est conforme à l’idée qu’on se fait aujourd’hui du français du 17ème siècle. La comédienne roule les r, prononce les syllabes muettes dans les participes passés, les lettres r dans les infinitifs, les s dans les pluriels… En outre, Il était une fois devient « Il était une fouè », Roi devient « Rouè » pour notre plus grande délectation. On réalise que cette langue est beaucoup plus phonétique et en même temps plus précise que notre français moderne et que certaines fautes d’accord sur les participes passés et d’orthographe sur les infinitifs sont devenues quasiment impossibles à commettre. La comédienne et metteuse en scène, dont la diction est parfaite, ne se contente pas de réciter un texte mais joue une action théâtrale en mimant les passages essentiels, en s’identifiant à certains personnages. De ce fait, elle est en perpétuel mouvement. C’est infiniment vivant et expressif.

A la déclamation d’Alexandra Rübner se superpose la musique de la basse de viole à six cordes de Claire Gautrot. Cette dernière porte une robe dont la couleur rouge vif forme un repère de stabilité dans l’univers tourmenté des métamorphoses de la princesse qui veut échapper au funeste destin imaginé par son père. La violiste se tient immobile dans une pose presque hiératique. L’instrument avec son timbre si proche de la voix humaine commente le texte poétique, l’interprète à sa manière et lui donne une résonance plus intense. Les pièces jouées proviennent de compositeurs contemporains de Perrault : Nicolas Hotman (1614-1663), Michel Lambert (1610-1696), Marin Marais (1656-1728) et plus près de nous, de Michel Legrand (1932-2019), auteur de la musique du film Peau d’Âne de Jacques Demy. Divers fragments, en motifs de ponctuation de Caroline Marçot donnaient une touche de mystère et faisaient surgir la modernité radicale du conte. La sonorité de la basse de viole à six cordes de Claire Gautrot était tellement admirable et s’accordait si bien avec le texte, que l’on aurait voulu que ses interventions durassent plus longtemps ou fussent plus nombreuses mais cela risquait de casser le fil d’une histoire dont la continuité était absolument essentielle. On se consolera avec les fameuses suites royales de François Couperin (1626-1661) que la violiste accompagnée de Marouan Mankar-Bennis a gravées récemment (voir le compte-rendu dans ces colonnes).

La complicité, la synergie entre ces deux artistes exceptionnelles était admirable et on aurait aimé que ce spectacle édifiant et profond, malheureusement trop court, se prolongeât plus longtemps. Espérons qu’au moins il soit inscrit dans le marbre grâce à un enregistrement.

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