Une Passion en double face
Dès l’ouverture, le geste de Reinoud van Mechelen est double – celui du chef et celui de l’Évangéliste. Il ne conduit pas seulement les musiciens : il incarne le récit. Sa voix raconte. Son bras guide. Il est le fil dramatique, tissant parallèle entre la Parole qu’il narre et la musique qu’il sculpte.
Van Mechelen s’est formé avec Herreweghe et Christie, et cela s’entend : un sens aigu du texte, des silences, des respirations. Il ne domine jamais par la baguette, mais par la souplesse, comme un narrateur zen, tout en tension expressive. Il fait de chaque Kreuzige ! (Crucifiez-le !) un coup de théâtre, ponctué, presque scélérat. Il sait quand lancer un crescendo instrumental et quand laisser le mot, seul, foudroyer la salle.
Le contre-ténor Alex Potter, aux vocalises délicates, émane du chœur comme un souffle intérieur. Son timbre éthéré, sa ligne lisse, apportent une lumière subtile au flux dramatique.
Les solistes fusent du chœur dans une union discrète – présence dépourvue d’effet trop appuyé, clarté sans stridence. Mais la soprano Lore Binon, malgré son souffle et sa pureté, peine parfois dans la diction allemande, qui manque de constance – léger regret au regard de cette interprétation par ailleurs très stylisée.
Le drame prend forme dans les duels vocaux entre Pilate et le chœur. Dans l’air Barrabás aber war ein Mörder, Van Mechelen donne à sa voix un ton cinglant, rappelant le fouet qu’il brandit musicalement – puis, dans Von dem an trachtete Pilatus, il échange cette violence aiguë contre une douceur pleine de retenue : deux visages d’un même accusateur. Le contraste est si net que l’on ressent physiquement son appel à la justice puis à l’apaisement – véritable mise en scène vocale.
Quand retentit trois fois Kreuzige !, l’accompagnement s’arrête net, comme suspendu, puis redémarre : moment de tension extrême, de silence partagé entre chef et parole. Van Mechelen tient ce double rôle avec une maîtrise impressionnante.
La structure reste fidèle à la typologie baroque : trois hautes-contres au sein du chœur (dont Potter), absence d’autres voix féminines hors soprano, aucun artifice. L’économie vocale confine à l’essentiel, intensifiant les contrastes.
Avec cette Passion selon saint Jean, Reinoud van Mechelen propose donc une expérience rare : épique et intimiste, où il guide par les gestes et la voix, raconte et façonne l’orchestre. L’Évangéliste‑chef construit un pont entre l’évangile et la musique, chaque phrase musicale devenant acte de parole. Une soirée où le récit biblique, modelé à la main du chef-chanteur, trouve une résonance profondément actuelle – vibrante et universelle.

