La Palatine, la Passion et le Démon
Pour ce deuxième week-end du Festival d’Ambronay, La Palatine ouvre les portes de l’abbatiale en grand. Créé en 2019, cet ensemble est membre du programme EEEMERGING+, révélé lors de ce même festival en 2021. Le programme de ce soir est accompagné d’un livret d’une trentaine de pages ; il permet au public, spécialisé comme néophyte, de plonger dans la construction de l’œuvre. En plus de la présentation du projet et de quelques mots sur les artistes, tous les mouvements sont traduits en français. Une attention à saluer et qui participe de la réussite de ce festival. Cependant, bien que cet ensemble soit à « géométrie variable », il est très regrettable que les noms des musiciens n’y figurent pas. Toujours dans un souci d’accompagner tous les publics et pour ne pas en manqer une seule miette, deux séries de trois écrans sont accrochées le long des coursives de la nef.
Au-delà du brouhaha d’un public passionné qui bouillonne d’impatience face à un concert qui se prépare sous nos yeux, on entend déjà les musiciens qui s’accordent sur scène, quand les artistes lyriques s’échauffent la voix dans le cloître adjacent où attend le public. Cette Passion italienne du Christ via le regard de sa mère promet d’être magnifique.
Le concert de ce soir est enregistré par France Musique et sera diffusé prochainement. Avant que ne débute ce concert, Guillaume Haldenwang prend le temps de présenter le programme. L’oratorio de la Passion du Christ est l’un des premiers oratorios dont on ait la trace. Un oratorio miniature du XVIIe siècle avec un passage aux enfers en version gréco-romaine et une apparition de la Vierge. Cette Passion est racontée depuis le point de vue de la Vierge et Monteverdi est ici comme un fil d’Ariane qui nous guide face au Minotaure.
À la suite de cette présentation, quelques notes de clavecin résonnent au centre du bâtiment. Les voix des artistes lyriques se font entendre clairement et se détachent les unes des autres. Ils sont soutenus par l’ensemble des instruments à cordes. Ce lieu, l’abbatiale, à l’histoire passionnante, participe pleinement à la diffusion sonore de ce beau concert. Le jeu de lumière, rougeoyant pour la Passacaille d’Andrea Falconieri, met en valeur cette première œuvre instrumentale. Les œuvres de ce compositeur italien de la première moitié du XVIIe siècle donnent une belle respiration au programme. C’est le cas également avec la Battaglia de Barabaso yerno de Satanas où les violons, riches, sont en dialogue avec les instruments à vent. Sur ce point, il faut rendre hommage à cette flûtiste qui, durant tout le concert, aura brillé par sa capacité à changer d’instrument à plusieurs reprises. Le public tout entier est littéralement captivé et écoute religieusement ces voix accompagnées par le théorbe. Ce début de concert est suivi par un très beau moment où Marie Théoleyre – soprano – s’avance et prend place aux côtés du claveciniste Guillaume Haldenwang, dos contre dos, pour un très bel air. Un moment très doux, riche en émotion. Monteverdi clôt cette première partie de concert avec l’œuvre Beatus vir primo. Sur une ligne continue au clavecin et accompagnée par les musiciens, cette pièce est l’occasion d’apprécier un joli spectacle polyphonique où les voix s’entrecroisent finement. Un mouvement très dynamique et complexe.

L’Oratorio per la Settimana Santa de Luigi Rossi, temps fort de ce concert, nécessite un changement de plateau assuré par une équipe de l’ombre : les techniciens. Les sourires sont sur toutes les lèvres, tant cette œuvre est attendue par le public comme par les artistes. Composée de deux parties, elle est l’occasion pour les artistes de briller de tout leur éclat. Dans le rôle de Pilate, c’est avec sa magnifique voix de basse que Mathieu Gourlet se saisit de son personnage avec toute sa puissance vocale. Son confrère René Ramos Premier, basse lui aussi, s’illustre dans le rôle du démon qui aura véritablement marqué les esprits, et ce dès sa première apparition. Il fait de sa voix un théâtre pour incarner les plus beaux atours de ce démon. Le public en reparlera après le concert et les artistes aussi. Un vrai moment marquant. Le personnage de la Vierge est l’occasion d’un beau dialogue avec la harpe qui, enfin, se fait pleinement entendre. C’est le type de concert qui vous transporte en dehors du temps, captivé par l’œuvre qui se déroule sous nos yeux. Rossi est, ici, splendide et les voix sont pleines d’émotion.

Le concert est très richement applaudi par le public, où chaque soliste est remercié individuellement pendant de longues minutes. Les « bravo » émanent d’un public conquis par ce programme ; les applaudissements n’en finissent pas.

