Séduisantes couleurs de la mélancolie amoureuse
Cet album original décline, autour du thème de la mélancolie amoureuse, une série d’airs français du XVIIe siècle, interprétés sur des instruments inhabituels qui leur apportent une esthétique sonore particulièrement originale. Certains étaient pourtant fréquents à cette époque, comme le virginal, sorte de clavecin de dimensions réduites, plus facilement transportable et moins onéreux. De même pour l’éphémère cervelas, apparu à la fin du XVIe siècle et remplacé par le basson à la fin du siècle suivant. Attesté dès le Moyen Age, le chalumeau a également accompagné le répertoire musical du XVIIe siècle, avant d’évoluer vers la clarinette au siècle suivant. Autre instrument de la famille des chalumeaux, le rare sordun est un cylindre à perce droite abritant un tuyau double. Si la viole d’amour, avec ses codes sympathiques, est relativement connue et aura son heure de gloire plutôt au XVIIIe siècle, le violoncelle d’amour est à notre connaissance rarissime. L’ensemble Capella Leonis nous fait ici découvrir cet instrument inhabituel, doté d’une cinquième corde aiguë (une chanterelle en mi, ajoutée aux quatre cordes habituelles) et de pas moins de douze cordes sympathiques, qui lui confèrent un son d’une richesse éblouissante. Le rendu sonore lié à la présence des cordes sympathiques était d’ailleurs considéré au XVIIe siècle comme particulièrement adapté pour évoquer un climat de mélancolie amoureuse.
Cet instrumentarium riche et surprenant est mobilisé pour colorer de manière originale des polyphonies françaises du XVIIe siècle. Quelques pièces instrumentales figurent toutefois au programme de l’album. Celle qui nous a le plus frappés est assurément Les carillons de Paris de Louis Couperin. Sa comparaison avec d’autres enregistrements existants permet aussitôt d’en identifier la singularité sonore : la reprise du premier air, avec le son légèrement aigrelet du chalumeau ténor qui évoque immanquablement les clochettes, est particulièrement surprenante ! Signalons aussi la majestueuse Ouverture en G-resol-b par M. Degrigni : composée pour l’orgue, sa transposition en cinq parties d’orchestre en fait une véritable ouverture d’opéra, sur le modèle lullyste, et pose d’emblée ce programme amoureux dans l’atmosphère du Grand Siècle. Autre transposition, tout aussi réussie, celle du Prélude d’orgue attribué à Etienne Richard, ici exécuté par des violes et un basson. Autre pièce attribuée à Etienne Richard, la Sarabande suivie de son Double illustre magistralement la tradition, prisée à l’époque, de faire suivre un morceau de son Double,une reprise dont l’ornementation et/ ou l’orchestration étaient modifiées. Ici, le Double paré d’un quatuor de violes et de l’élégant chalumeau ténor de Gilles Thomé qui développe de brillants ornements contraste fortement avec la première partie exécutée au virginal (Miguel Montes). Philippe Foulon s’acquitte en revanche seul des deux morceaux pour viole, la Fantaisie pour basse de viole seule de l’énigmatique Jean Laquement dit Dubuisson, et de la Fantaisie en rondeau pour viole de gambe de Jean de Sainte-Colombe (le fils), témoignant de son aisance sur cet instrument : la première égrène sur un rythme lent des notes impeccablement formées ; la seconde nous dispense de magnifiques graves.
La plupart des morceaux de cet album sont toutefois des polyphonies, toutes introduites (à l’exception de celle qui clôt l’enregistrement) par un prélude instrumental soigneusement conçu pour nous faire découvrir la variété sonore de cette période. La découverte la plus singulière est à notre avis celle du sordun alto de Nicolas Mary dans le prélude de la Chanson VII d’Henry Du Mont, Je n’ay jamais parlé. Son son à la fois délicat et légèrement nasillard imprime dans nos têtes un motif qui en devient presque envoûtant ! Dans le prélude de l’Air spirituel VII du même Du Mont, le cervelas de Cédric Costantino et le basset de chalumeau de Gilles Thomé créent un riche et surprenant assemblage sonore qui évoque l’orgue, avant d’être rejoints par les violons piccolos (Félix Verry et Aleksandra Brzóskowska). Signalons encore le mélange charmeur du sordun ténor, du chalumeau, de la viole et du somptueux violoncelle d’amour dans le prélude de la Chanson III – toujours d’Henry Du Mont – Bannissons la mélancolie. Et laissons à nos lecteurs le plaisir de découvrir les autres, en s’appuyant sur les indications détaillées du livret (qui mentionne – heureuse initiative ! – l’instrumentarium employé pour chaque morceau ou partie de morceau).
Le travail effectué sur l’orchestration ne signifie nullement que les parties vocales soient négligées, bien au contraire. L’ensemble formé de six chanteurs (Marie Najma, Helena Bregard, Maximin Marchand, Brice Claviez-Homberg, Benjamin Coutarel et Benoît Descamps) se montre parfaitement à son aise dans ce répertoire de polyphonies qui ont conservé la difficulté inhérente au genre (chaque chanteur ou groupe de chanteurs conserve une ligne de chant distincte), à laquelle s’ajoute celle liée à la présence des instruments… Les chants se montrent d’une grande clarté ; les voix bien équilibrées, tant entre elles qu’avec les instruments. L’ensemble s’est montré inspiré en puisant largement dans le répertoire d’Henry Du Mont, dont trois constituent à notre sens les pièces majeures au plan vocal : Partout amour me vient chercher, qui donne son titre à l’album ; Quand l’esprit accablé et le bacchique Bannissons la mélancolie. S’y ajoute, dans le style raffiné de l’air de cour, le délicat Ô ! Mort l’objet de mes plaisirs d’Antoine de Boësset, au léger et subtil accompagnement musical (quatuor de viole et organetto).
A travers cet album original, l’ensemble Capella Leonis nous offre un premier enregistrement aux effets sonores particulièrement réussis, appuyés sur une incontestable quête historique de l’instrumentarium du XVIIe siècle. Cette jeune formation donne une ampleur incontestable aux démarches personnelles de ses deux co-dirigeants, Cédric Costantino, passionné par le flageolet (et qui collabora un temps à ces colonnes), et de Philippe Foulon, qui a fait revivre le violoncelle d’amour au XXIe siècle (voir l’article) : nous ne pouvons que l’encourager à poursuivre dans cette voie originale.

