Entre mythologie et modernité, deux joyaux retrouvés
L’édition 2025 du Valletta Early Opera Festival met à l’honneur – pour la première fois à Malte – deux azioni teatrali rares de Christoph Willibald Gluck. Composés en 1765 pour la cour des Habsbourg (l’impératrice Marie-Thérèse et ses filles), ces deux opéras furent écrits dans un contexte familial princier. Il Parnaso Confuso fut conçu pour célébrer les noces de l’archiduc Joseph II (futur empereur Joseph II) et ne connut qu’une unique représentation en janvier 1765. Quant à La Corona, imaginée pour la fête de l’empereur François Ier, elle resta inachevée à la mort de celui-ci et ne fut créée qu’au XXᵉ siècle. L’argument s’inspire des mythes antiques : le premier opéra se présente comme une farce musicale dans laquelle les Muses du Mont Parnasse se disputent à l’ego démesuré le droit de célébrer l’événement princier ; le second déploie le drame héroïque de la chasse au sanglier de Calydon, sanctifiant in fine la figure d’Atalante comme une Diane vengeresse. Comme le souligne la brochure du festival, ces deux pièces offrent un « récit mythologique élégant » et une « écriture vocale riche », plaçant Gluck au croisement du spectacle baroque et de la vérité émotionnelle.
La distribution de ce doublé gluckien est quasi intégralement locale : on retrouve Gillian Zammit (Apollon dans Il Parnaso Confuso et Méléagre dans La Corona), Cledia Micallef (Euterpe), Gabrielle Portelli (Erato), Francesca Aquilina (Atalante), Caterina Iora (Melpomène puis Climène) et Bettina Zammit (Asteria). L’ensemble Arianna Art Ensemble (orchestre baroque palermitain) accompagne les chanteurs, placé sous la direction musicale de Giulio Prandi (assisté de Giacomo Biagi). La troupe est menée par le metteur en scène australien Brett Nicholas Brown. La scénographie aérienne est signée Anthony Bonnici, les costumes somptueux de Luke Azzopardi, et l’éclairage chaleureux de Moritz Zavan Stoeckle. La chorégraphie de Simon Riccardi-Zani apporte quant à elle une expressive dimension physique. Ce spectacle est organisé par Festivals Malta en collaboration avec le Teatru Manoel.
La mise en scène de Brett Nicholas Brown transpose le duo classique Parnasse–Calydon dans un cadre inattendu. Il a « transformé les décors originaux du Mont Parnasse et de Calydon en salon d’une maison de campagne anglaise », mêlant réalisme social du XXᵉ siècle et mythologie. Pour Il Parnaso Confuso, Brown convoque explicitement l’ambiance des “Années folles” : on assiste dans ce manoir aristocratique à des bals endiablés, où les Muses sont parées de costumes extravagants influencés par la « Salomanie » et l’« Egyptian Revival ». Les couleurs y sont vives, les ors omniprésents et les tenues à plumes dorées ajoutent une touche baroque et carnavalesque rappelant la mode exotique de l’époque. L’atmosphère frondeuse et festive des salons londoniens contraste avec les conventions traditionnelles, ce qui sert l’esprit satirique de l’œuvre.

Quand la seconde partie débute, La Corona glisse littéralement à l’ombre de la Seconde Guerre mondiale. Les héroïnes (Atalante, Climène, Astéria) revêtent des tenues kaki des services auxiliaires – brassards de l’ATS ou uniformes de la Croix-Rouge britannique, clins d’œil aux femmes-soldates du conflit. Cette imagerie guerrière se manifeste par des détails concrets : galons militaires, ceintures de cartouchières ou casques réinventés. On décèle également des références visuelles flamboyantes – un clin d’œil au « service mécanique royal de la Reine Elizabeth » –, et même des motifs esthétiques japonisants (éventails stylisés, broderies orientales) qui viennent contraster avec les uniformes. Ce mélange de temporalités et de cultures crée un décalage stimulant : la mythologie antique est incarnée dans un décor familier du 20ᵉ siècle, soulignant les thèmes universels de l’ouvrage.

Sous la baguette vivace de Giulio Prandi, l’orchestre Arianna déploie une palette sonore chatoyante. Chaque sinfonia d’ouverture – clairons optimistes, cordes brillantes, passages de flûte en fugue légère – annonce la tonalité dramaturgique de l’opéra. Les instruments d’époque soulignent subtilement le drame : pizzicati en suspens, envolées de violons et mélodies de hautbois se répondent durant les interludes, comme pour ponctuer les scènes avant chaque air majeur. Le discours musical de Gluck alterne habilement ornements virtuoses et accompagnements exubérants, confirmant l’idée d’un opéra-spectacle qui marie le dialogue mythologique et la vérité des émotions. Le continuo et la basse continue assurent une assise chaleureuse, tandis que les passages purement instrumentaux (entractes et ritournelles) offrent des respirations lyriques d’un bel effet. L’ensemble baroque Arianna Art Ensemble sert parfaitement cette musique, tantôt pétillante, tantôt solennelle, soutenant constamment la passion et l’ironie du livret.
Sur la scène vocale, les solistes tiennent leur rang avec brio. Gillian Zammit, en Apollon fougueux, s’illustre notamment dans l’aria virtuose Vi scuseranno assai (acte I du Parnaso), où sa tessiture claire brille jusqu’aux aigus suraigus. Son timbre ferme et agile emporte l’assemblée, soutenu par une orchestration pétillante. Cledia Micallef (Euterpe) et Gabrielle Portelli (Erato) ajoutent, chacune, une nuance précieuse : Micallef charme par sa diction enchanteresse et ses roulades limpides, Portelli par sa rondeur expressive. Dans La Corona, la voix ample de Francesca Aquilina se détache dans l’air de la chasse Sol voi rese il ciel cortese, empreint de lyrisme : sa puissance soprano est ici tempérée par une élégance mélodique, les cordes formant un halo onirique derrière elle. Le duo central Deh, l’accetta, ah giunga alfine, qui unit Atalante (Francesca Aquilina) et Méléagre (Gillian Zammit), est un moment-clé. Le contraste entre la résignation héroïque d’Atalante et l’agressivité tourmentée de Méléagre crée une tension dramatique intense, servie par une parfaite cohésion vocale. Toutes les interprètes, à chaque entrée, font preuve d’une diction soignée et d’une présence scénique convaincante, rendant justice à la couleur vivante et parfois malicieuse de Gluck.
Le cadre visuel — signé Anthony Bonnici — est d’une simplicité élégante. L’action se déroule dans un vaste salon au décor diaphane : murs clairs, grands rideaux flous, et quelques colonnes effleurant le plafond, un écrin suffisamment sobre pour que les costumes explosifs prennent toute leur valeur. Luke Azzopardi habille les personnages de tenues dignes d’un défilé haute-couture fictif : crinolines asymétriques, smokings brodés et uniformes rehaussés de plumes dorées (« parures de Diane » évoquant la mythologie), parfois ponctués de casques polis ou de voiles délicats aux inspirations orientales et japonisantes. Moritz Zavan Stoeckle inonde le plateau d’une lumière chaude, oscillant entre ors profonds, rouges brûlants et bleus de minuit selon les scènes. Les yeux du spectateur sont sans cesse happés par ce jeu de couleurs : d’un côté, l’atmosphère du Parnaso est joyeusement bariolée et rutilante ; de l’autre, La Corona plonge vers des ambiances crépusculaires, surlignées de contre-jours dramatiques qui évoquent la rigueur des années de guerre.
Ce diptyque gluckien en terre maltaise est une réussite autant esthétique que musicale : il marie avec audace légèreté mythologique et gravité historique, invitant le public à (re)découvrir Gluck comme un auteur à la fois classique et résolument moderne. La production inspirée de Brett Brown, servie par une distribution homogène et un orchestre engagé, donne vie à deux joyaux retrouvés dont l’éclat ravira les mélomanes. Notons en point d’orgue que la même équipe artistique – chefs, metteur en scène et designers compris – prépare déjà la prochaine résurrection baroque : Pelopida de Girolamo Abos, annoncée en janvier 2026 au Valletta Baroque Festival, promettant de prolonger ce voyage dans les répertoires oubliés.

