Une partition de jeunesse à l’écriture déjà très personnelle
Premier opéra d’Antonio Vivaldi, Ottone in villa, créé en 1713 à Vicence, appartient encore à une phase expérimentale du théâtre musical vénitien. Effectif réduit, intrigue resserrée autour de cinq personnages, succession d’arias introspectives : tout semble annoncer une œuvre de transition. Pourtant, dès cette partition de jeunesse, Vivaldi impose une écriture déjà très personnelle, où les affects dominent et où la musique épouse au plus près les fluctuations psychologiques.
Inspiré librement de figures historiques, le livret de Domenico Lalli développe un théâtre des passions instables, dominé par la figure de Cleonilla, « passant d’un feu à l’autre », et par le personnage travesti de Tullia, partagée entre vengeance et amour. Loin des grands drames politiques, l’opéra se concentre sur les mouvements intérieurs, chaque aria suspendant l’action pour en révéler les tensions.
La représentation proposée au Malibran s’inscrit pleinement dans cette esthétique, avec une direction de Diego Fasolis attentive aux contrastes et à la respiration dramatique. Malgré un début légèrement perturbé par un incident technique, l’ensemble trouve rapidement sa cohérence.
L’orchestre, de dimension réduite mais incisif, privilégie la clarté des lignes et la précision rythmique. Le continuo, particulièrement présent, soutient les chanteurs avec souplesse, tandis que certaines pages bénéficient d’une énergie marquée qui met en valeur l’écriture encore libre et contrastée de Vivaldi.
La distribution, homogène, sert efficacement cette dramaturgie.
Carlotta Colombo (Cleonilla) compose un personnage mobile et séduisant. La voix, souple et bien projetée, rend justice aux multiples facettes du rôle, notamment dans Solite tue lusinghe (acte I, scène 2), où la séduction se fait jeu, et dans Tu vedrai s’io ti mancai, abordé avec aisance et fluidité.
Margherita Maria Sala (Ottone) propose un empereur plus fragile qu’autoritaire. Le timbre, chaleureux, soutient une ligne de chant soignée, particulièrement dans Frema pur, si lagni Roma (acte I, scène 8), où s’exprime la tension du pouvoir, et dans Tutto sprezzo, e trono e impero (acte III, scène 2), moment d’abandon où le personnage renonce symboliquement à toute grandeur.
Lucia Cirillo (Caio Silio) impose une présence plus affirmée. La voix, bien assise, trouve dans Gelosia (acte I, scène 11) un terrain d’expression efficace, où la jalousie devient moteur dramatique, et confirme cette intensité dans Leggi almeno, tiranna infedele (acte II, scène 6), conduit avec engagement.
Ruairi Bowen (Decio) apporte une ligne plus droite et mesurée. L’émission est claire, le chant sobre, en adéquation avec ce rôle de conseiller. Son Il tuo pensiero è lusinghiero (acte I, scène 8) est conduit avec intelligence et sens du texte.
Michela Antenucci (Tullia, travestie en Ostilio) offre une incarnation nuancée. Le personnage, central dans l’intrigue, trouve toute sa profondeur dans Con l’amor di donna amante (acte I, scène 6), où se dessine déjà le conflit intérieur, et dans Due tiranni ho nel mio cor (acte II, scène 5), moment clé où s’opposent amour et vengeance.
La mise en scène de Giovanni Di Cicco privilégie une approche sobre, centrée sur les interactions entre les personnages. Le travail sur les corps et les déplacements renforce la lisibilité sans alourdir le propos, dans un esprit cohérent avec la nature de l’œuvre.
Au total, une proposition solide, musicalement cohérente, qui met en lumière les qualités d’une partition encore peu représentée. Sans chercher l’effet, la production révèle un Vivaldi déjà dramaturge, capable, dès son premier opéra, de construire un véritable théâtre des affects.

