Charpentier dans la campagne anglaise
Chaque été, niché dans les collines verdoyantes du Derbyshire, le Buxton International Festival transforme cette paisible ville thermale en haut lieu de création lyrique et littéraire. Entre grands classiques revisités, raretés exhumées et formes nouvelles, l’édition 2025 ne déroge pas à la règle : Hamlet d’Ambroise Thomas en ouverture, un doublé saisissant de deux opéras du XXe siècle au format court, La Voix Humaine de Francis Poulenc avec Trouble in Tahiti de Leonard Bernstein, et des propositions plus inattendues, comme un récital dans une grotte ou ce magnifique Orphée de Charpentier porté par Vache Baroque — l’un des joyaux les plus délicats du festival.
Dès les premières mesures de l’ouverture, l’élégance dépouillée de Marc-Antoine Charpentier impose un monde suspendu entre fête et pressentiment. Sous la direction sensible et précise de Jonathan Darbourne, l’ensemble Vache Baroque déploie un raffinement admirable. Leur phrasé souple, leur attention aux équilibres et à la respiration collective donnent à chaque ligne musicale une clarté lumineuse — comme un murmure festif porté par la bande d’un cortège de village, discret mais vibrant.
Gwilym Bowen incarne un Orphée tendre et déterminé, sans affectation. Sa diction française est correcte, et sa voix claire et ductile touche par sa sobriété. Son grand air de supplication, Laissez-vous toucher par mes pleurs, est livré avec une intériorité bouleversante, soutenue par un continuo sobre mais expressif. Aucun pathos superflu, mais une ligne vocale filée, douloureuse et nue, qui saisit le public en plein cœur.
Face à lui, la douce Eurydice de Betty Makharinsky brille par sa luminosité vocale et une articulation délicate. Leur duo final, tout en tension retenue, atteint une simplicité qui coupe le souffle. Michael Roche, en Apollon puis Tityé, impose son autorité avec un timbre corsé et une noble assurance, notamment dans N’est-il plus de sublime séjour, dont les vocalises maîtrisées font écho à un monde perdu – celui de la lumière.

Les rôles des damnés (Ixion, Tantale, Aréthuze) sont traités comme autant de tableaux vivants. Frances Gregory, en Proserpine voilée de mystère, distille un chant éthéré dans ses rares interventions, tandis que les danseurs tissent autour des chanteurs une chorégraphie fluide, où chaque geste semble une onde née du chant.
La deuxième partie s’ouvre sur un moment de grâce : seul à l’avant-scène, derrière le rideau opaque, un violoncelle solo égrène une ligne lente, à la limite du silence, prélude aux Renaissantes douleurs et à la faible tendresse que Charpentier insuffle à sa vision des Enfers. Ce n’est pas l’horreur qui s’y joue, mais le dépouillement, l’abandon, et la résignation digne.
Les chœurs, sobres mais investis, incarnent les Compagnons fidèles d’Orphée avec douceur – et parfois même une joie fragile, comme dans la scène initiale de la noce, teintée d’ombres. L’écriture chorale, parfaitement équilibrée, trouve ici une résonance presque contemplative.
À la toute fin, alors qu’Orphée se retourne et perd Eurydice, la musique s’éteint dans un souffle. Une touche contemporaine discrète, mais sincère, qui vient rejoindre l’universel du mythe.
Si La Descente d’Orphée aux Enfers incarnait la rigueur poétique du répertoire baroque, le festival proposait aussi en parallèle un programme plus éclectique dans le cadre insolite de la Grotte de Poole, avec des extraits de Verdi (air de Nanetta dans Falstaff), Wagner (O du mein holder Abendstern, extrait de Tannhäuser) ou encore Mozart (La ci darem la mano, extrait de Don Giovanni). Deux visions d’Orphée – l’une dans l’ombre apollinienne de Charpentier, l’autre dans un panthéon romantique éclaté – offertes en écho, comme deux façons d’aimer au-delà de la mort.

