Si la célébrité d’un artiste se mesure à l’aune de son public, on peut déduire, en considérant les spectateurs présents au concert qu’il a donné ce 10 février au Théâtre des Champs-Elysées, que le contre-ténor Jakub Józef Orliński est à l’art lyrique ce que Lambert Wilson est au cinéma. La notoriété du chanteur est déjà faite : phénomène viral sur Internet avec sa reprise de l’air Vedrò con mio diletto (Giustino) de Vivaldi, enregistrements chez Warner, récipiendaire d’un prix Opus Klassik en 2023, participation à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, collaboration avec Louis Vuitton, couverture de Vogue et compte Instagram d’environ 300 000 abonnés dont, ce soir sous la coupole du théâtre, assurément ces jeunes hommes encore sur les applications avant que les lumières ne s’éteignent et, qui sait, peut-être même ces vieilles dames qui l’applaudissent à son entrée sur scène.
À 34 ans, Jakub Józef Orliński a dépassé l’âge pour pouvoir être encore qualifié de « jeune prodige » : chemise blanche, costume croisé, cheveux bien peignés, il nous sourit gentiment, sûr comme un premier de la classe, mature comme un grand adolescent qui s’est enfin décidé à laisser ses baskets et ses baggys. Il débute le concert avec un air de Haendel (Stille amare, extrait de Tolomeo, Re d’Egitto), pièce qu’il qualifiera, dans son irrésistible accent polonais, de « dramatique ». La voix est belle, claire, pleine, bien poussée, tenue, ouverte, si ouverte que les syllabes, parfois pas assez articulées, s’envolent alors avec le sens des paroles. Orliński est accompagné au piano par Michał Biel qui interprète sans grande inspiration les partitions du récital et possède la fâcheuse manie de faire sauter les dernières notes qu’il laisse vibrer en levant trop vite la pédale, assassinant chaque fin de morceau dans un bruit d’arbalète. Le pianiste a aussi parfois empiété sur la voix du contre-ténor, martelant trop lourdement certaines des pièces, notamment les Schubert.
Ces lieders (Auf der Donau, Die Stadt, Nachtsctück) constituaient pourtant la meilleure partie du programme. Car le répertoire proposé à ce concert ne s’est pas révélé la sélection musicale la plus passionnante. S’il peut paraître sublime d’exhumer des compositeurs inconnus, il est triste de s’apercevoir que l’oubli a aussi ses raisons. De Tadeusz Baird (1928-1981), les Quatre sonnets d’amour se résument au titre du dernier : Quel hiver a été pour moi ton absence. Long, gris, plat : à croire que l’amour en Pologne est cette grande plaine de Mazurie sur laquelle le public fait pleuvoir des quintes de toux ou des bâillements polis. Les lieders de Mieczysław Karłowicz (1876-1909) sentent les fleurs fanées de la Belle-Époque, les salons en bois de palissandre, les tapis poussiéreux et les portraits des princes-héritiers. « Cela faisait une tendre et vague mélodie à son oreille. Ainsi, parce que l’enfant parlait une langue étrangère, sa parole revêtait la dignité de la musique », écrivait Thomas Mann dans La Mort à Venise à propos de la langue polonaise. Mais soudain le Tadzio de notre soirée se lance dans un morceau très contemporain, L’Automne, composé par Paweł Łukaszewski, aux effets étranges de glissandos et gémissements…
À l’écoute de ce récital polonais, tiré de l’enregistrement Farewells (2022), nous restons dubitatifs sur sa contribution à démocratiser la musique classique, selon le vœu exprimé par le contre-ténor qui a pourtant réussi à séduire par sa voix un large public, comme nous l’évoquions plus haut. Les bis qu’il a offerts au public enchanté de la salle ont à nouveau reflété son talent, avec un aria da capo ambitieux extrait de Music for a While (Purcell). Bien qu’il se soit élancé en l’air un peu gauchement, il a pu compter sur son excellente ouverture de voix pour retomber sur ses pieds : Orliński est aussi breakdancer. A le voir déboutonner sa chemise, faire un salto arrière en chantant Sing, sing, ye druids (Purcell), on se dit que Google a visé juste lorsque, à la recherche du nom « Orliński », il en donne pour premier résultat le terme de : « danseur polonais ». Farinelli savait peut-être lui aussi danser sur les mains…

