Du beau chant avant toute chose
Le fameux livret, L’Olimpiade, de Métastase (Pietro Metastasio, 1698-1782), conçu au départ pour Antonio Caldara (1670-1736), fut par la suite très apprécié par de nombreux compositeurs. Dans un laps de dix huit mois, il sera utilisé par Caldara, Antonio Vivaldi (1678-1741) et Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736)). Le dramma per musica de Pergolèse sera créée à Rome le 8 janvier 1735 au théâtre Tordinona. En raison d’un concours de circonstances défavorables, le succès ne sera pas au rendez-vous, mais la grande qualité de la musique sera immédiatement reconnue. Le même livret sera ensuite réemployé avec peu de changements par une soixantaine de compositeurs dont Baldassare Galuppi (1747), Johann Adolph Hasse (1756), Tommaso Traetta (1767), Josef Myslivecek (1778), Domenico Cimarosa (1784). Gaetano Donizetti s’intéressa à ce livret en 1817 mais son Olimpiade ne sera pas terminée. Signalons à ce propos l’existence d’un projet appelé L’Olimpiade : the opera, conçu sous la forme d’un pasticcio. Il réunit des airs de 16 compositeurs baroques et classiques qui ont tous mis en musique le célèbre livret de Métastase, au XVIIIe siècle. Cette salade russe s’est avérée une réussite et a donné naissance en 2011 à un CD dans lequel Markellos Chryssicos dirige l’Orchestre baroque de Venise et un aréopage d’artistes lyriques.
Megaclès a accepté de combattre à la place de son meilleur ami Lycidas et sous son nom aux Jeux Olympiques. Si Megaclès est vainqueur, c’est donc Lycidas qui remportera le prix. Megaclès ignore que ce prix est Aristée, fille du roi Clisthène dont il est amoureux, amour payé de retour. Quand il l’apprend, il va combattre malgré son terrible désespoir et sort vainqueur. Lycidas exulte et s’apprête à prendre possession de son bien mais Aristée le repousse définitivement. Dans un accès de fureur, Lycidas agresse le roi Clisthène et est condamné à mort. In extremis le roi reconnaît en Lycidas le bébé qu’il a abandonné aux flots marins. Lycidas et Aristée sont donc frères et sœurs. La décision du roi est irrévocable, son fils périra mais Megaclès fait remarquer que la juridiction royale ne s’applique pas à Olympie et que la décision appartient au peuple. Ce dernier gracie Lycidas.
Au plan formel, L’Olimpiade de Pergolèse est l’archétype de l’opéra séria issu de la première réforme (autour de 1700) inspirée par une académie romaine appelée l’Académie de l’Arcadie. Purification, simplification sont les maîtres mots de ce mouvement. Pergolèse ne disposant pas d’une chorale à Rome, l’unique chœur de quelques mesures à la toute fin de l’œuvre, est confié aux solistes. Ainsi l’œuvre consiste en une suite ininterrompue d’airs et de récitatifs secs. Si aucune sensation de monotonie n’est détectable,
cela est dû à la qualité exceptionnelle des airs et à la souplesse de leur enchaînement avec le récitatif. Comme cela a été dit par Bruno Maury et Jean-François Lattarico dans leurs chroniques respectives, les airs sont tous de forme da capo. A cela nous ajouterons que, chose assez rare à notre connaissance : presque tous les airs comportent cinq sections AA1BA’A’1 séparées par quatre ritournelles orchestrales. La section A1 qui reprend les mêmes paroles que A n’est pas, musicalement, une variation de A mais une relecture plus approfondie, plus argumentée et plus complexe. C’est a fortiori encore plus vrai pour sa variante A’1, enrichie d’ornements par le soliste lors du da capo. Si on ajoute l’introduction instrumentale et la ritournelle conclusive, l’air peut devenir très long si le tempo est lent. Pour fixer les idées, l’air à cinq sections : Cara la dolce fiamma d’Adriano in Siria de Jean-Chrétien Bach (1735-1782) dure environ 15 minutes. On comprend que dans ces conditions, Giulio Prandi ait préféré supprimer les parties B et les reprises da capo de certains airs, procédé n’altérant pas la cohésion de l’ensemble sauf dans le cas de l’admirable chant d’Alcandre à l’acte III : L’infelice in questo stato. Cet air occupe une position stratégique au début de l’acte III et, à l’instar de nombreux airs de Haendel, a besoin du temps long pour s’épanouir, exprimer toutes ses qualités expressives et affirmer son rôle dans le déroulé de l’action. La virtuosité vocale a un rôle relativement mesuré dans la plupart des airs. Partout c’est la mélodie qui domine, avec quelques vocalises ou mélismes utilisés au service du chant et du phrasé. En cela Pergolèse se démarque de ses contemporains (Vivaldi, Vinci, Porpora, Haendel, …) chez qui la virtuosité est souvent plus prégnante.
Lors de la création de l’œuvre, tous les rôles féminins étaient chantés par des castrats. Dans le cas présent, les rôles d’Aristée et d’Argène sont confiés à deux femmes tandis que les rôles masculins de Mégaclès, Lycidas et Alcandre sont attribués respectivement à une soprano, une mezzo-soprano et une contralto portant à cinq le nombre de femmes sur le plateau. Nul ne s’en plaindra compte tenu de la qualité des artistes engagés. Notons également que cette distribution est italienne à l’exception de Theodora Raftis. Dans cet opéra, tous les rôles sont importants du fait du nombre d’airs qui leur sont attribués (trois en moyenne), toutefois il est clair que Mégaclès est le héros type de l’opéra séria en général et de L’Olimpiade de Pergolèse en particulier par ses qualités physiques (vainqueur des jeux) et surtout morales (le respect de la parole donnée jusqu’au sacrifice suprême et le sens de l’honneur). Ces qualités, plus que l’amitié, sont, à notre humble avis, le moteur de l’action. Aristée représente, elle, l’amour inconditionnel. Son rejet de Lycidas, prétendu vainqueur, est total. Il est intéressant de suivre Mégaclès dans l’évolution de cet opéra au cours des décennies suivantes. On voit qu’il prend de l’importance chez Hasse tandis que celle de Lycidas, personnage de plus en plus falot, a tendance à décroître. Le couple Mégaclès-Aristée devient le couple phare dans L’Olimpiade de Cimarosa, couple romantique s’il en est, d’une puissance presque bellinienne notamment dans le fabuleux duo : Nei giorni tuoi felice, qui a une importance plus modeste chez Pergolèse (I.10).
Le rôle de Mégaclès est attribué à Théodora Raftis, soprano. C’est elle qui ouvre l’acte I avec l’air célèbre en sol majeur : Superbo di me stesso (I.1). Un air très brillant avec des vocalises extrêmement rapides reflétant l’enthousiasme et la ferveur du héros. La partie B est dans la tonalité homonyme mineure et contraste avec les sections A. D’emblée on est émerveillé par la classe de cette magnifique soprano, par ses aigus triomphants, ses vocalises aériennes. L’air en sol mineur : Se cerca, se dice (II.10), est indiscutablement le sommet expressif et dramatique de l’opéra. Parcouru par des pauses, des soupirs, des points d’orgue, le discours musical haletant est fractionné au point de masquer complètement la structure da capo pourtant bien présente. La soprano chypriote y est bouleversante. Chose exceptionnelle, cet air se termine par un mouvement rapide, une coda exaltée sur les paroles : Lasciare il suo bene, lasciarlo per sempre dans une ambiance survoltée, très Sturm und Drang ! Le troisième air en mi bémol majeur : Torbido in volto e nero, (III.3) est une aria di paragone qui reprend la métaphore du navigateur qui voit la tempête s’approcher et dont le cœur bat la chamade. Dans cet air les phrases musicales sont souvent répétées en écho. La soprano nous enchante par ses magnifiques vocalises et nous galvanise par l’énergie qu’elle déploie.
Nous attendions avec impatience d’écouter Anna Bonitatibus dans le rôle de Lycidas, une des meilleures mezzo-sopranos baroques à notre humble avis, par la beauté de son legato et son timbre de voix chaleureux. Elle ne figure pas dans l’enregistrement et ce rôle est tenu par Josè Maria Lo Monaco. Belle découverte que cette mezzo-soprano. La voix a une projection insolente, un timbre exceptionnellement brillant ; elle triomphe à l’acte I (I.3) dans l’aria di paragone en ré majeur : Quel destrier che all’albergo, où Licidas se compare à un cheval se course, un air très dynamique accompagné par l’orchestre au complet. L’air suivant en fa majeur : Mentre dormi, amor fomenti, est très suave et expressif avec un très bel accompagnement de hautbois. La voix est claire et pure, la ligne de chant harmonieuse et le sentiment intense. Le troisième air en ré majeur : Gemo in un punto e tremo est une aria di disperazione remarquable par ses arpèges acrobatiques couvrant deux octaves. Jose Maria Lo Monaco y est souveraine. On pourrait lui reprocher un manque de puissance dans les notes les plus graves mais l’ambitus de cet air (ré2 à ré4), écrit pour un castrat alto, comporte des notes peut-être trop basses pour une mezzo baroque.
A Carlotta Colombo, soprano, échoit le rôle d’Aristée. La fille du roi fait son entrée assez tardivement avec un air en si bémol majeur : Tu di saper procura (I.6) centré sur le charme mélodique. La ligne de chant d’une beauté sensuelle n’est troublée que par quelques mélismes, triolets de doubles croches et rythmes lombards que la soprano chante divinement. Quel contraste avec son air suivant, l’aria di furore en sol mineur : Tu me da me dividi (II,11). Cet air halluciné est le digne complément de l’air de Mégaclès, Se cerca, se dice. A eux deux, ces airs portent les amoureux d’opéra séria au comble de la félicité. La fougue de la soprano pulvérise littéralement la forme da capo dont les débris sont balayés par la tempête qui règne dans le cœur d’Aristée. Le troisième air en la majeur, tonalité sensuelle entre toutes, est une déclaration d’amour d’Aristée à Mégaclès : Caro, son tua cosi (Je suis tienne, chacun de tes désirs devient le mien – III.2).
Silvia Frigato incarne la bergère Licori, alias Argène, une noble crétoise en exil, un personnage de mezzo carattere. Très court, son premier air, Care selve (I.4), est une sicilienne pastorale en sol majeur à laquelle la chanteuse confère un grand charme mélodique. Dans le deuxième air en sol mineur: Che non mi dissi un di (II.4) de caractère mélancolique, Argène, abandonnée par Licidas, se lamente et Silvia Frigato en donne une version très expressive. Le troisième en si bémol majeur est très différent : No, la Speranza piu non m’alletta. En à peine deux minutes et demi, la chanteuse parcourt les cinq sections de cet air. L’espérance n’est plus possible, place à la vengeance ! Grâce au talent de Silvia Frigato, ce personnage attachant apporte un peu de fraîcheur et de spontanéité à une histoire très tendue.
Le rôle d’Alcandre, conseiller du roi, est petit mais important car c’est lui qui relate la tentative d’assassinat du roi par Lycidas. Alcandre est incarné par Francesca Ascioti. Son premier air : Apportato son io (II.2), est bourré de rythmes lombards et la contralto lui donne un caractère nettement humoristique en pointant le ridicule de la situation de celui qui croit apporter de bonnes nouvelles à Aristée alors que celle-ci est au bord des larmes. Le deuxième air en ré majeur : L’infelice in questo stato (III.2) est un des plus beaux de l’œuvre. Il débute par un admirable chant du premier violon, Francesca Ascioti reprend le thème de sa magnifique voix de contralto et l’euphonie produite par la fusion de la voix et des cordes est délectable. Dans la section A1, la chanteuse reprend le thème initial dans une tonalité mineure et la tension augmente fortement. Pas de fioritures, du bel canto très expressif, un chef-d’œuvre de lyrisme. Malheureusement l’air est coupé à cet endroit au grand dam de l’auditeur…
Anicio Zorzi Giustiniani incarne le rôle du roi Clisthène. Le premier air en ré majeur : Del destin non vi lagnate (I.5) a un caractère doux, serein et gracieux et pourtant le ténor lui donnait un air royal grâce au timbre superbe de sa voix. Dans le deuxième air en ré majeur : So ch’è fanciullo amore (II.7), richement instrumenté avec hautbois et cors, le ténor fait preuve d’un entrain irrésistible et donne à cet air un caractère quasiment bouffe. Très différent est l’aria di paragone en mi bémol majeur : Non so donde viene (III.6). Le roi est complètement désemparé à la vue de celui qu’il a condamné à mort et en qui il lui semble reconnaître un être cher comme le montrent les incursions vers de sombres tonalités mineures de certaines phrases musicales.
Le rôle d’Aminthas, précepteur de Lycidas, est attribué à Mattteo Straffi, ténor. Dans le premier air en fa majeur : Talor guerriero invitto (I.3), Aminthas met en garde Licidas. Matteo Straffi fait preuve d’une belle vaillance dans cet air au rythme irrésistible. L’instrumentation est riche et les deux cors de chasse sont très en dehors. Le deuxième air : Siam navi all’onde algenti (II.5) en fa majeur, est un des plus beaux de la partition ; c’est une aria di paragone reposant sur une puissante métaphore, celle d’un navire laissé à l’abandon sur une mer déchaînée, traduisant le désarroi d’Aminthas. Cet air encore plus richement instrumenté que le précédent sonne admirablement, on admire les bariolages incessants des seconds violons qui imitent le bruit des flots déchaînés. Matteo Straffi donne beaucoup de punch à cet air de sa voix claire très bien projetée.
L’orchestre fait beaucoup plus qu’accompagner, il est un acteur majeur du drame qui se joue sur scène. L’écriture des parties de premier et second violons est d’une extrême virtuosité, les arpèges, bariolages, rythmes lombards, triolets de doubles croches, abondent. L’Orchestre Ghislieri a un son délectable conféré par des instrumentistes de haut vol. Aux cordes souveraines, il faut ajouter de beaux hautbois, des cors naturels remarquables et un continuo de qualité. L’équilibre entre les voix et l’orchestre est idéal dans cet enregistrement. Giulio Prandi infuse aux musiciens d’orchestre et aux chanteurs sa conception rigoureuse de l’opéra baroque et le résultat obtenu est proche de la perfection.

