Un musicien qui pense en poète
Il arrive que certains récitals ne se contentent pas d’aligner des œuvres, mais dessinent un véritable paysage mental. C’est ce que proposait Víkingur Ólafsson à la salle Henry Le Bœuf du Bozar, dans un programme d’une rare cohérence, où Bach, Beethoven et Schubert semblaient dialoguer à l’intérieur d’un même espace poétique.
Ce concert reprenait presque à l’identique l’architecture de son récent album Opus 109 – Beethoven · Bach · Schubert, paru chez Deutsche Grammophon en novembre 2025, dont la Sonate op. 109 de Beethoven constitue le centre de gravité. Tout y converge, tout y rayonne à partir d’elle : la Sonate op. 90, la Sonate D. 566 de Schubert, la Partita n° 6 de Bach, ainsi que le Prélude en mi majeur BWV 854 du Clavier bien tempéré. Le principe est simple, mais fécond : faire entendre un réseau d’affinités, de filiations et de résonances autour de la tonalité de mi, majeure ou mineure, comme un cycle de couleurs intérieures.
Le Prélude en mi majeur du Clavier bien tempéré, qui ouvre également l’album, installait d’emblée ce climat de concentration et de lumière. Sous les doigts d’Ólafsson, la pièce avançait avec une souplesse presque organique, dans un balancement pastoral d’une grande pureté. Rien d’appuyé, rien de décoratif : seulement une respiration, une clarté de texture, une manière de faire chanter la ligne sans jamais l’alourdir.
La Sonate op. 90 de Beethoven, autre pilier du disque, trouvait dans cette continuité un relief particulier. Ólafsson en soulignait la singularité formelle sans la surcharger de démonstration. Le premier mouvement, tendu, nerveux, semblait sans cesse chercher son propre équilibre, tandis que le second s’ouvrait comme un chant intérieur, presque populaire dans sa simplicité apparente. Le pianiste y excellait dans cet art de la retenue expressive qui donne au lyrisme sa véritable force.
Avec la Partita n° 6 en mi mineur, on entrait dans l’un des sommets du programme. Là encore, il s’agit d’une œuvre centrale de l’album Opus 109, que le pianiste rapproche avec justesse de l’univers tardif de Beethoven. La Toccata initiale, ample et mouvante, déployait une dramaturgie presque improvisée, sans jamais perdre de vue la rigueur de l’architecture. La Fugue centrale se distinguait par sa lisibilité admirable. Plus loin, l’Allemande et la Courante conservaient une tension sombre, presque inquiète, tandis que l’Air faisait figure d’éclaircie. Dans la Sarabande, le temps semblait se ralentir jusqu’à la suspension. Quant à la Gigue finale, elle imposait une énergie incisive, nerveuse, mais jamais sèche.
La Sonate D. 566 de Schubert, moins souvent entendue, prenait ici tout son sens. Ólafsson la présente comme une véritable œuvre-sœur de l’Opus 90 de Beethoven, plutôt que comme un simple fragment. Cette idée convainc pleinement à l’écoute. Le Moderato se déployait dans une poésie dépouillée, presque austère, où chaque cellule semblait naître du silence. L’Allegretto final, plus souple, plus clair, conservait pourtant cette mélancolie discrète qui fait tout le prix de Schubert.
La Sonate op. 109, enfin, apparaissait non seulement comme l’aboutissement du concert, mais comme son foyer secret depuis le début. Ólafsson l’aborde non comme un monument, mais comme un organisme vivant. Le premier mouvement, entre élan et rêverie, surgissait avec une liberté presque improvisée. Le Prestissimo central, plus heurté, plus fulgurant, introduisait une tension brusque, avant le vaste mouvement final, véritable cœur spirituel de l’œuvre.
C’est là que l’interprétation prenait toute sa mesure. Dans le thème et variations, Ólafsson déployait un art du parcours plus que de l’effet : chaque variation ouvrait un nouvel état de conscience, une nouvelle qualité de temps, une nouvelle lumière. La fugue de la cinquième variation s’élevait avec une intensité saisissante, sans jamais perdre sa lisibilité. Puis venait ce retour du thème, nu, presque fragile, comme si la musique ne revenait pas à son point de départ, mais à son souvenir.
Rien, pourtant, ne laissait deviner que le pianiste jouait ce soir-là dans des conditions peu favorables : il confiait s’être réveillé malade à cinq heures du matin à Barcelone, au lendemain d’un concert, après avoir encore joué à Rome deux jours plus tôt. Mais loin de toute fatigue perceptible, son récital donnait au contraire une impression d’évidence, de maîtrise intérieure, de concentration souveraine.
Les bis prolongeaient intelligemment cette géographie discographique. Si le programme principal relevait clairement de l’univers d’Opus 109, les pages offertes ensuite ouvraient une autre porte, plus intime, celle de From Afar. Les trois mélodies populaires hongroises renvoyaient directement à cet album de 2022, nourri de mémoire, d’enfance, de folklore et de la présence tutélaire de György Kurtág. L’Andante de la Sonate d’orgue BWV 528 appartient lui aussi à ce monde de l’éloignement, du souvenir et de la transmission. Quant au nouvel arrangement de l’Air on the G String, conçu dans le contexte du centenaire de Kurtág à Budapest deux semaines avant, il s’inscrivait naturellement dans cette même constellation affective.
Ce récital aura ainsi donné bien davantage qu’une simple transposition scénique d’un album récent. Il en révélait la logique profonde : celle d’un musicien qui programme comme il pense, et qui pense en poète. Chez Víkingur Ólafsson, la virtuosité n’est jamais une surface. Elle sert une vision. Une vision où Bach éclaire Beethoven, où Beethoven annonce Schubert, où les œuvres se répondent moins par érudition que par nécessité intérieure.
Un très grand récital, d’une intelligence rare, où l’univers d’Opus 109 trouvait sur scène sa pleine respiration, avant de se dissoudre, dans les bis, vers les résonances plus secrètes et plus personnelles de From Afar.

