Octavia – Keiser


Haendel et l’influence de Keiser

La programmation d’Octavia dans un festival destiné avant tout aux œuvres du Caro Sassone pourrait sembler quelque peu incongrue. Par ce choix, le Haendel Festspiele Halle 2025 entend rappeler l’influence musicale de Reinhard Keiser (1674-1739), compositeur allemand de premier plan et directeur de l’opéra de Hambourg Am Gänsemarkt (Opéra du Marché aux Oies) de 1703 à 1707. C’est au début de cette période que le jeune Haendel rejoint l’orchestre de l’opéra, d’abord comme violoniste et claveciniste, puis comme compositeur. De son côté, Keiser met à l’affiche plus de soixante-dix opéras durant cette période : ses œuvres, mais aussi des œuvres italiennes et françaises. Par la qualité de sa programmation, il érige l’institution en foyer majeur de la production lyrique au nord des Alpes. Son Octavia inspirera directement Haendel, qui en reprendra au moins dix airs dans des compositions ultérieures. Agrippina (l’oeuvre est également à l’affiche du festival cette année), créée à Venise en 1709, comprend ainsi pas moins de six airs repris d’Octavia, plus ou moins retravaillés par le Caro Sassone.

Nous avions eu le plaisir de découvrir Octavia il y a quelques années au Festival Alte Musik d’Innsbruck (voir notre compte-rendu). L’œuvre est le premier fruit de sa collaboration avec le librettiste hambourgeois Barthold Feind (1678-1721). Homme de lettres ayant étudié à Halle et Wittenberg, et ayant séjourné en Italie en 1704 Feind est aussi un pamphlétaire engagé dans la vie politique troublée de Hambourg en son temps. Pendant les Guerres nordiques, ses sympathies suédoises lui vaudront un séjour dans les prisons danoises. Alors que ses écrits sont brûlés à Hambourg, il voyagera également en France et aux Pays-Bas. Comme ses positions politiques, son langage est direct, sans compromis. Dans ses livrets, il développe les aspects psychologiques complexes de ses personnages, dont il se plaît à exposer les différentes facettes. Ceux-ci s’avèrent à la fois profonds et changeants. Octavia est le premier livret de Feind mis en musique et représenté ; par la suite il fournira également des livrets à Christoph Graupner (1683-1760), autre compositeur protégé par Keiser.

La mise en scène de Tilman Hecker exploite assez habilement et avec des moyens simples mais efficaces le cadre contraint du petit théâtre Goethe de Bad-Lauchstädt où se déroule la représentation. Des cloisons de bois garnissent le fond de la scène, comme dans l’envers d’un décor de théâtre. A l’acte III, lors de la scène du temple de Flora, ils disparaissent derrière un grand fond de scène peint. Quelques longs bancs donnent de la profondeur à la scène et ordonnent les déplacements des chanteurs, en lien avec l’évolution de l’intrigue. La partition a été nous semble-t-il quelque peu réagencée en regroupant une série d’airs et d’accompagnatos d’Octavie dans la seconde partie de l’acte II, qui devient une longue et dense « scène de la folie » de l’impératrice invoquant Neptune dans son désespoir d’épouse délaissée : les autres chanteurs arborent alors de surréalistes masques de poisson, qui soulignent le décalage avec le monde réel. Assurément le sommet dramatique, visuel et sonore de cette représentation ! Autre point culminant au plan visuel : les ballets du finale du premier acte, avec un éclairage aux bougies du plus bel effet, tandis que les protagonistes expriment à tour de rôle l’état de leurs sentiments.

© Anna Kolata

Dans ce répertoire qui ne sollicite guère l’ambitus des registres mais qui nécessite de bonnes capacités théâtrales, les chanteurs s’impliquent pleinement dans leur rôle. Johanna Kaldewei est une Octavie convaincante, épouse digne et amoureuse dans sa robe en lamé, ensuite déchirée par l’éloignement de son époux, subjugué par la belle Ormoena, et magnanime au finale. Son premier air, dans lequel elle affiche son amour pour son époux (Geliebte Augen, accompagné au hautbois), est très séduisant ; ce sont pas moins de cinq bassons sur scène qui accompagnent ses premiers soupçons (Geloso sospetto – rappelons que les opéras de Keiser alternent airs en allemand et en italien). Elle domine vocalement et scéniquement le second acte. Dans la première partie, elle enchaîne air allemand (Der Edelmut pranget, accompagné de cors), italien (l’implorant Torna, o sposo, souligné par les hautbois) et un autre air allemand (Wallet nicht zu laut, dans les bras de Piso qui tente de la consoler, sous le regard soupçonneux de Néron !). Mais c’est évidemment dans la seconde partie, comme nous l’avons dit plus haut, qu’elle porte à bout de bras l’intrigue, débutant par une invocation furieuse (Ziehet Titan aus der See), puis Der Eifersucht bläset (dont les ornements dévalent en cascade, appuyés par les cors), l’impérieux Hinweg, hinweg, la douce mélodie du Augen-Lichter, le Scheide nur et le délicat arioso Treugeliebten, qui attendrira Néron.

Ce dernier est incarné par Tomáš Král. Haute stature sanglée dans un pull rouge contrastant avec un long pantalon noir, le ténor incarne avec un grand naturel l’empereur romain pervers, qui succombe au charme d’Ormoena ou proteste de son amour à Octavie tout en mignotant son favori Lepidus… Après un premier air plein de panache (La Roma trionfa), son duo avec Octavia est tout à fait séduisant (Komm dich mein Arm). Il mime de façon convaincante l’emprise qu’Ormoena exerce sur lui dès sa première apparition. Au plan vocal, ses airs sont concentrés au troisième acte, lors de la découverte du complot, avec le long accompagnato Ach ! Nero ist nicht Nero mehr !, puis l’air dramatique Erstaune, sicher Kreis, et un peu plus loin le Blasser schatten (où il se croit déchu), dans lesquels il déploie une présence scénique impressionnante.

Danae Kontora campe une Ormoena ingénue à souhait, captant Néron par sa beauté et l’avalanche de mélismes du Non mi negate, aimable parodie des arias virtuoses qui fleurissent dans l’opéra seria en ce début du XVIIIe siècle. Elle renouvelle sa performance vocale au début de l’acte II, couverte de perles, dans le Occhi nume, doublé d’un air allemand (Es streiten) accompagné au cor. Quand elle chante Caro Nero, ce dernier n’en peut plus et se jette à ses pieds : elle le repousse dédaigneusement d’un coup de pied ! Retenons aussi son dernier air, tout aussi charmeur, Solo con te, dans lequel elle tente de reconquérir son époux…

Les rôles moins saillants sont tout aussi bien distribués. La Livia de Frieda Jolande Barck affiche un timbre clair et joyeux, tant dans les airs allemands (Kehre wieder, au premier acte) qu’italiens (un Constante ogn’bor cosi déterminé). La Clelia de Maria Ladurner nous régale de son timbre cristallin dans Stille Düfte (sur des cordes pizzicati) comme dans le Schönste Seele, avant le chœur final. Du côté des hommes, Georg A. Bochow prête une voix de fausset au falot personnage de Tiridate ; Johannes Gaubitz (Fabius) affiche au contraire un timbre ferme et chaleureux, à la diction précise et au phrasé agréable (Ach, kühle meine Schmerzen). Autre ténor, Gwylim Bowen est Piso, amoureux d’Octavie et comploteur raté contre l’empereur ; son Ein edles Gemüte a été largement applaudi. Les interventions de Sénèque sont particulièrement réduites dans cette production mais chacune des apparitions de la basse Magnus Piontek témoigne de sa vigoureuse présence théâtrale.

A la tête de l’orchestre Lautten Company Berlin, Wolfgang Katschner met en valeur la dimension théâtrale de cette œuvre, qui la rapproche davantage du répertoire italien du siècle précédent ou du répertoire français – que Keiser connaissait bien pour en avoir organisé des représentations à Hambourg. La présence d’instrumentistes sur scène dans certains passages (en particulier les cinq bassons qui accompagnent l’air d’Octavie Geloso sospetto), la parfaite synchronisation de la ligne instrumentale avec les péripéties de l’action (et de la mise en scène…) rehaussent cette partition un peu longue, aux personnages nombreux qui développent des intrigues parallèles pas toujours simples à suivre pour le spectateur contemporain, parfois aussi déstabilisé par l’usage concomitant de l’italien et de l’allemand… Mais là encore, la mise en scène juste et efficace de Tilman Hecker nous incite à effectuer le nécessaire décalage culturel pour apprécier pleinement cette Octavia, assurément l’un des chefs-d’œuvre de Reinhard Keiser.

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