Motets – Charpentier

Le ciel de Marc-Antoine Charpentier

La Nébuleuse fait une entrée remarquée dans notre univers. Derrière ce nom mystérieux se cache un ensemble de jeunes étoiles naissantes, réunissant quatre chanteurs et cinq instrumentistes, livrant ici leur premier opus discographique, véritable objet céleste. Sous la direction particulièrement soignée de Gabriel Rignol, théorbiste de grand talent, les motets de Marc-Antoine Charpentier rassemblés ici offrent leurs innombrables beautés astrales. Explorant les fameux Mélanges, incroyable galaxie de vingt-huit tomes manuscrits mis au propre année après année par le compositeur, Gabriel Rignol y a puisé, avec une main particulièrement heureuse, nombre de pages propices à fournir un programme aussi varié que subtil, nourrissant notre insatiable curiosité, puisque les raretés peu ou pas enregistrées y abondent.

On notera en premier lieu le beau sens architectural du plan ternaire adopté. Trois séquences vocales présentant l’extrême variété de la puissance créatrice de Charpentier sont entrecoupées de deux épisodes instrumentaux de toute beauté. Le premier rend hommage à l’un des grands prédécesseurs du musicien parisien, le liégeois Henry Du Mont (1610-1684), remarquable compositeur, admiré par Lully (« Je l’aime ce bon homme, Monsieur Du Mont, il est naturel ») ayant achevé sa belle carrière comme sous-maître de la Chapelle Royale. Ce sont ici deux pages extraites de ses splendides Cantica Sacra (1652), une Symphonia et une Allemanda aux belles tournures et écrites dans un contrepoint élégant, qui permettent de goûter avec bonheur les sonorités particulièrement chaleureuses et lumineuses des violons de Minori Deguchi et Hugo Gianotti. On se dit alors que la pochette, offrant des détails du Port au soleil couchant de Claude Gellée, dit le Lorrain (1639) constitue un écrin parfait dont la palette de coloris semble répondre avec une sympathie idoine aux instruments.

Le second épisode instrumental est consacré à une splendide Sonata de Sébastien de Brossard, lui aussi extraordinaire compositeur, érudit et collectionneur passionné à qui nous devons d’avoir pieusement conservé nombre d’œuvres qui, sans son secours, auraient disparu à tout jamais. Cette sonate, spécimen assez typique de la formule dite « d’église » avec sa fugue, en deuxième position, vient compléter celles que nous avions découvertes grâce au remarquable Ensemble Diderot (The Paris Album, voir ma chronique). Assez dramatique, en mi mineur, cette sonate déploie une écriture savante, ce qui ne veut pas dire sèche, tout au contraire. Alternant, gravité, vivacité et silences éloquents, cette pièce présente en outre une parenté avec une œuvre de Charpentier (In Nativitatem Canticum H. 416), l’Adagio précédant le final semblant citer l’un des motifs de la fameuse Nuit de cet oratorio (à 5’32).

L’intégration au programme de ces deux compositeurs s’avère des plus judicieuses. Si Brossard admirait Charpentier, notamment pour son caractère savant, le choix de Du Mont ne tient pas du hasard. En effet, les Litanies de la Vierge H.87 semblent rendre une sorte d’hommage au Liégeois dont les Cantica Sacra comprennent également des Litanies. Observant ici une certaine économie de moyens, celles-ci, à la différence de celles flamboyantes à six voix (H.83 plus connues), sont marquées par une certaine sobriété, alternant pages où la verticalité règne et d’autres où par des textures allégées, imitations et artifices contrapuntiques génèrent, comme souvent chez Charpentier, de splendides dissonances aux vibrantes neuvièmes.

La figure mariale occupe une place de premier choix, ce qui n’est guère étonnant, la Vierge s’offrant comme objet de prédilection pour Charpentier, lui offrant une inspiration inépuisable pour chanter la Mère de de Dieu dans nombre d’antiennes, et ce, tout au long de l’année liturgique, au travers d’éclairages divers, tantôt graves et dévots, tantôt jubilatoires et animés d’une tendre sensualité. On trouvera donc ici deux Salve aussi différents que possible. L’un (H.27), dit des Jésuites, adopte la coupe d’un petit motet à voix seule et d’une simplicité d’écriture que n’eût pas désavouée un certain Du Mont (là aussi, les similitudes avec certaines pages des Cantica Sacra frappent). La voix de taille d’Antonin Rondepierre y fait merveille par un sens déclamatoire parfait. A contrario, le deuxième (H.47) s’affirme avec bien plus d’opulence, introduit par un langoureux prélude, et invitant les quatre voix à s’emparer de ce matériau pour le développer et générer différentes séquences et atteindre 108 mesures.

Les antiennes Alma Redemptoris Mater (H. 44) et Ave Regina caelorum (H.45) s’enchaînent avec bonheur, pleines d’une douce sérénité auréolée d’un lumineux ut majeur, nous aspirant vers les hauteurs célestes. Ce même esprit anime l’admirable prière dite du Père Bernard, le Memorare o piisima Virgo Maria, dont Du Mont (encore !) avait donné une version également supérieurement inspirée sous forme de Grand Motet. Le début, si attendrissant, entonné par la haute-contre – Brice Claviez-Homberg (plein de délicatesse) voit la basse lui répondre à la sous-dominante (fa majeur) avec une voix claire et bien timbrée – Imanol Iraola – et débouche sur plusieurs épisodes s’animant progressivement avec une joie de plus en plus irrépressible, culminant dans un Amen exultant, les voix vocalisant de toutes parts pour trouver in fine le repos sur une admirable cadence plagale. Les mêmes qualités s’observent dans le Regina Caeli (H.46), toujours dans la même tonalité, mais avec une exubérance contrapuntique encore accrue, tout autant sur les passages pleins d’allégresse que dans la prière ardente du Ora pro nobis  qui voit l’Alleluia fleurir à sa suite avec une aisance stupéfiante. Quant à l’ambitieux Magnificat final, il constitue une belle version parmi la dizaine que Charpentier écrivit, s’achevant par un grandiose Amen.

Motet au Saint Sacrement, et rare œuvre du compositeur éditée par son neveu Jacques Édouard, l’Egredimini filiae Sion offre un pendant au Miserere des Jésuites. Toutefois, l’esprit en est tout différent, très italien. Avec sa voix de dessus soliste et ses deux parties de violon, il semble faire de l’œil aux cantates romaines contemporaines. La fréquentation du cénacle italophile du curé de Saint-André-des-Arts, Nicolas Mathieu, dont la sœur de Charpentier, Élisabeth, était paroissienne, n’y est sans doute pas étrangère. Clémence Niclas y fait montrede tout son talent, tant dans les passages en forme d’air que dans les récits, pour conclure avec virtuosité le Sequarte  final à 6/8, faisant songer aux Alleluia sur lesquels s’achèvent souvent les petits motets de Sébastien de Brossard. Cette page permet à nouveau d’apprécier les qualités des instrumentistes. Outre celles de violonistes déjà soulignées plus haut, on louera la beauté d’un continuo raffiné et spirituel où la viole de Manon Papasergio, le clavecin et l’orgue (en alternance pour varier la palette de couleurs) de Riho Ishikawa et naturellement le théorbe aristocratique de Gabriel Rignol offrent un soutien d’une efficacité infaillible.

Quant à la mise en place, elle s’avère subjuguante, les neuf interprètes laissant envisager un travail de concertation collégiale en amont de la réalisation du disque absolument remarquable. On perçoit en effet une osmose complète entre les musiciens et les chanteurs, chaque intention s’appuyant sur des échanges de regards, des sourires, et toutes sortes d’expressions sur les visages comme en témoignent les belles vidéos réalisées lors des sessions d’enregistrement.

Achevons notre propos sur les trois motets non encore évoqués. Le Nisi Dominus étonne par sa facture remontant vraisemblablement au retour du compositeur de son long séjour romain. Enchaînant des séquences très brèves, avec une efficacité incroyable, Charpentier livre tour à tour un beau récit de taille (on y admire à nouveau la belle diction d’Antonin Rondepierre) prolongé par un chœur à quatre voix, un duo doucement balancé à trois temps. Puis une modulation au relatif (si bémol) plonge l’auditeur dans un sommeil (Cum dederit) où les voix, toutes dans leur registre grave, parviennent en cinq mesures seulement à créer une ambiance nocturne radicalement différente aussitôt contredite par l’Ecce hereditas au syllabisme marqué. Un court récit de basse mène à un chœur en dialogue, juxtaposant passages en tutti et duos pour déboucher sur une doxologie de seize mesures aussi concise qu’éloquente.

Nouvelle démonstration de l’extraordinaire savoir-faire de nos jeunes musiciens, le Quare fremuerunt, sous-titré « Motet pendant la guerre », ouvre le disque par un frémissant prélude aux notes martelées avec une virtuosité impressionnante. Le tumulte des rois et des nations s’opposant à Dieu donne lieu à une fresque d’une vivacité de chaque instant. C’est Imanol Iraola qui propulse le psaume, emboîtant le pas aux fébriles violons, rejoint bientôt par ses compagnons pour un trio aux envols sur inania avant que le chœur à la tranchante verticalité ne lui succède sur Astiterunt. Le feu gagne ensuite le Dominus in coelis aux vocalises contagieuses qui se démultiplient sur et incurvare. Les montagnes donnent lieu à un figuralisme évidemment ascendant sur Montes qu’allège le mètre ternaire. Le dernier épisode, Non nobis Domine, s’affirme sur un rythme bien marqué où les voix se font péremptoires dans leurs appels avant de trouver un certain apaisement sur Sed nomini tuo da gloriam où, par trois fois, les neuvièmes viennent nous faire frissonner de plaisir.

Enfin, l’extraordinaire De Profundis, vraisemblablement donné pour les funérailles de la Duchesse de Guise, Marie de Lorraine, au service de laquelle Charpentier œuvra pendant dix-huit années, constitue une sorte de point culminant dans ce magnifique programme. Soulignons d’emblée l’originalité de la tonalité choisie, la majeur, qui confère une lumière toute particulière à cette œuvre funèbre. Après tout, Campra fait de même pour la dernière partie de sa Messe des morts et même dans son grand Miserere. S’extirpant du grave, le motif initial ascendant passe à toutes les voix, préfigurant la résurrection à laquelle chaque croyant est appelé. Plus loin, c’est la dissonance sur observaveris qui saisit, témoignant de l’inquiétude du pécheur face à l’angoisse du jugement divin. Mais la danse qui s’empare du Speret Israël vient bientôt rassurer l’humanité sur la promesse de la rédemption. Débutant au relatif (fa dièse mineur), l’incomparable Requiem final fait preuve d’un raffinement harmonique exceptionnel, s’aventurant en ut dièse (majeur et mineur) avec des voix véritablement en apesanteur (Charpentier indique d’ailleurs sur sa partition « Tous à demie voix » ou encore « Tous écho ») mettant l’auditeur en communion directe avec l’au-delà de façon saisissante. Et si l’Et lux perpetua, rythmique et plein d’énergie, nous ramène à une vie bel et bien incarnée, l’épisode conclusif (à partir de la mesure 284 « Plus lent ») garantit à celle-ci une paix profonde et éternelle qu’illustre le retour à la tonalité d’origine. En quelque dix minutes, Charpentier nous aura conduits de l’abîme à la lumière sans fin avec une force oratoire hors du commun, tout en faisant preuve d’une économie de moyens confondante (quatre voix et une basse continue). On saura donc gré à cette jeune et talentueuse Nébuleuse de nous ouvrir avec tant d’évidence des perspectives inattendues vers pareille constellation.

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