Mitridate – Mozart

La profondeur musicale du jeune Mozart

Après plus de 40 ans d’absence, Mitridate, re di Ponto fait son grand retour à l’Opéra de Lausanne dans une mise en scène audacieuse d’Emmanuelle Bastet. Commandé au jeune Mozart lors de son premier voyage en Italie, cet opera seria témoigne déjà de la maturité musicale du prodige de 14 ans. Entre intrigues amoureuses, rivalités familiales et grandeur tragique, cette fresque lyrique allie la rigueur du style italien à une expressivité saisissante.

Dès l’ouverture du rideau, le spectateur est transporté dans un palais monumental aux rideaux bleus et aux escaliers imposants, évoquant la grandeur d’un royaume en plein déclin. Tim Northam signe une scénographie épurée mais évocatrice, où les jeux de lumière orchestrés par François Thouret accentuent l’intensité dramatique des conflits.

Emmanuelle Bastet insuffle une dynamique nouvelle à ce récit aux accents raciniens. Sa mise en scène met en relief les tensions psychologiques des personnages, en jouant sur les déplacements et les regards, parfois plus éloquents qu’un air virtuose. Farnace, incarné par Sonja Runje, évolue dans une lumière tamisée, illustrant son ambivalence entre trahison et rédemption.

Sous la direction précise et énergique d’Andreas Spering, l’Orchestre de Chambre de Lausanne fait briller la richesse harmonique de Mozart. Les récitatifs, souvent délaissés, prennent ici une ampleur dramatique saisissante grâce à un continuo subtil et expressif.

Côté voix, Paolo Fanale campe un Mitridate imposant et noble, passant avec aisance de la fureur à la tendresse. Son aria finale, empreinte de grandeur et de vulnérabilité, laisse une empreinte indélébile.

Le duo entre Athanasia Zöhrer (Sifare) et Lauranne Oliva (Aspasia) dans Se viver non degg’io est un des sommets de la soirée, leur phrasé délicat sublimant la tendresse et l’urgence de leur amour interdit.

Aitana Sanz (Ismene) peine à projeter sa voix avec suffisamment d’ampleur, ce qui affaiblit l’impact dramatique de son personnage, notamment dans Principi… In faccia all’oggetto, où son articulation soignée ne compense pas un manque de puissance vocale, malgré une agilité vocale impressionnante et d’une expressivité poignante.

Nicolò Balducci (Arbate) livre une prestation saisissante, mettant en valeur la jeunesse et la noblesse du personnage. Son interprétation de L’odio nel cor frenate est particulièrement mémorable, dans laquelle il déploie une souplesse vocale impressionnante et une expressivité subtile. Il alterne entre passages agiles et phrasé délicat, révélant la profondeur du rôle d’Arbate. Sa projection vocale éclatante dans cet air renforce son autorité scénique et lui vaut des applaudissements nourris.

Avec cette nouvelle production, Mitridate retrouve une place de choix sur la scène lyrique suisse. À travers la richesse de son livret, la flamboyance de ses airs et l’interprétation magistrale de ses solistes, cette œuvre, souvent considérée comme une curiosité, s’impose comme un chef-d’œuvre intemporel. Une soirée où Mozart, malgré ses 14 ans lors de la composition, révèle déjà la profondeur de son génie.

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