Une lecture chambriste et intense
C’était un événement inédit dans la cité-État : pour la première fois à Singapour, une tragédie lyrique française complète s’est imposée sur scène, dans sa langue d’origine, sur instruments d’époque, et avec une intensité rarement atteinte. Médée de Marc-Antoine Charpentier, œuvre monumentale et longtemps reléguée aux marges du répertoire, a déployé ses sortilèges à l’occasion du 60e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et Singapour — et quelle célébration ce fut ! Montée dans le cadre du Voilah! French Festival, cette production conjointe de The Opera People, Les Épopées et Red Dot Baroque a fait surgir, sous les cieux tropicaux, une tragédie née à l’Académie royale de musique.

Ici, nul besoin de décor grandiose : l’espace nu du Recital Studio devient temple dramatique, habité par une musique tendue, une parole ciselée, et une mise en espace aussi discrète que puissante. …
Dès les premières mesures, la tension est palpable : pas de prologue, le rideau s’ouvre sur un continuo nerveux, souple, expressif. Le dragon est encore endormi, mais les cordes frémissent. Stéphane Fuget insuffle à l’ensemble une énergie contrôlée, presque cinématographique, qui capte l’écoute sans jamais l’écraser. Chaque note devient événement.
Isabelle Druet, dans le rôle-titre, impose une Médée tour à tour vulnérable, impérieuse, terrifiante. Sa maîtrise du phrasé français est souveraine, et son air Quel prix de mon amour, livré dans l’obscurité grandissante de l’acte III, devient l’un des sommets émotionnels de la soirée. Elle n’incarne pas une furie antique mais une femme broyée, lucide, et le chant devient cri, prière, prophétie. Son apparition finale, juchée sur une silhouette de dragon stylisé, projetée dans une lumière rouge sang, glace le sang – et suspend le temps.
Face à elle, David Charles Tay campe un Jason plus humain que mythologique, superbement chanté. La ligne vocale du ténor singapourien est claire, souple, le texte ciselé avec une diction irréprochable. Son Que je serais heureux du premier acte trouble désormais par sa douceur feinte. Kira Lim, en Créuse, séduit par sa fragilité vocale et son élégance intérieure – incarnation parfaite d’un amour candide bientôt condamné.
Claire Lefilliâtre apporte à Nérine une noblesse inquiète, tandis qu’Edward Kim, doublement en Créon et basse d’ensemble, impressionne par la puissance dramatique de sa scène de folie. Le chœur masculin, en Jalousie et Vengeance, livre un moment saisissant : nasalité voulue, accents percussifs, timbres tranchants – on entend vraiment l’Enfer marcher à ses côtés.
Red Dot Baroque et Les Épopées, réunis sur un plateau resserré, offrent une lecture chambriste et intense de la partition. Les violons d’Alan Choo et Brenda Koh dessinent des lignes souples, presque vocales. La viole de gambe de Mervyn Lee se fait plainte intérieure. Le théorbe de Christopher Clarke, discret mais omniprésent, ancre le discours. Et le clavecin de Stéphane Fuget respire, attend, relance – comme un deuxième souffle du drame.
Chaque musicien portait un accessoire rouge : une boutonnière, un foulard, un ruban. Clin d’œil discret mais symbolique à ce Red Dot baroque qui affirme ici son ambition artistique internationale. À Singapour, la tragédie lyrique a trouvé un foyer. Et Médée, l’exilée, la bannie, la sorcière, s’est enfin faite entendre – non comme une criminelle, mais comme une voix.
Une voix trop longtemps réduite au silence.

