Mademoiselle Hilaire – Virginie Thomas

La légèreté et la grâce, portrait musical d’Hilaire Dupuis

La soprano Virginie Thomas, déjà distinguée par plusieurs critiques pour son disque Nymphes (voir en particulier la chronique de Stefan Wandriesse où sont analysées les qualités remarquables de sa voix, tout autant magnifiées ici : « Le timbre est clair, lumineux ; la voix souple et agile sait ornementer délicatement et avec le meilleur goût qui soit; la diction parfaite, optant pour un français contemporain. »), revient avec un nouvel album consacré à Hilaire Dupuis (1625-1709), la célèbre Mademoiselle Hilaire, dont le timbre lumineux lui valut le surnom de « cristal humain ». Avec délicatesse et raffinement, Virginie Thomas redonne vie à cette virtuose majeure du XVIIᵉ siècle.

La carrière de Mlle Hilaire est intimement liée à celle de Michel Lambert : belle-sœur du compositeur, compagne de son art et interprète privilégiée de ses airs comme de ses Leçons de ténèbres, elle contribua à façonner une esthétique vocale fondée sur la clarté du verbe et la noblesse de la ligne.

Le livret documente abondamment le parcours de cette virtuose. A noter : dans notre recueil la soprano adopte une prononciation restituée du XVIIᵉ siècle  : diphtongues finales, e muets réintroduits, consonnes finales audibles. Cette diction fait entendre autrement le jeu des accents, la vivacité du mot et la précision des contrastes, ce qui éclaire autant la dramaturgie que la poésie de ces ballets et comédies-ballets, en leur rendant toute leur saveur rhétorique et théâtrale.

Elle participa également à l’aventure théâtrale de Jean-Baptiste Lully, devenu son parent par alliance. Dans ses ballets et comédies-ballets, la voix — souple, claire et incisive — s’appuie sur une déclamation nerveuse qui exige autant d’esprit que de précision. Les chanteuses du disque, Virginie Thomas, Maud Gnidzaz, Juliette Perretet Anaïs Bertranden révèlent toute la vivacité expressive : elles colorent chaque mot, sculptent les inflexions, jouent des affects et des contrastes avec une élégance ciselée, donnant aux scènes un relief théâtral vif et immédiatement communicatif. Leur phrasé agile, leur sens du texte et leur finesse d’ornementation restituent pleinement l’énergie, l’ironie, la grâce et la tendresse propres à la vocalité de Lully dans ces œuvres.

L’influence de Cavalli, dont l’opéra vénitien avait profondément marqué la cour française, irrigue également ce programme à travers Venere e le tre Grazie, où la chanteuse déploie une vocalité sensuelle et libre, fondée sur une ligne mélodique souple, des courbes expressives et une ornementation irradiée d’affetti : la voix y respire, s’épanouit, séduit.

Une courte passacaille de Charles Mouton vient offrir une respiration intime et délicate entre ces pages majoritairement dédiées à Lully.

Le recueil alterne subtilement genres et atmosphères : récits allégoriques, pastorales, chansons, duos et trios, danses, passages instrumentaux; deuil, galanterie, réjouissance, mythologie.

La progression thématique choisie ici suit un parcours de l’ombre vers la lumière : quitter l’abandon et le chagrin, traverser les nuances du sentiment galant, rejoindre l’éclat des fêtes et des noces, pour s’élever enfin vers les symboles et la spiritualité du Grand Siècle.

Ombres et douleurs

Le Récit d’Ariadne dépeint avec élégance la douleur de l’héroïne abandonnée par Thésée. Le temps semble suspendu : les instruments retiennent leur souffle, tandis que la voix, douce mais tendue, laisse affleurer une révolte intérieure conduite par un crescendo imperceptible. La plainte s’évanouit dans un souffle recueilli — abandon et résistance y composent une poignante profondeur tragique. Comme le souligne Stefan Wandriesse dans sa chronique, cet air, proche du style de cour, constitue l’un des sommets expressifs du ballet.

Le Prélude en la, suivi du Récit de la Fortune, installe ensuite une intimité méditative : le théorbe ouvre un espace contemplatif où la voix se déploie avec une élégance sereine. Dans le récit, La Fortune parle elle-même : elle rappelle son pouvoir de renverser les sorts, de donner ou d’ôter la faveur, montrant l’instabilité du destin humain.

Puis, dans le Récit d’Orphée, diction limpide et ornementations font de chaque mot un sanglot, renforcé par l’orchestre. Orphée y laisse éclater la douleur d’avoir perdu Eurydice et rappelle, dans une plainte poignante, le pouvoir consolateur et presque magique de son chant. Comme chez Ariane, la plainte décroît peu à peu dans une résignation émouvante.

Le doux interlude instrumental Orphée et huit Traciens apporte enfin, par contraste, une lumière délicate et apaisante.

Tendresse et galanterie

Après la gravité, le programme bascule vers le registre galant, où la douleur devient confidence.

La Chanson contre les jaloux exprime une révolte maîtrisée : entrée martiale des instruments, diction incisive, basse obstinée qui affirme détermination et orgueil. La protagoniste se moque des gens jaloux, dénonçant leur humeur sombre et leur incapacité à aimer librement. L’exclamation Quel malheur ! culmine avant une conclusion lumineuse où l’indignation se transforme en vitalité.

Dans Ici l’ombre des ormeaux, clavecin puis théorbe instaurent une pastorale méditative, au balancement légèrement hypnotique. Ce tableau pastoral célèbre la fraîcheur des bois, le repos et la beauté champêtre, dans une atmosphère amoureuse et apaisée. La voix, parée d’ornements gracieux, s’unit au tutti final dans une confidence d’une grande élégance.

Dans le Récit de Caliste, la princesse, figure pastorale inspirée des héroïnes idéalisées de la mythologie et de la littérature galante de cour, évoque avec délicatesse la puissance irrésistible de l’amour en une déclamation énergique et claire, ponctuée de suspensions expressives. Elle confie ses sentiments et ses doutes amoureux. Dans cette scène intérieure, elle hésite entre pudeur, raison et inclination du cœur.

Le Trio du sommeil berce l’auditeur : flûtes murmurées, duo vocal chuchoté (Dormez vos yeux), basse discrète — tout devient caresse. Sommeil et Songes personnifiés apaisent les personnages. L’atmosphère berçante invite au repos, au rêve, et au relâchement des passions.

Très bref mais très pur, Répands charmante nuit prend la forme d’une sérénade nocturne portée par la douceur du théorbe, où les amants invoquent la nuit pour protéger leurs amours.

Enfin, la Chanson de la Galanterie du Carnaval révèle une voix lumineuse et agile, soutenue par une viole presque dansante. Cette chanson vive célèbre l’esprit galant, les jeux amoureux et la frivolité raffinée qui caractérisent les fêtes du Carnaval.

Ces airs déclinent l’éventail des nuances amoureuses : indignation, confidence, séduction, intimité nocturne — autant d’affects que Virginie Thomas nuance avec finesse.

Fêtes et noces

La lumière jaillit avec les célébrations nuptiales.

Le Dialogue des trois Grâces s’ouvre sur des violons tendres, presque souriants. Les voix entrent successivement, tissant un trio d’une grande élégance, soutenu par la clarté du texte et la finesse des timbres, et qui dialogue gracieusement avec les instruments. Les trois Grâces échangent sur les dons de beauté, de séduction et de joie, célébrant la naissance de Vénus et l’harmonie des plaisirs.

L’air de Cavalli Venere e le tre Grazie répond par un faste italianisant : après une sicilienne au balancement gracieux, un récitatif à la Monteverdi introduit tensions et dissonances. Virginie Thomas y déploie une Vénus ardente et pleinement incarnée. Elle se plaint du désordre que causent les dieux et les hommes ; les Grâces tentent de l’apaiser. Cette scène met en jeu la séduction et la manipulation divine des passions humaines.

Quant au Trio italien de La Raillerie, dialogue entre Raillerie, Sagesse et Folie, il en pastiche le style avec une vivacité malicieuse.

Le Marié et la Mariée irradie une clarté solaire ; la pulsation en sicilienne évoque une joie simple et radieuse. Le couple célèbre la joie des noces, symbole du renouveau du printemps.

Le Récit de l’Europe et des quatre continents, avec ses accents lumineux, élargit la perspective à une fresque cosmopolite, exaltant l’universalité des noces royales.

La Canari, danse de cour, conclut dans une jubilation chorégraphique.

Mythes et symboles

La dernière section élève l’auditeur vers une dimension plus universelle.

Le Récit de l’Aurore commence dans la douceur du théorbe seul ; la texture s’enrichit peu à peu, la voix s’élève comme la lumière naissante — l’aube y devient presque palpable. L’Aurore personnifiée annonce le lever du jour. Elle ouvre la fête en célébrant la lumière, la beauté du matin et le renouveau, symbole de joie et de plaisirs galants.

Le Duo des Muses baigne dans une instrumentation caressante; le tambourin introduit une pulsation qui anime progressivement le dialogue des voix. Deux Muses exaltent l’harmonie, la poésie et les arts. Le duo célèbre l’inspiration artistique et le pouvoir des Muses sur les âmes sensibles.

Le Doux hymen, passacaille interprétée ici par la viole de gambe accompagnée du théorbe, évoque le symbole du mariage et de l’union harmonieuse et prépare la fusion délicate entre la Félicité et la Paix qui suit.

Le Dialogue de la Félicité et de la Paix, allégorie politique du règne de Louis XIV, offre un moment suspendu, d’une sérénité rayonnante : voix et instruments s’y fondent en une plénitude rare. La Félicité et la Paix se répondent, exaltant un règne heureux où l’art, la joie et l’harmonie prospèrent grâce à la paix.

De l’ombre à la lumière, ce parcours musical nous conduit insensiblement de l’amour terrestre — voué à l’abandon ou à la perte — vers des sphères plus hautes, guidés par les voix séraphiques des Muses, portées avec ferveur par des interprètes passionnées.

Les dessus lumineux de Maud Gnidzaz et Juliette Perret, la profondeur enveloppante du bas-dessus d’Anaïs Bertrand, s’unissent à la sensibilité de Virginie Thomas pour dessiner un paysage vocal d’une rare harmonie, capable d’embrasser tous les affects — de la plainte la plus intime à l’exaltation la plus radieuse.

La pureté cristalline des voix, leurs entrelacs suaves et l’instrumentation délicate concourent à faire de cet enregistrement un moment de pure volupté.

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