Duets for baroque lute & mandolino – Schneiderman-Yamaya Duo


À l’ombre de Sylvius Leopold Weiss

L’idée d’associer deux instruments à cordes pincées de la même famille de registres différents n’est pas vraiment nouvelle. Durant les XVIe et XVIIe siècles, on retrouve en effet dans de nombreuses partitions des duos pour luths, guitares et théorbes. Ce concept se développera au XIXe siècle avec des duos de guitare associant des instruments de hauteurs différentes, mais il fût quasi inexistant au XVIIIe siècle. Telle est l’idée de départ qui a conduit le luthiste John Schneiderman et le mandoliniste Hideki Yamaya à concevoir un enregistrement proposant exclusivement des duos pour ces deux instruments qui se sont côtoyés durant deux siècles et se sont aussi très probablement rencontrés à travers des arrangements de circonstance. On peut légitimement s’interroger sur la pertinence d’un point de vue historique d’un tel duo, mais l’association de ces deux instruments se défend à l’évidence car ils se complètent mutuellement sur le plan de la tessiture. La mandoline dont le chœur aigu est accordé une octave au-dessus de celui du luth baroque est le plus aigu des instruments de la famille des luths et le seul à disposer d’une véritable tessiture soprano, tandis que celle du luth baroque évolue plutôt entre ténor et basse. Enfin, ils s’accordent bien sur le plan de la texture sonore et contrairement au violon ou à la flûte qui sont en duo les partenaires les plus courants du luth baroque, la mandoline accompagne idéalement le luth baroque en faisant jeu égal sans le dominer.

Duets for baroque lute et mandolino, tel est le titre de cet enregistrement dont le programme provient en totalité du monde germanique. Si la plupart des mélomanes connaissent le luth baroque, instrument aristocratique doté de treize chœurs (onze doubles cordes et deux chanterelles simples, mot désignant les deux cordes les plus aiguës), la mandoline évoque plutôt quant à elle la musique napolitaine dont elle est devenue l’emblème. Instrument populaire par excellence, on la retrouve notamment dans deux concertos pour mandoline d’Antonio Vivaldi et dans la sérénade Deh vieni alla finestra du Don Giovanni de W.A.Mozart. Instrument à cordes pincées originaire d’Italie, elle se présente en fait comme un luth de petite taille dotée d’un manche court. A l’époque baroque, on distinguait deux types de mandolines dans la musique italienne : la mandoline napolitaine, très proche par sa forme de l’instrument actuel que l’on connaît, et la mandoline milanaise désignée sous le nom de mandolino, dont le manche plus large s’inspire de celui du luth, doté de six chœurs (cordes doubles) en boyau, que l’on jouait avec les doigts contrairement à la mandoline napolitaine qui se joue avec un plectre. L’engouement pour la mandoline se poursuivra jusqu’au XIXe siècle et inspirera même le jeune Ludwig Van Beethoven qui écrira plusieurs pièces dédiées à cet instrument. Mais la pratique de la mandoline dans la musique dite savante déclinera peu à peu jusqu’à une quasi-disparition, excepté en Italie ou elle s’imposera comme l’instrument populaire par excellence.

Luth (Musée de la Musique – Paris)

Virtuose reconnu des instruments à cordes pincées, John Schneiderman se spécialise dans l’interprétation du répertoire écrit pour le luth au XVIIIe siècle, ainsi qu’à celui de la guitare au XIXe siècle. Après avoir débuté sa carrière avec le banjo dans la musique traditionnelle bluegrass (genre musical américain dérivé de la musique country), il se tourne ensuite vers la guitare classique puis vers le luth. Il étudie notamment à la Schola Cantorum de Bâle sous la direction du pionnier de la renaissance du luth qu’est Eugen Muller Dombois, ce qui constitue une incontestable référence. En effet, le style précis et ciselé d’Eugen Muller Dombois (qui fut aussi le maître d’Hopkinson Smith) a fortement influencé le jeu de John Schneiderman, et ses rares enregistrements encore disponibles actuellement permettent de constater que ses interprétations n’ont pas pris une ride. Outre sa carrière actuelle de concertiste, John Schneiderman se consacre également à l’enseignement dans plusieurs universités et conservatoires de Californie.

Mandoline baroque (Musée de la Musique – Paris)

Hideki Yamaya est un interprète spécialisé dans les instruments de musique baroque à cordes pincées, en particulier les luths, les guitares et les mandolines anciennes. Né à Tokyo, il réside désormais aux Etats-Unis. Titulaire d’une licence en musique et d’une maîtrise en ethnomusicologie de l’Université de Santa Cruz en Californie, il a notamment étudié avec John Schneiderman et Paul Beier à l’Académie Internationale de la Musique de Milan. Soliste et continuiste de talent, il se produit régulièrement avec des ensembles baroques américains.

Portrait d’Ernst Gottlieb Baron

Parmi les cinq auteurs des pièces présentées dans cet enregistrement, quatre sont bien connus des amateurs du répertoire pour le luth baroque. Le programme débute avec un Duo en sol majeur d’Ernst Gottlieb Baron. Né en 1696 à Breslau (actuellement Wroclaw), capitale de la Silésie alors province de l’empire austro-hongrois, son nom à consonance française laisse à penser qu’il était issu d’une famille protestante réfugiée dans cette ville après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Breslau était en effet depuis le tout début de la Réforme un centre important du protestantisme. Musicien très précoce, il perfectionne son art de jouer du luth auprès de Jacob Kohaut (père de Karl Kohaut), luthiste et compositeur bohémien de grand renom. Il étudie ensuite auprès de Sylvius Leopold Weiss à Leipzig avant de s’installer à Nuremberg où il fait imprimer en 1727 son fameux traité sur le luth intitulé Historisch-theoritisch und praktisch Untersuchung des Instruments der Lauten, usw (Historique, théorie et pratique instrumentale du luth, etc.). En 1728, on le retrouve à Gotha ou il est nommé au poste de luthiste à la cour de Saxe-Gotha-Altenburg. En 1737, il est présenté au roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier qui l’engage à Berlin en tant que théorbiste. Ne disposant pas de théorbe, il doit alors se rendre à Dresde afin d’en acquérir un auprès de Sylvius Leopold Weiss ! A la cour de Prusse, il côtoie Carl Philipp Emanuel Bach, Johann Joachim Quantz, et on dispose d’éléments attestant qu’il connaissait personnellement Jean-Sébastien Bach. Il décède à Berlin en 1760. Cette belle entrée en matière fut initialement écrite pour flûte et luth. Mais la mandoline offre un éclairage intéressant à cette pièce construite comme une sonate en trois mouvements. Elle révèle à la fois une complémentarité et un bel équilibre entre les deux instruments, servie par une technique magistrale des deux musiciens. On retrouve deux autres concertos de Baron dans le programme. Le Concerto en ré mineur qui fut initialement écrit pour flûte à bec et luth est sans conteste la plus belle œuvre de Baron parmi celles présentées dans le programme. Se composant de quatre mouvements, il nécessite de la part des interprètes une technique sans faille, tout particulièrement pour l’Allegro et la Gigue finale. L’Adagio introductif mélancolique et d’une grande profondeur dénote une grande maîtrise de l’écriture, ce concerto est particulièrement représentatif d’une musique intimiste très en vogue dans les cours allemandes. Le second Concerto en ré mineur était initialement écrit pour violon et luth. Pièce extrêmement intéressante, son originalité réside dans l’énoncé du thème initial à l’unisson par les deux instruments dans le premier et dans le dernier mouvement, ce qui est assez inhabituel en musique de chambre. Dans ce concerto, la mandoline se pose clairement en instrument soliste. Il est surprenant que Baron ait supprimé les reprises dans les premiers et troisième mouvements, réduisant ainsi la taille de la pièce, mais les deux musiciens ont judicieusement choisi d’introduire des reprises afin mieux équilibrer la pièce. Quoiqu’il en soit, l’absence de reprise mentionnée dans la partition ne permet jamais d’affirmer qu’il n’y en avait pas, car dans la pratique habituelle de l’époque, la reprise s’imposait comme une évidence.

Paul Charles Durant, né en 1712, était originaire de Presbourg (aujourd’hui Bratislava, capitale actuelle de la Slovaquie), qui était alors l’une des plus importantes villes de Hongrie. On ne dispose que de très peu d’éléments sur la vie de ce musicien. Son père, Aloys Anton Durant était à la fois ténor et luthiste à la cour hongroise des princes Esterházy. Musicien de chambre et luthiste au service du margrave Frédéric III de Brandebourg-Bayreuth, Paul Charles Durant succède en tant que luthiste officiel de la Cour à Adam Falkenhagen en 1754. La margravine Frédérique Sophie Wilhelmine, fille du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier et sœur du grand Frédéric II de Prusse était elle-même luthiste et avait conviés à Bayreuth de nombreux luthiste de renom comme Johann Friedrich Fasch et Bernhard Joachim Hagen qui fut l’un de ses élèves. On retrouve des compositions de Paul Charles Durant dans plusieurs manuscrits, recueils de sonates, duos, trios et concertos pour le luth accompagné de divers instruments, notamment dans un manuscrit conservé à Bruxelles intitulé Recueil de trios et concertos pour le luth, par Charles (Karl) Kohaut et Paul Charles Durant. Son œuvre est particulièrement intéressante en ce sens qu’elle réunit des éléments du style galant et de l’Empfindsamkeit (le style naissant visant à exprimer des sentiments à travers la musique), participant ainsi à l’avènement du mouvement Sturm und Drang qui annonce le romantisme. Le Duo en sol mineur écrit en trois mouvements a été composé à l’origine pour violon et luth, il met à jour un style d’une grande élégance. S’ouvrant sur un Divertimento des plus expressifs, il se poursuit sur un Allegro fortement marqué par l’esprit de l’Empfindsamkeit, s’achevant sur un Menuet assez conventionnel, à la fois tendre et d’une grande délicatesse.

Bernhard Joachim Hagen, né en 1720, est considéré par les musicologues comme le dernier grand compositeur virtuose du luth, bien que le tout dernier fût en réalité Christian Gottlieb Scheidler auteur des Variations sur le Champagnerlied du Don Giovanni de Mozart. A la fois luthiste, violoniste et compositeur, il naît près de Hambourg en avril 1720. Il fut l’élève du maître notamment du luthiste allemand Adam Falkenhagen qu’il côtoya à la Cour de Bayreuth ainsi que Paul Charles Durant et Johann Friedrich Fasch. Il suivit aussi durant plusieurs années les cours du violoniste italien Francesco Geminiani. Après avoir suivi les leçons de ce grand maître du violon, Hagen fut engagé à la cour de Bayreuth en tant que violoniste, et non en tant que luthiste, par la margravine Frédérique SophieWilhelmine qui fut, rappelons le, une élève de Silvius Lepold Weiss. Éminent représentant de l’école allemande du luth au XVIIIe siècle, et de l’Empfindsamkeit en particulier, Hagen participe à l’essor d’un style spécifiquement allemand privilégiant la sensibilité et l’expression de sentiments à travers la musique, rompant définitivement avec le style brisé et les ornementations complexes et très codifiées qui caractérisaient le style français. Une bonne partie de son œuvre a hélas été perdue ; restent une bonne vingtaine de pièces écrites pour le luth seul, parmi lesquelles ses fameuses Variations sur un thème de Pietro Antonio Locatelli (à écouter ici) ainsi que diverses sonates constituant une réussite incontestable de la part d’un musicien qui s’est évertué à intégrer le luth dans ce mouvement musical naissant. Il est plus que certain que ses concertos et sonates pour luth furent joués à la cour de Bayreuth, Bernhard Joachim Hagen décède à Ansbach en 1787. Le Duo en do mineur existe en deux versions, pour deux luths et pour violon et luth. La version présentée dans cet enregistrement s’inspire pour l’essentiel de la version avec le violon. Un Allegro moderato étonnant, marqué par la répétition de la figure rythmique sur une trentaine de secondes cède la place à un romantique Amoroso invitant à la rêverie, le calme avant la tempête d’un fougueux Presto final écrit sur un rythme ternaire tel une gigue. La Sonate en sol majeur qui se compose de trois mouvements fut écrite à l’origine pour violon et luth. L’Allegro con spirito se distingue par l’emploi de toutes les possibilités expressives des deux instruments, mais du luth tout particulièrement. Très enlevé, ce premier mouvement laisse transparaître une difficulté d’exécution parfaitement maîtrisée, à la suite duquel s’enchaîne sans coupure un deuxième mouvement Amoroso, dont la nature sombre et méditative forme un contraste des plus intéressant. Le Vivace final en forme de menuet se caractérise par une prolifération d’ornements complexes dans la partie écrite pour le luth qui nécessite un tempo plus lent, donnant alors à la pièce un aspect majestueux et martial.

Blohm est un compositeur et luthiste que l’on ne connaît que par son nom de famille et dont on ne dispose actuellement d’aucune donnée biographique. Le livret mentionne qu’il serait viennois, mais rien n’est moins sûr car il pourrait aussi s’agir de Johann Blume (dont le nom s’orthographiait aussi Blohm), un luthiste allemand au service des rois de Pologne Auguste II le Fort et Auguste III entre 1718 et 1759. Issus de la dynastie des princes électeurs de Saxe, ils étaient connus pour être de grands mécènes protecteurs des arts. Son Concerto en do majeur – dont la source n’est hélas pas mentionnée dans le livret, écrit à l’origine pour violon et luth, était assurément destiné à mettre en valeur le luth, reléguant le violon à un rôle de second plan. On le ressent aisément dès l’Allegro initial dans lequel l’échange mélodique entre les deux instruments s’efface devant des parties solistes du luth. Du second mouvement lent Siciliano, se dégage une grande poésie. Vient alors en guise de conclusion un ravissant Menuet dans lequel la mandoline se place en retrait derrière le luth, lequel reste seul ensuite pendant toute la durée de la magnifique reprise en mode mineur dans laquelle on retrouve l’influence de Weiss.

Portrait de Silvius Leopold Weiss

Difficile dans un tel programme de faire l’impasse sur Sylvius Leopold Weiss, luthiste, théorbiste et compositeur allemand, considéré en son temps comme l’un des plus grands virtuoses de son instrument (voir sa biographie). Né à Breslau (aujourd’hui Wroclaw en Pologne) en 1687, il a été formé par son père, Johann Jacob Weiss qui était lui-même luthiste. Durant sa carrière musicale, il exerce ses talents dans plusieurs cours européennes, parmi lesquelles Dresde, Rome, Kassel et Düsseldorf. Il laisse environ huit cent cinquante pièces que l’on retrouve dans différents manuscrits, principalement des suites et des sonates écrites pour le luth baroque à treize chœurs. Ses compositions que l’on peut le plus souvent reconnaître à la première écoute combinent avec bonheur le style brisé à la française, le goût italien, et une certaine rigueur très germanique dans la structure de la mélodie. Weiss était également réputé pour ses compétences techniques exceptionnelles et sa forte capacité à improviser. Il fut en contact avec bon nombre de musiciens de son époque comme Arcangelo Corelli, Georg Friedrich Haendel, Domenico Scarlatti, Johann Joachim Quantz et Jean-Sébastien Bach qu’il a rencontré en 1739 (voir la chronique). En 1718, il est nommé musicien de chambre à la cour de Dresde, sous le règne du prince-électeur Auguste le Fort (futur roi de Pologne), où il reste jusqu’à sa mort en 1750. Il a formé de nombreux élèves, dont le jeune roi Frédéric II le Grand et Ernst Gottlieb Baron. La Ciacona, seule œuvre du compositeur inscrite au programme, est en fait le dernier mouvement d’une sonate tirée du Manuscrit de Londres, l’une des principales sources de la musique de Weiss avec les manuscrits de Dresde et de Moscou. Il comprend plusieurs duos écrits pour la flûte et le luth, mais hélas ne subsiste que la partie de luth. La Ciacona est donc une reconstitution dans laquelle la mandoline et le luth baroque forment un duo très équilibré. Les lignes musicales sont harmonieuses et particulièrement soignées et cette pièce se démarque clairement dans le programme par son intensité et sa qualité d’écriture digne des plus grands. Quoiqu’il en soit, même si l’interprétation livrée ici est indiscutable intéressante et exempte de tout reproche, on peut aisément imaginer qu’elle fut peut-être jouée lors de sa création avec Johann Joachim Quantz et mériterait assurément un enregistrement avec un traverso.

À l’ombre du géant Sylvius Leopold Weiss, l’ultime génération des maîtres du luth est germanique et vit ses derniers jours de gloire en ce milieu du XVIIIe siècle. L’intérêt de cet enregistrement probablement unique en son genre par le mariage du luth, instrument emblématique de la musique baroque à la sonorité raffinée, et de la mandoline qui se substitue ici aux instruments qu’il accompagne à l’accoutumée, est indéniable. Le programme des plus cohérent donne à entendre des œuvres très peu jouées, voire totalement inédites, témoignant du dernier âge d’or du luth avant sa disparition au profit de la guitare. Et même si historiquement, rien ne permet d’indiquer avec une absolue certitude que ces deux instruments furent musicalement associés au cours du XVIIIe siècle, il n’en demeure pas moins que le résultat sonore est plaisant, surprenant même car étonnamment, il n’est pas sans suggérer par instants la cithare viennoise d’Anton Karas dans la musique du film Le troisième homme. L’ensemble est servi par une belle prise de son, très naturelle, respectant l’équilibre entre le luth et la mandoline. On pourra toutefois regretter un livret uniquement en anglais qui manque cruellement de précisions quant aux instruments utilisés et quant à certaines sources qu’il aurait été judicieux de préciser.

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