Luth de (grande) classe
La Scène Joël Le Theule accueillait vendredi 21 août 2026 dans le cadre du Festival de musique baroque de Sablé sur Sarthe un concert entièrement dédié au luth, et à l’archiluth qui est l’une de ses déclinaisons. « J’adore ces instruments, confie Laure Baert, directrice artistique, mais on ne les apprécie généralement qu’au sein d’un ensemble orchestral, on n’arrive à les percevoir que par petites touches quand il y a des solos. J’ai voulu les mettre en lumière au cours d’une double soirée, qui commencera par un récital de Benjamin Narvey, un artiste que j’apprécie beaucoup et qui a imaginé un programme spécifiquement pour Sablé ».
L’histoire du luth en Europe débute au Moyen-Age, les premiers ouds (désignation du luth arabe) sont selon toute vraisemblance arrivés avec les retours de croisade, mais aussi par l’Espagne alors sous domination maure. A l’origine monophonique et joué au moyen d’un plectre (voir la vidéo), il verra peu à peu son manche s’élargir et se doter de frettes (les frettes sont des éléments présents sur le manche permettant de varier la hauteur des notes en jouant sur la longueur de la corde vibrante ; elles étaient en boyau à l’époque baroque) pour devenir polyphonique à la Renaissance. Mais l’instrument ne cessera d’évoluer et de donner naissances à de nombreuses variantes… le luth Renaissance à 6 chœurs (un chœur est un ensemble de doubles cordes accordées à l’unisson ou à l’octave) puis 8 et plus tard 10, l’archiluth et le théorbe doté de cordes graves supplémentaires jouées à vide que l’on accorde en fonction de la totalité de la pièce jouée, le colachon (colascione en italien), le tiorbino, l’angélique, le chitarrone, le luth baroque doté à l’origine de 11 chœurs puis de 13 au XVIIIe siècle. Le luth finira cependant par disparaître à la fin du XVIIIe siècle, victime d’une image trop élitiste, victime aussi de son manque de volume sonore… pour renaître au XXe siècle avec le regain d’intérêt pour les musiques anciennes. Contrairement aux partitions de musique usuelles, la musique pour le luth est pour l’essentiel écrite sur tablatures, une écriture musicale spécifique au luth (bien qu’elle ait été aussi utilisée parfois aussi pour la viole de gambe) qui indique avec des lettres la position des doigts sur le manche.

Ce concert était exceptionnel à plus d’un titre. D’une part, il s’agissait en réalité d’un double concert, avec en première partie un récital de luth en solo donné par Benjamin Narvey et en seconde partie un concert donné par l’Ensemble Jupiter dirigé par le luthiste Thomas Dunford, avec la participation exceptionnelle de deux violoncellistes de haut vol.
Né à Montréal, Benjamin Narvey a étudié le luth à la Guildhall School of Music & Drama de Londres. Depuis, il se produit régulièrement, en solo ou au sein d’orchestres de chambre pour assurer la basse continue. Ainsi, il collabore de façon régulière avec de nombreux ensembles, parmi lesquels on peut notamment citer Les Accents, The English Baroque Soloists, l’Ensemble Il Caravaggio avec lequel il s’est déjà produit au Festival de Sablé en 2025… Son premier enregistrement en solo intitulé Psyché, est paru en 2017 à l’occasion du Boston Early Music Festival. Il met en miroir des pièces extraites du répertoire français et la splendide Sonate n°37 de Silvius Leopold Weiss, mais cet album est hélas passé totalement inaperçu en France malgré la qualité du programme, des interprétations qu’il propose et d’une qualité de prise de son excellente (on peut cependant l’écouter sur toutes les plate-formes d’écoute en ligne).

D’emblée, Benjamin Narvey a présenté l’instrument, son programme et sa démarche au public sur un ton humoristique, ne manquant pas de remercier Laure Baert, directrice artistique du festival, de lui avoir donné carte blanche pour le choix des pièces … ce qui lui a permis de jouer la musique qui lui tenait le plus à cœur : « J’ai tenté de concevoir un programme associant certains des tubes de Weiss et de Visée à des œuvres méconnues ». Avec un luth baroque à 13 chœurs, debout durant tout le concert ce qui est pour le moins inhabituel pour un luthiste, Benjamin Narvey a donc proposé un programme mêlant œuvres du répertoire et improvisations pour relier les pièces entre elles et accompagner les changements de tonalités… comme il était couramment d’usage aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ce programme réunissait des œuvres composées pour les cours de Dresde, Munich et Versailles, dont leurs auteurs sont bien connus des amateurs de musique baroque. C’est sur le somptueux Prélude arpégé de la Sonate n°34 de Silvius Leopold Weiss, suivi de son Allemande, que débutait ce concert.
Silvius Lepold Weiss est l’un, si ce n’est LE compositeur majeur et incontournable de la littérature luthistique germanique. Sa renommée était immense en son temps, il laisse plus de 600 œuvres répertoriées mais beaucoup ont hélas été perdues comme ses concertos pour luth. En 1739, il rend visite à Jean-Sébastien Bach à Leipzig en compagnie de Johann Kropffgans, l’un de ses élèves et luthiste de renom, et ce n’était probablement pas leur seule rencontre car Bach s’est rendu plusieurs fois à Dresde, ville dans laquelle résidait son fils Wilhelm Friedemann. Membre de l’ensemble de chambre attaché à la cour de Dresde aux côtés de musiciens prestigieux tels le flûtiste Johann Joachim Quantz, le violoniste Johann Georg Pisendel et le compositeur Jan Dismas Zelenka, Silvius Lepold Weiss dispose en 1744 de l’un des revenus les plus élevés parmi les musiciens de la cour, ce qui permet de mesurer sa notoriété. Après sa mort, la margravine Wilhelmine de Bayreuth, sœur du roi Frédéric II et luthiste elle même dira de lui : « …fameux Weiss, qui excelle si fort sur le luth, qu’on n’a jamais vu son pareil, et que tous ceux qui viendront après lui, n’auront que la gloire de l’imiter ». La lecture proposée par Benjamen Narvey de ces deux pièces était assez inhabituelle, très personnelle, assortie d’un rubato et de variations de rythme rompant avec les interprétations parfois trop mécaniques de ces pièces. Étonnamment, l’excellente acoustique de la salle, alliée à une imperceptible amplification, a permis d’apprécier la délicatesse et les nuances sonore les plus subtiles de l’instrument. « Oui, j’avais envisagé de refuser l’amplification, mais c’était tout simplement impossible dans cette salle » explique Benjamin Narvey. Le son du luth est doux et chaleureux, dans un silence presque religieux, le public tombe littéralement sous le charme à l’écoute d’une musique jouée dans des cercles intimes et souvent réservée aux initiés. Vient ensuite un prélude improvisé dans le style de Robert de Visée, le luthiste attitré du roi Louis XIV, pour introduire l’une de ses majestueuses Allemandes. Dans le rondeau La Montfermeil du même auteur, Benjamin Narvey développe avec talent son art de l’ornementation, et laisse imaginer le roi Louis XIV bercé par la musique de Robert de Visée qui comptait parmi les musiciens admis dans sa chambre pour le coucher. Ce récital revêtait un intérêt tout particulier car il était en grande partie constitué d’improvisations dans le style de chaque compositeur figurant au programme. « Cela fait maintenant plusieurs années que j’essaye d’intégrer l’improvisation à mes récitals en solo, ce qui constitue le prolongement naturel de mon travail à la basse continue » explique Benjamin Narvey. Toutes les pièces de Weiss proposées lors de ce concert étaient tirées de son manuscrit de Dresde, mais le luthiste a su se singulariser en ajoutant à ces pièces quelques cadences improvisées. Le public a également pu découvrir un compositeur beaucoup plus confidentiel, Wolff Jacob Lauffensteiner. Luthiste autrichien né dix ans avant Weiss, il exerça notamment ses talents à la cour de Bavière. En raison de similitudes stylistiques, certaines de ses compositions ont même parfois été attribuées à tort à Weiss. Benjamin Narvey a choisi d’interpréter une Ouverture en fa majeur, écrite dans un style très germanique mais teintée cependant de style brisé à la française, enchaînant sur une nouvelle transition improvisée visant à accompagner un nouveau changement de tonalité vers le splendide Prélude de la Sonate n°37 de Weiss interprété avec grande sensibilité. Le concert s’achevait tout naturellement avec une Allemande d’Ennemond Gaultier, l’un des maîtres de l’école française de luth au XVIIe siècle, luthiste au service de Marie de Médicis et qui fut très probablement le professeur de luth du roi Louis XIII. Intitulée L’Adieu, elle tenait naturellement lieu de conclusion à ces instants intenses et d’un grand raffinement… mais hélas trop courts ! Un adieu, non, un au revoir plutôt car on espère bien revoir Benjamin Narvey bientôt à Sablé ! Enfin, deux enregistrements en préparation viendront bientôt ravir les amateurs de musique pour le luth, mais il est encore trop tôt pour communiquer sur leur contenu.
Après ces instants de quiétude et de sérénité, venait ensuite le tour de l’Ensemble Jupiter dirigé par le luthiste Thomas Dunford, avec un changement radical d’ambiance et un programme consacré exclusivement à Antonio Vivaldi. Après l’ouverture de son opéra séria L’Olimpiade venait le Concerto en la mineur RV419 pour violoncelle, interprété de façon magistrale par le violoncelliste allemand Nicolas Altstaedt, un artiste polyvalent, à la fois soliste, chef d’orchestre et directeur artistique, s’intéressant à tous les répertoires, de la musique baroque à la musique contemporaine, et collaborant avec des orchestres prestigieux tel le Philharmonique de Vienne ou l’Orchestre de Radio France. Ce concerto dirigé au luth par Thomas Dunford est une œuvre pleine de feu et d’énergie dans laquelle le violoncelliste a fait sensation en déployant une virtuosité époustouflante dans les deux Allegros, mais aussi une intense poésie dans l’Andante.

Vivaldi n’a écrit que quatre concertos pour luth entre les années 1730 et 1731. Deux de ces concertos figuraient au programme de la soirée : le Concerto en do majeur RV 82 qui résulte de l’adaptation d’une sonate en trio et le Concerto pour luth en ré majeur RV 93. Dans le Concerto pour luth en ré majeur RV82, l’archiluth de Thomas Dunford a brillé de mille feux à travers une virtuosité totalement maîtrisée. Des cadences improvisées totalement dans l’esprit de l’œuvre ont été intégrées dans l’interprétation et la direction de Thomas Dunford fut irréprochable.
Chacun aura pu remarquer que ces concertos pour luth ne sont pas joués sur un luth à proprement parler, mais sur un archiluth. Mais qu’est ce que l’archiluth précisément et qu’est ce qui le différencie du luth ? Il s’agit en fait d’une version allongée et agrandie du luth, dotée d’un manche plus long, d’une caisse de résonance plus grande le plus souvent et de 14 chœurs (groupes de deux cordes). Le manche dispose d’un second chevillier destiné aux longues cordes graves (les plus longues) se trouvant à l’extérieur du manche et donc jouées à vide et sans intervention de la main gauche sur le manche pour modifier leur longueur vibrante. Leur accord varie en fonction de la tonalité de la pièce jouée.
Le second Concerto pour luth en ré majeur RV 93 est en fait attribué sans réelle certitude à Vivaldi. Il s’agit cependant du plus célèbre écrit pour l’instrument par le Prete Rosso, mais son authenticité a souvent fait débat entre les musicologues, certains suggérant qu’il pourrait s’agir de l’œuvre d’un autre compositeur de l’école vénitienne comme Francesco Geminiani ou Nicola Porpora, adapté ensuite pour le luth par Vivaldi, le style d’écriture présentant quelques différences avec le reste de son œuvre. De plus, l’usage du luth en tant que soliste est peu habituel dans l’œuvre du compositeur en raison de la rareté de ces instruments dans son entourage direct. Ce concerto aurait été composé (ou adapté) lors de son séjour à Prague en 1729-1730. Il est dédié au comte Johann Joseph von Wrtby, un aristocrate bohémien luthiste ; le luth à onze ou treize chœurs était alors un instrument très répandu en Bohême à cette époque. Il est à l’origine écrit pour le liutino (encore une autre variante de luth, plus petite et avec une tessiture plus aiguë). Il est utile de préciser que l’Ensemble Jupiter a déjà enregistré ce concerto en 2019 dans un CD consacré entièrement à Vivaldi. L’interprétation proposée durant ce concert, très dynamique dans les deux mouvements rapides Allegro et très inspirée dans le Largo a permis d’apprécier de splendides développements réservés au luth et quelques improvisations toujours très à propos par Thomas Dunford.

Cependant, le sommet « jupitérien » de ce concert va être atteint avec le Double concerto pour deux violoncelles en sol mineur RV 531. Composé dans les années 1720, il s’agit de son unique concerto écrit pour deux violoncelles solistes. Il se structure comme à l’accoutumée en trois mouvements (Allegro–Largo–Allegro). Le violoncelliste Bruno Philippe a quitté le continuo pour interpréter aux côtés de Nicolas Altstaedt ce concerto particulièrement captivant ! Le premier mouvement s’ouvre sans tutti orchestral ni mesures d’introductions, la partie concertante commençant dès la première mesure, ce qui demeure plutôt inhabituel pour l’époque. Le deuxième mouvement Largo d’un grand lyrisme exprime une certaine mélancolie, le dialogue intimiste entre les deux violoncelles et la contrebasse est particulièrement réussi. Le mouvement final est on ne peut plus expressif, son écriture est brillante et contrastée, les multiples variations rythmiques suscitent une certaine tension dramatique et il convient de souligner une fois encore la maîtrise des deux solistes dans les passages de haute virtuosité réellement ébouriffants. L’occasion d’entendre ce concerto avec deux artistes de ce niveau est une occasion rare qui a été hautement appréciée du public, obtenant en bis une réitération du second mouvement.

Quelque peu fantasque parfois, mais tellement brillant, Thomas Dunford a offert au public du festival une prestation de haut vol. Toujours aussi talentueux, en totale communion avec le public grâce notamment à une présence scénique forte, il a su à merveille communiquer sa passion pour la musique baroque et pour son instrument de prédilection. Dans sa direction, il ne manque jamais d’instiller cette touche de fantaisie qui fait l’originalité des interprétation de l’Ensemble Jupiter. Cette soirée dédiée au luth… mais aussi et sans conteste au violoncelle, restera assurément gravé dans les annales du festival de Sablé. Ce double concert unique en son genre a permis de mettre en lumière deux aspects très différents de la musique écrite pour le luth: en solo pour un concert presque dans l’intimité, et ensuite accompagné d’un orchestre, en tant que soliste ou dans le continuo. Et ce concert créée aussi, en marge du luth auquel il était dédié, la nécessité impérieuse pour l’Ensemble Jupiter d’enregistrer ce double concerto pour violoncelle de Vivaldi !

