London circa 1760 – La Rêveuse

Entre crépuscule du baroque et aube du classicisme

London circa 1760 est le quatrième et dernier volet d’une série de quatre programmes sur l’histoire de la musique instrumentale en Angleterre de la fin du 17ème à la fin du 18ème siècle.

Quand Georg Friedrich Haendel (1685-1759) décède en 1759, s’achève une période d’une quarantaine d’années pendant laquelle l’œuvre du Saxon domine la scène anglaise. Mais Haendel n’est pas oublié pour autant après sa mort ; sa musique reste très populaire et ses oratorios continuent à être exécutés, en grande pompe. En 1784 Georges III organise une impressionnante commémoration de Haendel en présence de la famille royale à Westminster Abbey.

Entre temps, les goûts évoluent, une nouvelle sensibilité se fait jour et des talents originaux apparaissent, parmi lesquels deux allemands d’origine, Carl Friedrich Abel (1723-1787) et Johann Christian Bach (1735-1782). Ces derniers, dès le début des années 1760, vont créer des manifestations musicales appelés Concerts Bach-Abel qui vont drainer une part importante du public londonien avide de nouveauté. Teresa Cornelys, femme d’affaires et aventurière, sera leur impresario et organisera des concerts à Carlisle House, une salle londonienne dévolue à la musique. Le public se tourne désormais vers une musique plus intimiste dans laquelle peut briller un instrumentiste virtuose. Lassé des prouesses intellectuelles des contrapuntistes, il préfère des musiques plus sensibles dans lesquelles la mélodie est reine et où un instrument soliste chante éperdument tandis que les autres accompagnent. Le style galant est né . Cette révolution est plutôt tardive en Angleterre. Il y a belle lurette que Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788) avait effectué ce virage en publiant à Postdam deux sonates pour viole de gambe et clavecin (1745), Wq 136/7, totalement dépourvues de contrepoint. Autour de Bach et d’Abel vont se greffer d’autres artistes parmi lesquels Thomas Alexander Erskine (1732-1781), remarquable violoniste et compositeur écossais, Rudolf Straube (1717-1785) et Ann Ford (1737-1824 qui va encourager les femmes à pratiquer les verres musicaux et la guitare anglaise et publiera un manuel d’instruction pour en jouer correctement. Les verres musicaux, difficiles à jouer seront remplacés deux décennies plus tard par un nouvel instrument mis au point par Benjamin Franklin (1706-1790), le glass armonica, plus performant.

La première œuvre inscrite au programme du disque est un concerto pour viole de gambe et orchestre en sol majeur de C.F. Abel. Le fait que ce concerto soit une reconstruction à partir d’un concerto pour violoncelle et d’un concerto pour flûte, tous deux d’Abel, est anecdotique. La musique de ce morceau est entièrement d’Abel et le remplacement du violoncelle par la basse de viole est parfaitement légitime du fait qu‘Abel était le plus grand virtuose vivant pour cet instrument. Ainsi La Rêveuse nous permet d’entendre un magnifique concerto pour viole de gambe, un genre musical qui ne court pas les rues, exception faite des concertos pour flûte à bec et basse de viole de Georg Philipp Telemann (1681-1767). Dès les premières notes, on est subjugué par la vigueur, le dynamisme, la beauté mélodique de cette œuvre ainsi que par la splendeur de la sonorité de la basse de viole de Florence Bolton notamment dans le beau cantabile de l’Adagio. La comparaison avec le Concerto pour violoncelle en do majeur Hob VIIb.1 de Joseph Haydn (1732-1809), datant de 1761, est inévitable notamment dans les premier mouvements, tous deux en forme de marche. Les deux compositeurs appartiennent à la même génération mais Abel me semble plus ancré dans la tradition baroque que ne l’est Haydn à cette période de sa vie. Le troisième mouvement d’Abel est très agréable avec ses bariolages audacieux de la virtuose exceptionnelle qu’est Françoise Bolton. A noter que pour ce concerto tous les solistes intervenant dans ce concert sont présents avec, venus en renfort, l’altiste Sophie Iwamura et le contrebassiste Benoît Vanden Bemden.

La présence du Quatuor en ré majeur, opus 8 n° 2 de Johann Christian Bach dans le programme, donne une bonne occasion de prendre contact avec la musique de chambre du « Bach de Londres ». Beauté mélodique, élégance, charme des tournures musicales, goût exquis, sont les mots qui viennent à l’esprit à l’écoute de ce ravissant quatuor. Bien sûr la comparaison avec Mozart s’impose. Ce dernier a manifesté durant toute sa vie une admiration sans bornes pour le Bach de Londres et ce dernier peut être considéré, beaucoup plus que les deux Haydn, comme le père spirituel du salzbourgeois. Au risque de me faire lyncher, j’ose avouer que Jean Chrétien me semble plus mozartien que Wolfgang lui-même dans ses œuvres de « jeunesse ». Le magnifique opera seria de Bach, Zanaida, écouté par Wolfgang en 1764 à Londres, et plus tard, Temistocle (1772) ne sont-ils pas plus inspirés et plus aériens que Mitridate (1770) ou Lucio Silla (1772) du Salzbourgeois ? En tous cas, ayant appris la mort de Bach en 1782, Mozart, en guise d’épitaphe, utilise un thème de son musicien favori dans l’Adagio de son Concerto pour pianoforte n° 12 en la majeur K 414. Il fera le même hommage en l’honneur d’Abel en 1787 en incorporant dans le finale de sa Sonate pour violon et piano K 526, un superbe thème du violiste. En tout état de cause, ce quatuor a été magistralement interprété par le remarquable traversiste Serge Saitta tandis que Stéphan Dudermel éblouissait par l’agilité de son violon notamment dans le délicieux Rondeaux.

Le Quatuor en sol majeur WKO 227 de Carl Friedrich Abel est écrit pour la même formation que le quatuor de Bach. Le Moderato initial est très chantant et procure beaucoup de plaisir à l’audition. L’Allegretto final est une sorte de gavotte très gracieuse, interrompue par un intermède mineur expressif. La flûte et le violon se taillent la part du lion mais la basse de viole, en plus de son rôle dans le continuo, a quelques phrases musicales expressives à jouer.

La Sonate en trio n° 6 en sol majeur de Thomas Erskine sera une découverte pour beaucoup. Né la même année que Joseph Haydn, le musicien écossais se montre dans cette œuvre très proche stylistiquement des fondateurs des concerts Bach – Abel. L’Andantino débute par un superbe thème dont j’ai noté la ressemblance avec le thème de la prière d’Idomeneo au troisième acte de cet opéra de Mozart datant de 1780, ressemblance probablement fortuite car il était peu probable que Mozart se fût rappelé d’une œuvre composée une dizaine d’années auparavant. Certes, il est vrai que la famille Mozart a assisté en 1765 à plusieurs Concerts Bach-Abel, clou de la saison organisés par Teresa Cornelys mais c’était bien avant la date (1769) de la composition du trio d’Erskine. Cette sonate en trio est écrite pour deux violons et le continuo à la manière ancienne. La régularité métronomique de la basse continue, basse de viole (Florence Bolton), clavecin (Carsten Lohff) nous rappelle qu’à la fin des années 1760, Erskine ne s’était pas encore complètement dépouillé de ses habits baroques. On lira avec profit le chapitre consacré au séjour des Mozart en Angleterre extrait du tome 1, l’Enfant prodige, du magistral et indépassable ouvrage sur Mozart, de Georges de Saint-Foix et Théodore de Wyzewa (Desclée de Brouwer, 1936). Les deux parties de violon de cette sonate en trio sont d’une exécution difficile ; Stephan Dudermel et Ajay Ranganathan y déploient leurs qualités et rivalisent de virtuosité et de brillant.

Les deux pièces pour viole de gambe en ré mineur : Adagio et Allegro, correspondent davantage à ce que l’on attend généralement d’Abel, champion de ce nouveau mouvement de la Sensibility comparable à l’Empfindsamkeit du Bach de Hambourg. L’inspiration est grave et la musique possède une certaine grandeur. L’écriture pour la viole est virtuose, on note des bariolages hardis et de très beaux ornements admirablement interprétés par Françoise Bolton. A noter que la partie d’archiluth a été écrite par Benjamin Perrot. Ces œuvres encore baroques d’esprit me semblent assez proches des fantaisies pour basse de viole seule de Telemann.

Les partitions qui terminent le disque tendent vers la simplicité et l’intimité. C’est le cas de ce Largo en do majeur extrait d’un ensemble de trois sonates pour guitare anglaise de Rudolf Straube (1717-1785). Cette courte pièce en deux parties avec reprises permet de goûter en plénitude le son légèrement métallique de la guitare anglaise grâce aux doigts magiques de Benjamin Perrot.

Que dire enfin des deux pièces pour verres musicaux d’Ann Ford : Air italien (Care Luci che regnate) et duetto (Siciliana) écrits pour flûte (Serge Saitta), English guitar (Benjamin Perrot) et les musical glasses (Sylvain Lemêtre) ? Cette musique désincarnée navigue dans les hauteurs les plus éthérées. C’est la musique des anges. Je pense à la triste fin du Bach de Londres, mort dans la misère et la solitude à 47 ans. Cette conclusion étonnante, donnée à cet admirable album, me paraît résonner comme un hommage à ce merveilleux musicien, si aimable et serviable.

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