Les flûtes du Parnasse français
Airs et songes, voilà un énigmatique sous-titre pour un album intitulé La Traversière. Équivoque des « airs », pouvant renvoyer aussi bien à la mélodie qu’au souffle nécessaire à animer un instrument, ô combien exigeant. Caractère impalpable des « songes », pérégrinations oniriques nous invitant à remonter quelques siècles en arrière, au moment où émerge l’école française de flûte, portée par des évolutions organologiques donnant naissance à cette flûte traversière, que l’on a coutume d’appeler au sein du monde baroque « traverso », afin de la distinguer de sa descendante métallique, parfois plus agile mais tellement moins charmeuse ! En effet, on ressort ici comme ensorcelé ou envoûté par l’écoute de cet album, l’un des plus beaux jamais signés et consacrés à cet instrument.
L’excellente Gabrielle Rubio ne nous est pas inconnue. Il y a quelques temps, elle avait livré avec ses amis musiciens de l’ensemble Marilou un court album apéritif, véritable petit bijou (accompagné d’un DVD), où Dornel, Chéron, d’Ambruys et Montéclair offraient un concert extrêmement raffiné, mêlant sonates, airs sérieux et cantate. Mais c’est également elle qui jouait aux côté d’Alexis Kossenko dans le délicieux enregistrement de Virginie Thomas, intitulé Nymphes (voir mon compte-rendu) Aussi, dès la sortie de cet album, il nous était impossible de résister au désir de chroniquer pareille merveille. La jeune flûtiste expose son projet dans un avant-propos vibrant et émouvant, attestant d’un véritable amour pour son instrument et les compositeurs lui ayant donné ses lettres de noblesse. Qui voudrait disposer d’une parfaite anthologie des pages les plus emblématiques de la littérature française pour traverso sera ici comblé. Et quel plaisir de les entendre dans leurs plus beaux atours pour le flûtiste amateur que je suis et pratiquant le traverso quasi quotidiennement ! Ce disque s’offre, écoute après écoute, comme une leçon particulière, aussi riche d’enseignement technique, que bouleversante, émotionnellement parlant, tant le bon goût y règne partout de façon éblouissante.
D’emblée, le son frappe par sa chaleur et sa netteté, avec une gestion du souffle et une embouchure absolument parfaites. Gabrielle Rubio montre une égale maîtrise sur les différents instruments qu’elle mobilise avec un sens idoine du coloris recherché. Elle réserve ainsi une splendide Hotteterre de Jean-Jacques Melzer aux pages teintées du style louisquatorzien. Plus longue – ce qui exige encore plus de souffle -, en trois corps, avec ses viroles ouvragées, son diapason grave lui confère un moelleux et une noblesse absolument inimitables. Si certaines notes sont réputées difficiles d’émission, il n’en est rien ici, tant la maîtrise de tous les registres est égale. Pour les pièces un peu plus tardives, c’est un modèle transmis par Pierre-Gabriel Buffardin et signé Robin Sérougne, qui livre d’autres sortilèges. Un peu plus court, en quatre corps, avec légèrement plus de brillance dans le son, cet instrument sert lui aussi à la perfection les pièces choisies. Quant à la petite flûte du facteur Jan de Winne, elle vient colorer avec bonheur et de façon lumineuse quelques pages teintées de rusticité.
Autour de ces flûtes somptueuses, les autres instruments choisis constituent un écrin de toute beauté. Gabrielle Rubio a su s’entourer de continuistes de haut vol. Lukas Schneider converse avec sa viole de façon aussi poétique que spirituelle, apportant tantôt soutien, tantôt répartie avec un sens accompli du dialogue musical. Est-il besoin de présenter Thibaut Roussel, qui nous charmait, il y a encore peu de temps avec un album consacré à Robert de Visée d’une beauté insondable (Château de Versailles Spectacles – voir le compte-rendu) ? Il n’a pas son pareil pour caresser les volutes du traverso des arpèges de son théorbe ou pimenter telle ou telle ligne de basse de sa guitare. Quant à Cécile Chartrain, elle offre de son clavecin une assise aussi solide que sensible, accompagnant sans bavardage inutile mais avec un sens consommé de l’à-propos.
Vantons encore, avant de détailler le programme, la notice signée par le remarquable Thomas Leconte, musicologue du Centre de musique baroque de Versailles mais également flûtiste accompli. Il livre ici un véritable article retraçant comment la traversière s’est progressivement imposée, à la chambre comme à l’orchestre, portée par des évolutions organologiques et l’émergence d’un répertoire spécifique propre à valoriser son charme mélodique. Servie par des professionnels, flûtistes-compositeurs, qui lui offrent des ouvrages empreints d’une pédagogie autant récréative que musicale (tellement éloignée des arides études qui surgiront aux siècles suivants), la traversière devient l’un des instruments les plus en vogue, parmi la noblesse et la bourgeoisie où nombre d’amateurs la pratiquent. Les livres d’alors offrent en effet des pièces avec des niveaux de difficultés variés, visant des publics diversifiés, le débutant comme le musicien confirmé pouvant y trouver de quoi se satisfaire. On peut y cultiver le beau son, apprendre à ornementer avec goût, briller avec une virtuosité tempérée et émouvoir par des pages emplies de tendresse. Emblème de la musique française d’alors, la traversière fait rayonner le goût national au-delà des frontières hexagonales, notamment en Allemagne où Johann-Joachim Quantz reconnaît sa dette envers Pierre-Gabriel Buffardin, admiré comme modèle absolu d’articulation et de pureté sonore. Michel Blavet voit son jeu également loué par Georg Philipp Telemann.
Jacques Martin Hotteterre (1673-1763) est issue d’une famille de musiciens et de facteurs ayant apporté des contributions réellement significatives aux bois, tant par la production d’instruments que d’un répertoire, alliant théorie et pratique. L’Art de préluder sur la flûte traversière qui paraît en 1719 prodigue une pédagogie active permettant de développer l’art de l’improvisation chez l’instrumentiste. Son prélude en ré majeur, très développé, ouvre ce cheminement onirique auquel nous convie Gabrielle Rubio et ses amis. Très aventureux sur un plan harmonique (il s’aventure jusqu’en ut dièse mineur !), il offre un début en apesanteur, planant à souhait, presque surnaturel par ce son d’une beauté impressionnante, tant on n’entend presque pas le souffle. Puis une suite en sol majeur extraite de son Premier Livre enchaîne les bijoux. C’est tout d’abord la Cascade de Saint-Cloud, évoquant la superbe construction de Le Pautre, rare vestige du domaine de Monsieur, frère du roi, et située à l’orée du parc à proximité de la Seine. Les motifs rebondissent allègrement, avec un son perlé, évoquant les mille et une gouttes d’eau éclatant sur les marbres ou jaillissant en maints endroits. Le délicat contre-mi de la deuxième partie sort avec évidence et la pièce avance avec une rare élégance. La Guimon est une sarabande tendre à souhait, veloutée et suave, à laquelle rien ne saurait résister. L’Indifférente, alerte courante, se pare d’un double plein d’agilité, auquel notre flûtiste ajoute même encore quelques ornements non prévus dans l’édition imprimée, mais suivant en cela les recommandations du compositeur. Le Plaintif est attendrissant au possible. On en aimait jusque-là la version de Julien Martin à la flûte à bec, désormais celle-ci à la traversière en partagera notre cœur. Le Mignon est un menuet, léger et primesautier. Il évoque cette frise ornant le salon de l’œil de bœuf à Versailles où le Roi, âgé, souhaitait de l’enfance partout pour égayer sa vieillesse morose. La Gigue L’Italienne démontre une aisance lumineuse et des subtilités rythmiques admirablement rendues.
Restons dans cette atmosphère louisquatorzienne, en nous échappant quelque peu de l’ordre adopté pour l’enregistrement avec Michel de La Barre (ca 1675 -1745). Voici le premier compositeur à avoir souhaité imiter le fameux Marin Marais, en entreprenant pour la flûte ce que son confrère et ami avait réalisé pour la viole de gambe. On se souvient ici de l’exceptionnel double album signé Valérie Balssa et le regretté Jean-Pierre Nicolas, dont j’ai pu dire grand bien dans ces colonnes (voir mon compte-rendu). Gabrielle Rubio compose ici une suite imaginaire de pièces en sol majeur, tirées du Premier Livre comme du Deuxième. C’est en première position un prélude bipartite, alternant un mouvement lent ultra raffiné (ah ces deux tremblements enchaînés sur do et do dièse !) que suit un autre rapide où il est spécifié de jouer les croches égales. Sur le long sol aigu tenu, proche de la conclusion du premier volet, on appréciera la maîtrise du « flattement » ou « flatté », un vibrato micro-tonal, obtenu en oscillant le doigt très près du trou, ce qui provoque une ondulation très expressive. Je ne crois pas avoir entendu cet ornement spécifique à la musique française aussi bien exécuté de ma vie. L’allemande La Signora déploie ses grâces avec finesse et esprit quand la sarabande L’Aînée (elle vient après La Cadette dans la suite originale) fait montre de sa maturité et de sa maîtrise, notamment des ornements dont La Barre parsème les reprises avec un art consommé. On y retrouve à nouveau un flattement propre à fendre l’âme. La Gigue L’Écossoise semble répondre avec une agilité débridée à l’Italienne de Hotteterre, dans un mouvement irrésistible. Les deux confrères s’estimaient, comme en témoigne une célèbre toile d’André Bouys (Réunion de musiciens), conservée à la National Gallery. De la sonate (9e suite) L’Inconnue du Deuxième Livre, Gabrielle Rubio ne conserve que l’éblouissante Chaconne. Là aussi, on reste pantois d’admiration, tant par l’élan prodigué à cette vaste pièce – elle n’oublie pas la danse et gère les transitions à la perfection (quel retour du majeur !)- , qu’à la manière dont le son est ciselé. Quelle mise en place prodigieuse dans le passage en sol mineur (haut de la page 51 de l’édition de 1710), qui s’offre comme une réminiscence de la passacaille d’Armide de Lully ! Quant aux notes répétées (aussi bien en majeur, qu’en mineur), elles sont d’une précision extrême, tout comme les gammes de l’avant dernier couplet, faisant de ce monument un véritable feu d’artifice absolument jubilatoire. Comme on aimerait à l’avenir d’autres pièces de La Barre ainsi magnifiées !
Pierre Danican Philidor (1681-1731) est moins fréquenté que ses deux collègues, et c’est bien dommage. Il excelle souvent dans les fugues pour lesquelles il semblait avoir une réelle prédilection. On goûtera avec plaisir l’album paru chez Ramée, De fil d’or et de fil d’argent, où les flûtistes Marie-Céline Labbé et Marion Treupel Franck livrent des suites en duo de haute volée. Ici, Gabrielle donne une Suite en la mineur issue du même recueil où la mélancolie habite nombre de mouvements. Si le Lentement inaugural est élégiaque, une courante discrète et raffinée (quelle subtilité du continuo !) lui succède. La Gavotte s’affiche avec une simplicité franche et légère quand la Sicilienne, pour laquelle le compositeur indique « Très lentement », fait montre d’une gravité inhabituelle, qui étreint par son caractère nostalgique. En contraste, l’Air en musette, en La majeur, fait songer à la musette du Troisième Concert Royal de François Couperin, partageant la même tonalité et le même mouvement chaloupé. Quant à l’allègre Paysanne, jouée pertinemment à la petite flûte, elle fait songer aux pages pastorales de Rameau mais aussi à Bodin de Boismortier (1689-1755).
C’est justement ce compositeur, exceptionnel contributeur au répertoire des flûtistes (pièces en solo, en duo jusqu’à ses fameux concerts à cinq flûtes) qu’il s’agit d’aborder maintenant. Gabrielle Rubio en offre deux visages complémentaires. Placés comme interludes, les préludes issus des Pièces de l’opus 35 (1731) sont magnifiquement méditatifs. Respectivement en si et mi mineur, ceux-ci sont livrés dans leurs atours les plus simples : sans basse, ce qui permet d’apprécier encore plus le son de l’instrument. Le compositeur offre en effet cette possibilité d’une basse ad libitum. Voilà qui fait songer à un magnifique album (Variations en mineur) d’un ardent défenseur (il est aussi son biographe) de ce compositeur si prolixe, à savoir Stéphan Perreau. Volutes, tenues, ornements veloutés, tout concourt à faire de ces préludes des pages singulières par leur qualité d’écriture comme par leur propension à faire sonner l’instrument de façon splendide. On y retrouve l’âme des préludes de Marais où la viole chante d’une façon très analogue. L’esprit y est très français (d’ailleurs Boismortier y emploie la clé française de sol première ligne). On croirait ici croiser Le Berger flûteur, extraordinaire sculpture d’Antoine Coysevox, qui ornait le parc de Marly (elle est au Louvre désormais).
Quelques années auparavant, en 1727, et cette fois adoptant la clé de sol deuxième ligne, Bodin de Boismortier livrait un recueil de sonates (op. 19) fortement teintées d’italianisme, semblant tendre la main à Vivaldi et Haendel. La Sonate en la mineur, qui conclut d’ailleurs ce recueil, s’ouvre sur un Largo bouleversant par sa plainte, laquelle semble contredite par un Allegro virtuose et véloce aux multiples traits en double croches ébouriffants. L’Adagio en ut majeur, au relatif, est presque d’ambiance nocturne, modulant pour revenir dans le ton principal, grâce à quelques arpèges (réminiscence de « l’arpègement » de la première Tibiade de François Chauvon, Le Pièche, un autre flûtiste). Le Minuetto en la mineur, déploie son envolée de doubles croches continues digne d’un Allegro de George Frideric. Mais c’est surtout le second en la majeur qui retient l’attention. La viole qui l’accompagne adopte un jeu pincé qui lui procure une légèreté ineffable. C’est le souffle du Zéphyr qui parfume soudainement l’air. Mais quel délice absolu ! Encore un songe de plus dans cette « carte des rêves » au travers de laquelle Gabrielle Rubio nous fait voyager !
Dernière figure essentielle de ce panorama flûtistique, Michel Blavet (1700-1768) cultive lui aussi les « goûts réunis », mêlant ou juxtaposant, notamment dans son opus 2 les deux esthétiques, italienne et française. La grave Sonate en ré mineur s’affiche ici avec superbe. Il faut frémir avec les gémissements de La Vibray, andante introductif recueilli pour se réjouir de la dynamique Allemanda qui suit. Les Caquets s’établissent sur une « Gavotta » pourtant bien française, aux « croches coulées » comme aurait précisé François Couperin. Toutefois, ne nous méprenons pas, ces ondulants Caquets réservent un piège final assez redoutable : un trait de doubles croches, qui pris au tempo, demeure délicat, surtout dans cette tonalité de ré mineur. La Sarabanda qui suit fait penser à celle du Quatorzième Concert des Goûts Réunis de Couperin (dans la même tonalité). Si la basse est très écrite, le chant semble, quant à lui, dépouillé. Aussi aux reprises, Gabrielle Rubio lui adjoint-elle d’ingénieux ornements, au goût parfait, qui donnent l’impression d’assister aux talents d’improvisateur de Blavet, lequel éblouissait le public du Concert Spirituel. Le fébrile Allegro final nous emmène vers Venise, où le Prete Rosso n’aurait pas renié pareille pièce, emplie de traits véloces à la flûte comme à la basse, chaque instrument ayant ainsi l’opportunité de briller.
L’un des autres apports de Blavet réside dans les trois extraordinaires Recueils de Pièces, de Petits Airs, Brunettes, Menuets & c. avec des doubles et Variations accommodés pour les Flûtes traversières, violons, pardessus de violes. Outre ses propres compositions, Blavet y adjoint une quantité impressionnante de transcriptions de pièces tirées d’opéras ou œuvres de Rameau, Francoeur, Royer, Rebel, Mondonville, Mouret, Colin de Blamont, Montéclair, Destouches, Haendel, Gemminiani, Telemann. Mais on y trouve aussi d’admirables adaptations de pièces de clavecin, dont notamment celles ô combien fameuses de François Couperin. Les Ondes, La Milordine, Les Calotins, La Marche des Gris Vêtus notamment, y figurent en bonne place. Mais c’est sur une note pastorale et rêveuse que s’achève ici ce parcours onirique avec Les Bergeries, extraites du Sixième Ordre. L’atmosphère tendre m’évoque l’album éponyme de l’ensemble Amaranthe (voir mon compte-rendu). Cette douceur résulte de la transcription qui en a été réalisée avec raffinement, substituant à la seconde flûte (ici absente), la caresse de la viole. Une saveur de paradis perdu s’en dégage, envoûtante, conduisant à une écoute réitérée de cet album enchanteur. Le célèbre librettiste et fabuliste Antoine Houdar de La Motte (1672-1731) dédia en 1709 une ode, intitulé La Flûte, à Michel de la Barre vantant les mérites de ce nouvel instrument si séduisant. Autorisons-nous à parodier ses vers pour conclure en disant :
Ainsi ta flûte enchanteresse,
Gabrielle, inspire la tendresse ;
Tout s’enflamme à tes sons vainqueurs.
L’amour même en devient plus tendre,
Et ne songeant plus qu’à t’entendre,
Il te laisse blesser les cœurs.

