Un pasticcio arrangé avec brio
Le sujet de cet opéra trouve son origine dans l’histoire très utilisée de Bajazet, sultan ottoman du XIVe siècle fait prisonnier par le guerrier turco-mongol Tamerlan et mort en captivité. Ce sujet a d’ailleurs inspiré Racine en 1672 (Bajazet, tragédie en 5 actes). Avant Vivaldi, ce sujet a également servi à d’autres ouvrages lyriques, comme ceux de Scarlatti en 1706, de Gasparini en 1711 et surtout de Haendel en 1724.
L’opéra de Vivaldi est un pasticcio : comme tel, il utilise de la musique déjà écrite sur d’autres vers et des compositions d’autres auteurs, notamment Broschi, Giacomelli, Porpora et Hasse. Il fut créé au Teatro Filarmonico de Vérone durant le carnaval de 1735, avec Anna Giro dans le rôle d’Asteria et la contralto Maria-Maddalena Pieri dans celui de Tamerlano.
Comme presque toujours dans l’opéra baroque, l’intrigue est un peu embrouillée. Irène aime Tamerlano, qui aime Asteria, qui aime Andronico (qui l’aime également). Mais Asteria a décidé d’accepter la demande en mariage de Tamerlano pour venger la défaite de son père. Bajazet et Andronico ne sont pas au courant de cette ruse et croient à une trahison. Bajazet, finalement mis au courant, donne du poison à Astéria pour échapper à Tamerlano, si nécessaire. Bajazet est condamné. Asteria utilise alors le poison contre Tamerlano mais Irène prévient Tamerlano qui renoue alors avec elle. Apprenant le suicide de Bajazet, Tamerlano, ébranlé, fait preuve de clémence envers Andronico et Asteria qui s’unissent alors que lui-même épouse Irene.
Une originalité de la composition est la répartition des emprunts par Vivaldi. Ceux-ci sont le plus souvent attribués aux méchants de l’œuvre (Tamerlano, Andronico et Irene) alors que les arias des gentils (Bajazet et Asteria) sont généralement de sa main. Pour autant, tout ceci est assemblé avec talent, avec l’art du théâtre et le sens musical propre à Vivaldi. Thibault Noally en a rajouté un peu dans le pastiche en insérant quelques airs en remplacement de certaines arias ou en complément d’airs manquants. C’est ainsi que le premier air d’Andronico est remplacé par le célèbre Vedro con mio diletto (Giustino), qu’un air d’Asteria est remplacé par Tu m’offendi de La Verita in cimento ou encore que l’air d’Idaspe au III est constitué par le D’ira e furor du Montezuma et que l’aria de paragone d’Irene Son tortorella est remplacé par Quell’usignolo de Giacomelli. Enfin, et ce n’est pas la moindre réussite spectaculaire, l’air de Tamerlano construit par le Vincera l’aspro mio fatto accompagné aux cors et récupéré du Semiramide de Vivaldi.
L’interprétation offerte par Thibault Noally est tout à fait remarquable, tout en subtilité et en équilibres, très respectueuse de ses chanteurs et mettant en avant ses solistes (cornistes et violoncelliste en particulier) et un continuo particulièrement important. Cette approche sensible peut sembler parfois un rien trop modeste en comparaison de ce que d’autres chefs vivaldiens peuvent proposer mais elle rend parfaitement justice à la délicatesse et à la beauté de la musique et des récitatifs de Vivaldi.
Le plateau vocal est en parfaite harmonie avec Les Accents et rivalise de virtuosité et d’expressivité.
Dans le rôle modeste d’Idaspe, Suzanne Jerosme fait merveille. Le style est impeccable, la diction remarquable, les capacités de nuances et d’incarnation sont assez saisissantes et la virtuosité irréprochable avec par exemple un D’ira e furor armato aux trilles impressionnants. En Bajazet, Renato Dolcini est très présent et brille particulièrement dans des récitatifs ciselés. Mon oreille attendait une tessiture plus grave et un ton davantage porteur d’autorité mais après tout, le rôle fut confié semble-t-il à un ténor lors de la création…
Julia Lezhneva confirme qu’elle a considérablement gagné en expressivité et qu’elle aborde désormais ses rôles en tragédienne. Cette belle évolution nous offre un Sposa, son disprezzata de toute beauté, bouleversant d’intériorité et au da capo très joliment orné. Mais le naturel revient un peu trop dans un volcanique mais ennuyeux Quell’usignuolo qui se résumait à une interminable cadence, et quelques problèmes de justesse apparaissaient ici ou là, notamment dans Qual guerriero.
Anthea Pichanik est parfaitement distribuée en Asteria. Son beau timbre lui permet de trouver des accents convaincants qu’il s’agisse de faire face au lamento ou aux vocalises meurtrières de Svena, uccidi.
Eva Zaïcik (Andronico) possède un timbre et un sens du legato qui font merveille dans Vedro con mio diletto. On est toutefois moins convaincu par une agilité qui semble trouver rapidement ses limites et par des ornements qui paraissent d’autant plus timides que ses partenaires font assaut d’imagination dans l’ornementation.
Enfin, on reste époustouflé par l’art de Carlo Vistoli qui semble beaucoup s’amuser à incarner, une fois n’est pas coutume, un rôle de méchant. On a déjà tout dit de la beauté de ce timbre, de son impeccable homogénéité, de l’agilité de cette voix et des talents d’interprète du contre-ténor. A chaque prestation, on est impressionné par un art de l’ornementation qui allie intelligence du texte et de la musique à une virtuosité sans faille et qui se déploie dans un vertigineux Barbaro traditor ou dans son impeccable Vincera l’aspro mio fatto.
La salle était loin d’être pleine ce soir mais l’enthousiasme du public était bien présent, saluant abondamment les interprètes.

