La guitare en France au XVIIe siècle, d’instrument populaire à symbole du raffinement royal
« Il était né avec un esprit juste et sage ; mais on ne lui apprit qu’à danser et à jouer de la guitare ». Ainsi s’exprimait Voltaire au sujet du roi Louis XIV dans une correspondance avec le futur Frédéric II de Prusse en 1737. On sait en effet que Louis XIV était un danseur renommé, le film Le Roi Danse réalisé en 2000 par Gérard Corbiau a d’ailleurs admirablement mis en lumière cette facette étonnante de la personnalité du Roi Soleil. Mais Louis XIV fut également, on le sait moins, un guitariste de talent initié dès l’enfance à la musique ; son père le roi Louis XIII jouait d’ailleurs du luth… et de la guitare. Par ailleurs, il évolue depuis sa naissance entre trois cultures. Française par son père bien sûr, italienne par l’intermédiaire de sa grand-mère Marie de Médicis et de son tuteur le cardinal Mazarin (l’Italie étant l’autre pays de la guitare) et enfin espagnole par sa mère, Anne d’Autriche, fille du roi d’Espagne Philippe III, venue en France accompagnée de plusieurs guitaristes dans sa suite. Après avoir commencé l’étude du luth dès l’âge de neuf ans avec Germain Pinel, il demanda vers l’âge de douze ans à apprendre aussi la guitare. C’est ainsi qu’il fit ses débuts avec l’instrument sous l’égide de Bernard Jourdan de la Salle, natif de Séville, et poursuivit plus tard son apprentissage notamment avec Robert de Visée qui devint maître de guitare du Roy attitré après le décès de Bernard Jourdan de La Salle. Louis XIV pratiqua cet instrument tout au long de son règne, jouant avec ses proches et se produisant à l’occasion de concerts privés et lors des entrées des ballets de la cour. Mais, chose étonnante, il n’existe aucune iconographie d’époque représentant le roi jouant de la guitare ! L’intérêt du roi porté à la guitare contribua largement à son essor en France ; elle rivalisera progressivement avec le luth pour finir par le supplanter définitivement au siècle suivant. Instrument d’essence populaire à l’origine, la guitare deviendra un véritable instrument à la mode en France, en particulier à la cour. Sa popularité se poursuivra au XIXe siècle et le succès de la guitare perdure encore de nos jours, peut-être plus que jamais… et dans tous les styles de musique !
La jeune guitariste et théorbiste Léa Masson signe son premier enregistrement en tant que directrice musicale et soliste, avec un programme imaginé comme un parcours musical retraçant les débuts de l’histoire de la guitare en France au XVIIe siècle, telle que la connut et l’entendit le jeune Louis XIV. « J’ai souhaité présenter autant la guitare dans son rôle soliste que dans son rôle premier d’accompagnateur de la danse et de la voix, le complétant parfois de son cousin (prisé par les guitaristes de l’époque), le théorbe » explique Léa Masson. Cet enregistrement vise aussi bien sûr à explorer la passion assez méconnue de ce roi pour la guitare, une passion qui va gommer peu à peu les origines populaires de l’instrument pour devenir un symbole de raffinement royal.

La guitare dite baroque est assez différente de la guitare classique actuelle (voir cette présentation). Équipée de dix cordes doubles (chaque ensemble de deux cordes appelé chœur étant accordé à l’unisson), elle représente une évolution de la guitare Renaissance qui ne possède que quatre chœurs (la guitare classique moderne dispose quant à elle de six cordes simples). Elle apparaît en France à la fin du XVIe siècle et rencontre un certain succès à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle. Sa forme est similaire à celle de la guitare classique actuelle, mais elle présente un corps beaucoup plus étroit et la plupart du temps une profondeur moindre. Elle est souvent ornée de marqueteries faites notamment de bois précieux et d’ivoire. Sa rosace est soit découpée finement dans la table d’harmonie comme pour le luth, soit composée d’une succession de couches de parchemin formant une pyramide inversée. Les frettes sur le manche sont en boyau et nouées à l’arrière du manche, comme pour le luth. Elles permettent de raccourcir la longueur vibrante de la corde afin de former la mélodie ou les accords, comme sur n’importe quelle guitare. Par contre, elles sont mobiles, contrairement à celles des instruments actuels, ce qui permet de jouer sur le tempérament et la couleur sonore de la pièce jouée. Il est utile de rappeler que la guitare trouve ses origines en Espagne, avant de gagner l’Italie… puis la France. Au début du XVIIe siècle, le roi Louis XIII – qui était aussi luthiste et guitariste, rappelons le – s’entoura d’artistes venus d’horizons divers, notamment de troupes de théâtre italiennes. Tiberio Fiorilli, acteur italien de la commedia dell’arte, créateur du célèbre personnage de Scaramouche et ami proche de Molière fit, selon la légende, le bonheur du jeune roi Louis XIV en jouant de sa guitare sur scène pour amuser le public. On retrouve d’ailleurs le personnage en illustration de la couverture du livret. La venue en France par la suite de maîtres de la guitare comme l’espagnol Bernard Jourdan de La Salle ou l’italien Francesco Corbetta contribuera à asseoir de façon définitive le succès de l’instrument.

Dans le programme proposé, Léa Masson est accompagnée de six jeunes musiciens et chanteurs et aborde un répertoire comprenant des œuvres de onze compositeurs ; certains comme Jean-Baptiste Lully et Robert de Visée sont célèbres, d’autres sont plus confidentiels voire inédits. Il débute avec une œuvre du compositeur espagnol Gaspar Sanz (1640-1710). A la fois ecclésiastique, guitariste mais aussi organiste, il publie en 1674 sa première œuvre importante dédiée à la guitare baroque portant le titre d’Instrucción de música sobre la guitarra española y métodos de sus primeros rudimentos hasta tañer con destreza. Cet opus contient de nombreuses pièces, mais également de la théorie de la musique et des indications sur les techniques de jeu. Tous les guitaristes classiques ont un jour joué une œuvre de Gaspar Sanz ; il influencera même deux siècles et demi plus tard le compositeur espagnol Joaquin Rodrigo dans sa fameuse Fantaisie pour un gentilhomme écrite pour Andres Segovia. Clarines y trompetas est une pièce courte qui permet d’emblée d’apprécier le son sans accompagnement de la guitare de Léa Masson, une copie d’un instrument construit en 1687 par Jean Voboam, signée Félix Lienhard. Le Musée de la Musique de La Villette à Paris conserve dans ses collections neuf instruments originaux de la famille Voboam, témoignant du savoir-faire exceptionnel d’une famille de luthiers ayant exercé sur trois générations durant un siècle (à visionner ici).

Luis de Briceño (1581-1646) est un compositeur espagnol établi à Paris au début du règne de Louis XIII, connu lui aussi pour avoir y publié une méthode pour la guitare à cinq cordes en 1626. La Cancion a la Reyna de Francia décrit en chanson l’entrée triomphale en France de l’infante d’Espagne Anne d’Autriche. Dans cette pièce Léa Masson a reconstitué des parties manquantes à partir de manuscrits d’époque afin de ne pas la dénaturer. On ne sait quasiment rien de Luis de Briceño, si ce n’est qu’il fut un guitariste apprécié dans les cercles aristocratiques de Paris et à la cour de Louis XIII au début du XVIIe siècle.

Giovanni Paolo Foscarini (1600-1647) était à la fois guitariste, luthiste et théoricien de la musique. D’origine italienne, il est considéré comme l’un compositeurs les plus importants pour la guitare au XVIIe siècle. Toutefois, on dispose de très peu d’éléments sur sa vie, si ce n’est qu’il était lui aussi ecclésiastique, qu’il exerça un temps à Paris et qu’il a formalisé une écriture sur tablature pour la guitare. Il fut aussi l’un des premiers compositeurs à publier ses œuvres en format gravé, facilitant ainsi la diffusion de la musique écrite pour la guitare à travers l’Europe. Sa technique novatrice de notation musicale a d’ailleurs fortement influencé des compositeurs postérieurs tels Angelo Michele Bartolotti et Francesco Corbetta. Ce pionnier de la guitare italienne se devait donc d’être représenté dans le programme, Léa Masson propose une splendide Pavaniglia con parti varie au style luthé des plus élégant, extraite de I quattro libri della chitarra spagnola publié en 1630.

Francesco Corbetta (dit Francisque Corbet durant son séjour en France), est considéré par ses contemporains comme le plus grand virtuose de la guitare en son temps. Originaire de Mantoue, il séjourna plusieurs années en France et entra au service du jeune roi Louis XIV à partir de 1656. Présenté à Jean-Baptiste Lully, il créa spécialement pour lui quelques variations de guitare intégrées à son ballet La galanterie du temps joué devant le roi. Parmi ses publications, on peut citer La guitare royale, éditée en 1671 et dédiée au roi Louis XIV. Tout laisse à penser que ce sont très probablement les compositions de Francesco Corbetta qui conduiront Louis XIV à devenir un joueur d’excellent niveau. Cependant, s’il eut effectivement pour élève Robert de Visée, aucun écrit ne mentionne le fait qu’il aurait été le professeur du roi. Par contre, il est bien attesté qu’il fut plus tard le professeur du roi Charles II d’Angleterre. Léa Masson nous fait entendre un fort belle Chaconne en Do majeur publiée en 1674, une pièce de maître d’une grande sophistication, alternant savamment le style luthé et des accords plaqués. On retrouve aussi d’intéressantes variation sur la Folia (Folies d’Espagne) totalement dans le goût espagnol, interprétées de façon magistrale, dans lesquelles la rythmique est habilement soulignée par le battuto, une technique de jeu d’accords glissants de la main droite que l’on retrouve retrouve dans le flamenco sous le nom de rasgueado (à écouter ici).

Vient juste à la suite et fort logiquement Espagnol, je te supplie, un air de cour truculent d’Étienne Moulinié conçu comme une joute verbale entre un fier chevalier espagnol un peu trop entreprenant incarné par le ténor Marco Angioloni et une dame française rebelle et peu réceptive à ses avances interprétée par la soprano Lili Aymonino. Ce duo haut en couleur, dans lequel les deux chanteurs ont su trouver le ton juste, vise avant tout en filigrane à parodier les tensions franco-espagnoles de l’époque, et de surcroît, la partie musicale n’est autre que l’air des Folies d’Espagne ! Il convient de faire tout particulièrement mention des percussions de Julien Gourdin, toujours très à propos et sans excès, lesquelles contribuent à accentuer l’aspect dynamique et très vivant de ce duo, et bien sûr de la guitare de Léa Masson dont l’accompagnement de circonstance est toujours en adéquation avec le texte. Étienne Moulinié (1599-1676) était un compositeur originaire du Languedoc. Directeur de la musique de Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, durant plus de trente années, il compose des musiques religieuses et profanes ainsi que des airs et ballets. Il fut également maître de musique de mademoiselle de Montpensier (dite la Grande Mademoiselle), fille de Gaston d’Orléans, et acheva sa carrière en tant que directeur de la musique des États du Languedoc. Ses airs de cour au style unique et reconnaissable entre tous étaient très populaires en particulier à Versailles, ils présentent des inflexions mélodiques typiquement languedocienne et le plus souvent des éléments dramatiques très italiens. Parmi les dix recueils qu’il fit imprimer, Léa Masson en choisi quatre airs, on retiendra aussi en particulier L’auzel ques sul bouyssou écrit en langue occitane (qui fut très certainement la langue maternelle du compositeur) dans lequel la flûte à bec d’Arnaud Condé évoque subtilement un chant d’oiseau dans son introduction ; cet air permet aussi d’apprécier la voix chaude et veloutée de Lili Aymonino.
Guitariste et théorbiste né à Bologne, Angelo Michele Bartolotti (1615 1682), fut un temps au service de Christine de Suède jusqu’au voyage de la reine à Paris de l’automne 1656 à mai 1658 (présentation à écouter ici). Il profita alors de l’occasion pour s’établir à Paris afin d’y faire reconnaître ses talents de musiciens. On dispose d’assez peu d’éléments sur sa vie, si ce n’est qu’il est cité en 1670 dans une correspondance de Constantin Huygens (père du physicien) à propos de concerts donnés chez une chanteuse du nom d’Anna Bergerotti vers 1660, concerts fréquentés par le tout Paris de l’époque : « J’ay apperceu d’abord que ces pièces pour la tiorbe sentoyent le stile du Sieur Angelo Michel, et suis marri d’avoir négligé de luy en demander durant le temps que j’ay eu le bien de le converser chez la Signora Anna ». En 1664, il est également mentionné comme faisant partie des musiciens italiens du cabinet du roi Louis XIV « aux gages de 450 livres tournoi par quartier » (ou trimestre), où il était probablement chargé d’assurer la basse continue au théorbe. Enfin, l’éditeur Robert Ballard publie en 1669 une Table pour apprendre facilement à toucher le théorbe sur la basse continue composée par Angelo Michele Bartolotti Bolognese… Une bonne partie de son œuvre a hélas été vraisemblablement perdue et quelques pièces se trouvent peut-être encore dans des manuscrits restant à découvrir, qui sait ? Son parcours, de la cour de Jacopo Salviati (époux de Lucrèce de Médicis, fille de Laurent le Magnifique) à celle de Stockholm, puis sur la scène parisienne, témoigne de la mobilité des musiciens italiens du XVIIᵉ siècle et de leur influence sur la musique de cour européenne. La Suite pour guitare en ré mineur (amputée de sa Courante et son Double) donne un fort bel aperçu du talent d’écriture d’Angelo Michele Bartolotti. On en retiendra en particulier ce magnifique Prélude pour sa grande élégance, son style inventif, ses ornementations et ses changements d’atmosphères (à écouter ici). Mais on retrouve quatre plages plus loin un autre splendide et majestueux Prélude en sol joué cette fois au théorbe, dans lequel on peut apprécier l’introspection propre à cette pièce et cette sonorité chaude et profonde qui contraste avec le son vif et dynamique de la guitare. S’agissant de la Courante et son Double qui n’apparaissent pas dans la Suite en ré, Léa Masson explique sa démarche ainsi : « Oui, j’avais pensé les jouer mais ça faisait beaucoup avec tout le reste à préparer, j’ai préféré jouer le prélude en sol pour théorbe qui est incroyablement écrit ». Et on ne peut que lui donner raison ! Quoiqu’il en soit, la musique de Bartolotti compte assurément quelques unes des plus belles pages écrites pour la guitare et le théorbe, et l’enregistrement d’une intégrale de son œuvre pour ces deux instruments revêtirait assurément le plus grand intérêt ! Un futur projet pour Léa Masson ?
Il serait incomplet d’évoquer la passion pour la guitare de Louis XIV sans faire mention de Robert de Visée, l’un des compositeurs attitrés de Louis XIV. Théorbiste parmi les meilleurs de son temps, violiste aussi, il compte parmi ceux qui ont donné à la guitare ses lettres de noblesse (voir mon compte-rendu). Repéré pour ses talents musicaux, notamment à la guitare, il s’attire rapidement les faveurs du souverain et intègre la Musique de la chambre du roi vers 1680. Dans la présentation de son Livre de guitare, publié en 1682 et qu’il dédie au roi, Robert de Visée révèle même que le roi se joignait à lui pour jouer de la guitare : « Un petit recueil de pieces de Guittare, que j’ay composées, et qui ont eû le bonheur de ne vous pas déplaire elles ont eû plusieurs fois la gloire d’Amuser V.M. dans les heures de ce precieux loisir je l’ay veüe moi mesme ne pas dédaigner quelque fois l’Exercice de nostre Art, et toucher la Guittare […] ». Cette dédicace reflète à l’évidence la relation privilégiée que Visée entretenait avec la cour et avec le roi, dans la mesure où il faisait partie du petit cercle de musiciens admis dans la chambre du roi. Et c’est l’une de ses plus belles pièces qui a été choisie pour figurer dans cet enregistrement, à savoir son Tombeau à Francisque Corbet, publié dans son Livre de guitare (à écouter ici). Rappelons qu’un tombeau est un genre musical propre à la musique baroque française composé en hommage à une personne généralement morte – mais pas toujours. Robert de Visée rend dans cette pièce le plus beau des hommages à son professeur et maître Francesco Corbetta, un hommage poignant sublimé par un accompagnement de la guitare par la viole de Natacha Gauthier qui en accentue la dimension dramatique. Ce Tombeau est un moment d’émotion pure, et assurément l’un des sommets du genre !
Parmi les auteurs d’airs de cours enregistrés dans le présent album, on retrouve l’un si ce n’est LE maître du genre : Antoine Boësset, sieur de Villedieu, né à Blois en 1586. Figure centrale du paysage musical du début du XVIIe siècle, il a activement contribué à l’évolution de la musique vocale profane et sacrée. Durant sa carrière, il occupe des postes prestigieux, il fût notamment à partir de 1622 surintendant de la Musique du roi Louis XIII, mais ses liens avec la cour ont en fait débuté sous le règne du roi Henri IV. On sait qu’il fut aussi en relation avec René Descartes, l’un des fondateurs de la philosophie moderne, et avec le père Marin Mersenne, musicologue auteur du Traité de l’Harmonie universelle. Ce dernier ne manque d’ailleurs pas de le présenter comme un maître de l’ornementation vocale, et Antoine Boësset fut aussi l’un des premiers compositeurs à avoir employé la basse continue en France. Enfin, le succès de ses airs de cour perdurera bien des années après sa mort en 1643 à Paris. Son œuvre est considérable, il a publié neuf livres d’airs à quatre et cinq voix, ainsi qu’un ensemble de huit livres d’airs accompagnés du luth. L’un de ses airs de cour a donc pleinement sa place dans ce programme pour illustrer la démonstration de Léa Masson qui a choisi le Récit de Mnémosyne (personnage de la mythologie grecque mère des neuf muses, fruit d’une liaison avec Zeus lui-même). Après une fort belle introduction réunissant la guitare de Léa Masson et le violon de Louise Ayrton, vient s’adjoindre avec une grande délicatesse la voix aérienne de Lili Aymonino. Progressivement, les autres musiciens ainsi que le ténor Marco Angioloni s’associent peu à peu avec le trio pour quelques instants de beauté pure qui suscitent l’envie d’en entendre plus ! Léa Masson a choisi pour l’interprétation de cet air de cour un tempo plus lent qu’à l’accoutumée, à la fois grave et solennel, qui magnifie la pièce et lui confère une dimension inhabituelle… et rendent bien fades tous les enregistrements précédents. L’une des plus belles surprises de cet album assurément (à écouter ici).
Parmi les œuvres figurant au programme, on peut aussi découvrir une curiosité inédite. Se voi luci amate est un air de cour que l’on retrouve dans deux manuscrit différents, l’un conservé en France et l’autre en Grande Bretagne. Son auteur, intime des rois Louis XIII et Louis XIV et l’un des esprits les plus brillants de la cour, n’est autre que Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart. Il n’est autre que le père d’Athénaïs de Montespan, maîtresse attitrée de Louis XIV qui lui donnera sept enfants ; il est donc en quelque sorte le beau père du roi. A travers divers manuscrits, on retrouve une dizaine d’airs de cour composés par Gabriel de Rochechouart, tous en français sauf celui ci, écrit sur un poème italien dont l’auteur pourrait être un certain Ciro di Pers. Dans ce lamento méditatif évoquant la fugacité de l’amour (à écouter ici), l’auteur joue sur le double sens du mot luci (la lumière), une métaphore classique à l’époque désignant les yeux de la femme aimée. Écrit sur un rythme lent de sarabande, cet air d’une grande élégance est accompagné par le théorbe et la viole ; Marco Angioloni en livre un interprétation très personnelle, usant de subtiles modulations qui transcendent le texte.
Et pour finir, on retrouve bien évidemment quelques pièces de Jean-Baptiste Lully, le compositeur favori de Louis XIV, qui a employé la guitare et le théorbe dans ses airs de ballets, et pour cause : il était lui même guitariste. N’oublions pas en effet qu’il avait même commencé l’apprentissage de la musique par cet instrument et en joua toute sa vie. Dans le Récit d’Iris tiré de La Grotte de Versailles (1668), le théorbe occupe une place centrale, tout particulièrement dans la superbe introduction où il est accompagné par le violon et le dessus de viole. Cette lamentation contemplative permet une fois de plus d’apprécier la pureté de la voix de soprano de Lili Aymonino ainsi que sa grande expressivité. La Chaconne des Harlequins tirée du Bourgeois Gentilhomme, transcrite pour le théorbe par Robert de Visée, est servie par un jeu impeccable et des ornementations irréprochables, mis en valeur par un son chaud d’une grande profondeur. Il est suivi de Bel Tempo Che vola, tiré de La Mascarade à Versailles qui servit d’entrée de reprise au Bourgeois Gentilhomme, réunissant tous les musiciens pour une conclusion en beauté.
Ce premier enregistrement en tant que soliste de Léa Masson est incontestablement une réussite. On peut souligner la clarté et la fluidité de son jeu, ainsi que son phrasé d’une grande élégance, alternant avec aisance le style battuto (jeu en accords) et le style polyphonique dit luthé. Mais il est important de préciser qu’en outre, Léa Masson assure également avec bonheur la direction musicale. Après avoir achevé le présent enregistrement, les six musiciens réunis autour de la jeune guitariste ont décidé de poursuivre l’aventure et de fonder un ensemble qui prendra pour nom Les Matassins. D’ores et déjà, cette jeune formation prépare une autre projet discographique autour d’une œuvre inédite retrouvée dans des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France. Elle constitue le cœur de ce projet qui sera consacré à la musique des Flandres espagnoles. Ce travail de redécouverte est mené en collaboration avec Laurent Guillo, chercheur au Centre de Musique Baroque de Versailles et spécialiste de ces répertoires.
Le programme en forme de parcours chronologique et géographique de La guitare de Louis XIV est à la fois cohérent et très bien construit. Il témoigne de la manière dont Louis XIV a contribué à donner à la guitare ses lettres de noblesse… tout en créant un lien entre les cultures française, italienne et espagnole. Au plan technique, la prise de son à la fois très naturelle et aérée, sans réverbération excessive, a bénéficié de l’acoustique intimiste propre à la Chapelle du Petit Trianon à Versailles. Assurément, La guitare de Louis XIV constitue une belle leçon d’histoire de la musique !

