Grand Tour – Freiburger Barockorchester

Captivant voyage dans l’Allemagne baroque, avec le Freiburger Barockorchester

Hérité de la pratique médiévale de la peregrinatio academica, forgé dans le berceau humaniste de la Renaissance : le concept de « grand tour » désignait à l’âge baroque un voyage destiné à parfaire l’éducation des jeunes aristocrates, à éveiller leur curiosité, à développer leur culture, à confronter leurs mœurs à ceux des autres pays européens. Dans le champ discographique, la notion peut métaphoriquement fédérer des expéditions ouvertes à un large territoire, comme le récent récital au clavecin de Korneel Bernolet (Ramée, octobre 2020, voir lien). C’est un périmètre bien plus restreint qu’arpente le présent album, renvoyant moins à un périple d’apprentissage qu’à une itinérance.

La notice cadre ainsi le prétexte : « cela fait plus de quinze ans que les musiciennes et musiciens du Freiburger Barockorchester se rendent régulièrement à Stuttgart et à Berlin pour y donner des concerts. L’orchestre voudrait aujourd’hui se pencher davantage sur la musique qu’un voyageur du XVIIIe siècle aurait pu entendre le long du trajet ». Une diagonale nord-est de 780 kilomètres à vol d’oiseau. Les étapes correspondent à des lieux de séjour ou d’exercice de six compositeurs actifs dans l’aire germanique : Rastatt, Stuttgart, Ansbach, Meiningen, Eisenach, Berlin. Une trajectoire qui, selon les routes et les semelles d’aujourd’hui, imposerait près de neuf cents kilomètres aux pieds du pèlerin, si l’on se fie à un website bibendumesque (voir lien). Pour un tel projet, avouons toutefois qu’une carte géographique d’époque, situant les balises de ce florilège, fût bienvenue dans ce livret exempt d’iconographie, –excepté quelques photos de l’ensemble fribourgeois. On se contentera de l’illustration de la pochette (non créditée), où le fragment feuillu sur fond d’humus délimite le contour de la patrie allemande alors sous l’empire habsbourgeois de Léopold et Charles Iers.

La diagonale Fribourg-Berlin

Pour les œuvres abordées dans cette anthologie, on observera que les dates d’écriture ne correspondent pas forcément aux escales. Ainsi Le journal du Printemps, dont nous entendons la quatrième des huit Suites, remonte-t-il à 1695 quand il fut dédié à Mr. Le Prince Louis, Margrave de Baden. Soit cinq ans avant la construction de son château de Rastatt, où Fischer fut employé de 1715 à sa mort. Même si la musicologie questionne son éventuelle fréquentation de Lully, l’influence du surintendant s’avère dans la nomenclature, les titres et le style de ces rondeaux, gavottes, menuets, passacailles…

Halte à Ansbach où Johann Sigismund Kusser familiarisa les musiciens aux faveurs françaises, après sa charge de Kapellmeister à Stuttgart. En attestent les descriptives appellations de son Ouverture en sol mineur dans la langue de Racine (1639-1699) : Les Chimères, Les Vents, Écho… Bien sûr, introduite par un portique bipartite, dont la majestueuse introduction en rythme pointé précède un fugato élancé. À Stuttgart lui succéda Johann Christoph Pez qui y acheva les dix dernières années de sa carrière. Par l’entremise de Melchior d’Ardespin, maître de ballet français à la cour de Munich, lui aussi connaissait bien le répertoire instrumental que l’on entendait à la cour de Louis XIV, disparu quelques mois avant lui. Pour preuve, un de ses rondeaux conservé dans les archives de Rostock relève d’un arrangement des Vendangeuses de François Couperin (Livre I de clavecin, Ordre 5). Mais Pez fut aussi sensibilisé à la manière italienne lors de son aguerrissement à Rome (1689-92) où il rencontra Arcangelo Corelli. Un émissaire qui acclimata la sonate en trio, si l’on en croit les contemporains. L’empreinte méridionale rayonne dans la séduction mélodique de son Concerto Pastorale, incluant une Passacaille aussi discursive que séduisante.

Parmi l’immense répertoire que le sujet du disque tenait à sa disposition, on peut s’étonner que fût sélectionné ce Johann Ludwig Bach, lointain cousin de l’illustre Cantor, qui survit à la postérité grâce à ses œuvres sacrées. Et moindrement pour son concerto à deux violons, son instrument de prédilection. C’est plutôt son Ouverture en sol majeur qui nous arrêtera ici, associée à une cité franconienne en plein cœur de la Thuringe. Malgré un terrible bombardement en 1945, le val conserve son cachet, et s’auréole toujours du prestige de sa Meininger Hofkapelle dont, vingt ans après sa création en 1690, Johann Ludwig Bach prit la direction pendant deux décennies. L’orchestre de la cour ducale resta à ce point réputé qu’à l’époque romantique il s’attira Franz Liszt, fut invité à inaugurer le Festival de Bayreuth en 1876, puis créa la Symphonie no 4 de Johannes Brahms, sous la propre baguette du vieux barbu, tant celui-ci ne tarissait pas d’éloge pour cette institution.

Johann Ludwig Bach fut recalé lors d’une candidature à Eisenach mais y croisa probablement Georg Philipp Telemann qui à 25 ans s’y était réfugié auprès du duc Jean-Guillaume. Opportunité de nous proposer un de ses innombrables concertos, ici pour flûte et violon. Dans les parages, le jeune Telemann côtoya aussi Johann Sebastian Bach, natif de cette vallée de l’Hörsel, au pied du château de la Wartburg qui inspira le Tannhäuser de Richard Wagner. Ce pénultième jalon du CD nous prépare à la plus longue distance vers la destination : cap oblique vers Berlin, à trois cents kilomètres. Car c’est à la cour du roi de Prusse Friedrich Wilhelm que Bach, pour le compte du prince Léopold d’Anhalt-Köthen dont il était Kapellmeister, dut se rendre en 1719 pour acquérir un clavecin frais émoulu des ateliers Mietke. C’est lors qu’il fut présenté au margrave de Brandebourg, dédicataire des six célèbres concertos BWV 1046-1051. Le Freiburger Barockorchester a judicieusement opté pour le plus brillant, celui avec hautbois et trompette, pour clore son hommage touristique.

Parmi les musiciens entendus dans cette session, on retrouve des noms qui comptaient déjà dans les premières configurations du « FBO » en 1992-93 : Christa Kittel et Beatrix Hülsemann au violon, Ulrike Kaufmann à l’alto, Guido Larisch au violoncelle et Torsten Johann au clavecin. Émanant de ce stable noyau, de ce foyer d’intentions partagées (Franck Mallet l’attitrait « coopérative musicale » dans le magazine Classica de‎ mars 2008), l’excellence collective révèle une connivence qui laisse pantois. Techniquement suprême, surtout pour un live. Face à l’auditoire du Konzerthaus de sa ville d’ancrage : non seulement aucun accroc, aucun flottement (ou peccadille), mais une virtuosité non moins qu’admirable. À l’avenant, une imparable intuition esthétique. Dans le creuset où se mêlent les goûts italiens, français, la rigueur tudesque : l’orchestre de Fribourg dose à juste proportion chaque ingrédient et en soutire, avec un flair infaillible, un parfait fumet.

Exemple de cette sagacité : l’Ouverture de Johann Ludwig Bach montre comment la troupe s’approprie, parangonne le Vermischtes Geschmack, et hisse l’extrême exigence interprétative. Un modèle ! Quand la boussole s’oriente vers Versailles, la troupe de Gottfried von der Goltz sait installer la dignité nécessaire au pompeux portail de l’Apollon enjoué de Kusser, puis y instiller un charme délicat (Les Vents, poétiquement balayé par le souffle discret d’un éoliphone), y gainer le jarret d’un Branle de Village.

Les vignettes du Journal du Printemps de Fischer nous avaient déjà sensibilisés à une lecture tout en grâce, chaque vignette amoureusement choyée, même dans l’Ouverture où les Freiburger laissent fusionner orgueil et émotion. Pour l’intégrale des huit Suites, L’Orfeo Barockorchester de Michi Gaigg (CPO, octobre 2005) reste un guide sûr. Pour la seule galerie en ré mineur, ce que nous entendons dans ce live est sans rival, échantillonnant avec un soin exquis des silhouettes tantôt délicieusement désuètes (Rondeau), tantôt prégnantes (irrésistible entrain de la Gavotte, du Menuet, fermement tracés). L’occasion de savourer un complet arsenal de textures, quand le luth de Julian Behr et le basson de Carles Cristobal, impeccablement synchronisés, sautillent comme des baguettes de tambour.

Expertement instruit et réalisé, l’album des Muffatti de Peter Van Heyghen (Ramée, décembre 2006) contribua à cerner la valeur de Johann Christoph Pez auquel il était pleinement voué. On en redécouvre l’attrait dans ce Concerto Pastorale que le Collegium Aureum avait déjà gravé au temps du vinyle, dans un retable de Weihnachtskonzerte autour de Noël (DHM, 1966). Sans naïveté mais paré d’une élégance cousue main, le bienveillant décor de crèche culmine dans la Passacaglia : en chaque variation, le Freiburger Barockorchester prodigue son offrande de merveilles. Les échappées de flûtes et théorbe (2’16-2’26), les admonestations scandées par les violoncelles (3’41-4’05) !

On sent un virage vers la Prusse, ou du moins une certaine roideur mitteldeutsch, quand le programme bifurque vers le double-concerto de Telemann, enclenché par un autoritaire Allegro. Sans pourtant se départir de son génie du transformisme, le cénacle badois réussit un étonnant mimétisme, digne du « goût barbare et charmant des bijoux goths » que fantasmera Joris-Karl Huysmans (1848-1907). Ainsi s’échappe l’indulgence surannée de l’Adagio, pour aussitôt enfiévrer un Presto où l’ignescent archet de Gottfried von der Goltz, sur son authentique Testore milanais, fait des étincelles.

On touche au but avec une scie du catalogue, adroitement en mire du parcours : le deuxième Brandebourgeois. Les chevaux ne s’empressent pas vers le fourrage mais se rêvent déjà au confort de l’écurie dans l’Allegro qui s’abstient d’enfourcher l’intrépide monture d’un Reinhard Goebel (Archiv, juin 1986) mais s’épanouit à tempo raisonné. Enluminé par Moritz Görg, le panache résonne avec fierté, sans éclaboussure. Ou presque : pour le redoutable contre-si perché par le trompettiste (2’57), on hésite entre un canardage et un trille aventurier. Cette prestation ne déboulonnera aucune référence pour ce concerto abondamment enregistré depuis des lustres, mais son auguste rayonnement, sans vain brio, s’appréciera comme un aboutissement pour le voyageur soulagé, parvenu au but.

De toute façon, au terme de cette heure vingt, les malles sont pleines. De trésors, s’entend. Amassés sur des routes où grisé par le transport, l’on n’a vu passer aucune borne du chemin. On redira, surtout dans le cadre d’une captation en public, le très haut niveau d’exécution et la parfaite imprégnation stylistique de cet ensemble fondé en 1987, qui confirme son rang au sommet de la scène baroque. Il nous embarque dans une cartographie intelligemment conçue et, pour l’auditeur admiratif passager de ce Grand Tour : un disque à fêter. Un des plus accomplis que, au rayon du Baroque germanique, on ait entendu depuis longtemps. Gageons qu’on en reparlera encore dans dix ans, mais on l’aura souvent réécouté avant.

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