Louis de France, un destin singulier entre ombre et lumière !
Le château de Versailles nous convie à une découverte. Celle d’un homme promis à un grand destin. Mais finalement oublié de l’Histoire de France. Il est vrai que, éduqué pour régner, Louis de France n’est jamais monté sur le trône ! Une exposition d’envergure confie le Conservateur du patrimoine au Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. En effet, Lionel Arsac avait, par le passé, effectué des recherches à son sujet. Il « estime que cette figure méconnue et passionnante du Grand Siècle, (doit voir mis) en lumière sa vie, son rôle et ses goûts personnels à travers près de 250 œuvres souvent exceptionnelles » (L’objet d’Art, n°626 d’octobre 2025).
Arrêtons-nous un instant sur le titre de cette exposition. Pourquoi cette appellation de « Grand Dauphin » ? Le titre de Dauphin est attribué, à sa naissance, au fils aîné du roi de France régnant. Fils destiné à recevoir la couronne à de la mort de son père. Si ce fils décède, son frère cadet reçoit le titre à sa place. Rappelons qu’en ce qui concerne la monarchie française, le droit d’aînesse est de règle. Cette règle ne s’applique pas aux filles qui sont écartées de la succession, en vertu de « la loi salique ». Ainsi, lorsqu’il est question d’une Dauphine, il s’agit uniquement de l’épouse du Dauphin. Mais quel est l’origine de ce titre ? D’abord un surnom, puis un titre donné aux seigneurs du Dauphiné de Viennois (à l’origine une principauté du Saint-Empire romain germanique), comtes d’Ablon. Au milieu du XIVème siècle, le comte régnant décide de vendre son Dauphiné au plus offrant afin de rétablir sa situation financière. Le roi de France Philippe VI (1293-1350) souhaitant étendre son royaume, profite de l’occasion. Ainsi le 30 mars 1349, par le traité de Romans, le Dauphiné devient possession française. Le premier prince français à porter ce titre sera l’aîné de ses petits-fils, le futur Charles V le Sage (1338-1380), fils Jean II le Bon (1319-1364). Cette tradition de nommer Dauphin de France le fils ou le petit-fils du roi appelé à régner, perdure pendant de nombreux siècles. Malgré les changements de dynastie.
Première affirmation. Fils de roi.
Le Dauphin dont il est ici question est le fils aîné du roi Louis XIV (1638-1715) et de la reine Marie-Thérèse d’Autriche (1638-1683). Louis de France naît le 1er novembre 1661, à Fontainebleau. Pour le plus grand bonheur de son père qui vient d’assister à l’accouchement. Celui-ci court à la fenêtre pour s’écrier : « La reine est accouchée d’un garçon ! ». En son honneur est créé le titre de Monseigneur ainsi que l‘explique le duc de Saint-Simon (1675-1755) dans ses Mémoires (tome III, Bibliothèque de La Pléiade). « Jamais dauphin, jusqu’au fils de Louis XIV, n’avait été appelé Monseigneur en parlant de lui tout court, ni même en lui parlant. On écrivait bien Monseigneur le Dauphin ; mais on disait Monsieur de le Dauphin (…) Le Roi, par badinage, se mit à l’appeler Monseigneur (… et) continua ; peu à peu la cour l’imita (…). Le nom de Dauphin disparut pour faire place à celui de Monseigneur tout court. Le Roi parlant de lui, ne dit plus que mon fils ou Monseigneur ». Rappelons que Louis est l’aîné d’une fratrie de six enfants dont il fut le seul survivant.

Ondoyé dès sa naissance, par l’évêque de Rennes, Charles François de La Vieuville (1625 ?-1669), il ne sera baptisé qu’en mars 1668, au château de Saint-Germain-en-Laye. « Au XVIIIème siècle, naître était une chose, survivre en était une autre. Le baptême de l’héritier, quelques années après sa naissance, vint récompenser sa capacité à défier la mort » (Matthieu Lahaye, Le fils de Louis XIV, Monseigneur le Grand Dauphin, 2013). Il a de prestigieux parrain et marraine : le pape Clément IX (1600-1669) et la reine consort d’Angleterre, Henriette-Marie de France (1609-1669). Naissance fêtée dans tout le royaume. Diverses cérémonies suivent celle-ci dont le traditionnel pèlerinage d’actions de grâces en la cathédrale de Chartres. En juin 1662, un Grand Carrousel est donné dans la cour du Louvre (qui porte depuis ce nom). « Ces deux journées sont destinées à célébrer la naissance du Dauphin (…). C’est aussi la première année où Louis gouverne seul, avec la fougue de ses vingt-trois ans (…). L’ampleur et la richesse des moyens mis en œuvre accréditent surtout l’idée qu’une véritable intention politique anime ces festivités » (Fabrice Conan, Les plaisirs enchantés de Louis XIV et autres fêtes inoubliables de l’Histoire, 2016).
Louis a pour gouvernante Julie d’Angennes, duchesse de Montausier (1607-1671). Octave de Périgny (1625-1670) président du Parlement de Paris, devient son précepteur. Lui apprenant notamment à lire. Passé à « l’âge des hommes » (à 7 ans, voir notre chronique consacrée aux Enfants de la Renaissance), il change de précepteur : Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier (1664-1690). Puis à partir de 1670, Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) qui lui dédiera l’un de ses ouvrages, Discours sur l’Histoire universelle à Monseigneur le Dauphin : pour expliquer la suite de la religion et les changements des empires : depuis le commencement du monde jusqu’à l’empire de Charlemagne (1681). C’est également au Dauphin qu’est dédié le premier recueil des Fables choisies et mises en vers, écrites et publiées (à partir de 1668) par Jean de La Fontaine (1621-1695). En même temps, pour familiariser son fils avec les fables d’Esope (vers 620- 564 avant J-C), le roi fait aménager un bosquet du parc de Versailles. Chaque fontaine de ce Labyrinthe y illustrant l’une de ces fables (voir notre chronique). Louis XIV souhaitant, pour son fils, « un enseignement très large, (… Bossuet) apporta un très grand soin à l’éducation de Monseigneur dont il regretta amèrement de n’avoir pas toujours réussi à capter l’attention » (Jean-Pierre Maget, thèse de doctorat soutenue à Strasbourg, en 2010). Le roi rédige des Mémoires pour l’instruction du Dauphin. Une suite d’expériences personnelles aboutissant à un enseignement (une morale ? des préceptes royaux ?) afin d’initier son fils à l’art de gouverner.
Louis apprend la danse, l’équitation, le maniement des armes. En 1688, il prend part au siège la ville de Philippsbourg. Celui-ci marque le point de départ de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697). Il s’y montre fin stratège. Cependant « la grande réputation qu’il s’acquit après ses rapides victoires, incita le roi à ne plus lui confier aucun commandement de crainte, semble-t-il, que le renom de son fils n’entachât sa propre réputation. Monseigneur s’inclina devant la volonté royale » (ibidem). Ainsi son éducation se focalise-t-elle avant tout sur l’obéissance due à son père, le roi, plutôt que sur l’art de gouverner ! En tant que Dauphin, il assiste aux différents conseils : à partir de 1682, au Conseil des Dépêches et au Conseil des Finances. Puis, à partir de juillet 1691 au Conseil d’En-haut (conseil des ministres). Mais il n’y intervient guère. Il représente le roi à Paris, ville où il est populaire. Ou lorsque le roi est souffrant.
Seconde affirmation. Père de roi.
Le 7 mars 1680, Monseigneur épouse (en vertu d’un traité d’alliance signé en 1670) Marie-Anne de Bavière (1660-1690), fille de l’électeur de Bavière. Dotée d’une nature effacée, la Dauphine se montre très isolée dans cette cour de France qu’elle trouve frivole et médisante. Louis XIV souhaite que sa belle-fille remplace dans ses fonctions officielles la reine Marie-Thérèse, morte en 1683. Si elle en a les capacités, le goût de la représentation lui fait défaut. D’autant que les grossesses se succèdent et mettent à mal sa santé. Trois garçons naîtront de ce mariage : Louis (1682-1712), duc de Bourgogne, que Monseigneur n’aime pas : il le trouve capricieux, prétentieux. Prince cultivé (il a eu pour précepteur Fénelon, 1651-1715), il affiche des idées politiques avancées qui déplaisent au roi. De plus, sa religion confine à la bigoterie. Philippe (1683-1746), duc d’Anjou puis roi d’Espagne en 1700 après la mort, sans descendance, du roi Charles II (1661-1700) qui choisit de léguer son trône et ses possessions à son petit-neveu. Monseigneur œuvre en faveur de l’acceptation du testament du roi d’Espagne. Renonçant par là même à un trône qui lui revient de droit. Charles (1686-1714), duc de Berry. Sa joie de vivre et son affabilité lui attirent les foudres royales. Veuf, Monseigneur épouse secrètement, en 1695, sa maîtresse, Emilie de Joly de Choin (1659-1732).
Troisième affirmation. Jamais roi.
Fils du roi, Louis se doit de tenir son rang. Il bénéficie des collections royales tout en développant un goût personnel qui l’amène à s’entourer d’œuvres les plus diverses (bronzes, peintures, mobilier en marqueterie,…). Tout au long de sa vie, il développe un goût pour les antiquités et se constitue une collection de porcelaines et de gemmes. Comme son père, il se passionne pour la chasse (notamment la chasse au loup), la musique (Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) est le compositeur de sa chapelle) et les spectacles. En témoigne le Pompeux Carrousel des Galantes Amazones des quatre parties du Monde offert dans la cour des Grandes Ecuries, en 1686.

Si Monseigneur aménage, à son goût, ses appartements officiels à Versailles, c’est en respectant le lieu. Il n’en n’est pas de même pour ses autres résidences : tel le château de Choisy que lui lègue Mademoiselle, duchesse de Montpensier (1627-1693), cousine germaine du roi. Ou le château de Meudon qu’il affectionne particulièrement. Qu’il aménage selon ses goûts faisant même construire un château, le Château Neuf, à la place d’un ancien petit casino. Il s’y retire volontiers car il s’y sent plus libre. 1711, une épidémie de variole sévit. Agé de 49 ans, il la contracte. Louis XIV qui avait déjà été atteint s’installe à Meudon près de lui. Le Dauphin meurt rapidement, le 14 avril 1711. S’en suit une véritable hécatombe : presque toute sa descendance se trouve décimée ! Son fils et sa belle-fille, le duc et la duchesse de Bourgogne, tombent malades et succombent. De même leur fils aîné, le duc de Bretagne. Son petit frère, né en février 1710, est épargné grâce aux soins de sa gouvernante Madame de Ventadour (1654-1744) qui empêche les médecins d’approcher de l’enfant. En moins d’un an, cet enfant devient le quatrième Dauphin de France et montera sur le trône sous le nom de Louis XV (1710-1774) (voir la chronique dans ces colonnes).
Revenons, un instant, sur l’intitulé de cette exposition. En premier lieu, la dénomination de Grand Dauphin peut paraître incorrecte dans la mesure où elle doit, dans l’absolu, s’opposer à celle de Petit Dauphin. Or… deux dauphins ne peuvent coexister ! Il s’agit d’une simple convention pour différencier le fils de Louis XIV mort en 1711 et le fils de ce dernier, le duc de Bourgogne, mort en 1712. En second lieu, il convient de rétablir le propos de Saint-Simon (tome I de ses Mémoires) lorsqu’il relate le départ du duc d’Anjou, avec ses frères, vers son nouveau royaume espagnol :
« (…) l’après-dînée le roi d’Espagne alla voir Monseigneur à Meudon, qui le reçut à la portière et le conduisit de même. Il le fit toujours passer devant lui partout, et lui donna de la Majesté (…). Monseigneur parut hors de lui de joie. Il répétait souvent que jamais homme ne s’était trouvé en état de dire comme lui : Le roi mon père, et le roi mon fils. S’il avait su la prophétie qui dès sa naissance avait dit de lui : Fils de roi, père de roi et jamais roi, et que tout le monde avait ouï répéter mille fois, je pense que, quelques vaines soient ces prophéties, il ne s’en serait pas tant réjoui. »
Une exposition inédite de par son sujet et l’ampleur des œuvres exposées. Exposition dont le parcours met en lumière l’éducation de Louis, son cadre de vie au travers de tableaux, d’objets précieux, de pièces de mobilier. Plus de deux cents pièces qui nous permettent de découvrir les diverses facettes de sa vie. Collections privées et collections publiques y contribuent. Prêts français provenant du Louvre, de la Bibliothèque Nationale de France ou des Archives nationales. Mais aussi de divers musées français (Fontainebleau, Meaux, Nevers,…). Prêts internationaux : Allemagne, Belgique, Irlande et Royaume-Uni sans oublier les collections royales espagnoles. Exposition qui est l’image du souhait de Lionel Arsac : « Rêvée dès 2017, peu après mon arrivée au château de Versailles, cette exposition consacrée au Grand Dauphin a été une formidable aventure tant humaine que scientifique » (catalogue). La possibilité de réhabiliter un personnage primordial de la cour de Louis XIV, de peindre le portrait d’un prince méconnu.
Il est temps de monter les escaliers conduisant aux salles d’Afrique et de Crimée. Au pied de cet escalier, un panneau présente le parcours de l’exposition en relation avec les principales dates de la vie du Grand Dauphin.
L’enfant de la Paix
C’est La Renommée présentant Louis XIV à la France, une huile sur toile (1665) de Louis Elle (1612-1689) qui nous accueille. Le Renommée présente un portrait ovale d’un jeune roi soucieux de sa gloire. Assise sur des nuages gris, elle est vêtue à l’antique : sandales montant aux mollets, robe blanche dévoilant sa gorge et ses épaules. Dans sa main gauche, deux trompettes autour desquelles est fixée une longue oriflamme frappée d’une couronne fleurdelisée qui couvre ses jambes. Elle regarde le spectateur en lui présentant le portrait royal posé sur son genou gauche.

La première salle de l’exposition présente le contexte de la naissance du Dauphin. D’abord, ce mariage pour la paix qui fera de lui l’enfant de la paix. « Dans l’Europe du XVIIème siècle, dès que naît un prince ou une princesse, le petit monde des cours envisage des mariages possibles, car ceux-ci permettent de tisser des liens entre les lignées royales, ouvrant sur des rapprochements politiques. Encore faut-il que ces enfants survivent, tant la mortalité infantile est alors forte, quel que soit le milieu » (Lucien Bély, catalogue). Ainsi des deux côtés des Pyrénées, deux monarchies peuvent envisager un rapprochement grâce à Louis, prince français, né en 1638 et Marie-Thérèse, infante espagnole, née la même année. Mais un obstacle de taille se dresse : les deux Etats sont en guerre depuis 1635 ! Des pourparlers s’engagent qui aboutiront au Traité des Pyrénées (7 novembre 1659). Dans son article 33 il est stipulé qu’« afin que cette Paix et Union, Confédération et bonne Correspondance, soit, comme on le désire, d’autant plus ferme, durable et indissoluble », les parties conviennent du principe d’un « Mariage du Roy Très-Chrétien avec la Sérénissime Infante Dame Marie-Thérèse, Fille aînée du Roy Catholique » d’Espagne (transcription de l’accord dans la Gazette de Théophraste Renaudot fils (1611-1672), recueil 1660). Le 2 juin 1660, l’infante signe sa renonciation au trône espagnol. Le 3 juin, le roi de France devient le gendre du roi d’Espagne, Philippe IV (1605-1665). Les deux rois se rencontrent dans un pavillon éphémère construit sur l’île du Faisan sise au milieu de la Bidassoa (fleuve marquant la frontière entre les deux royaumes). Ainsi le 6 juin 1660, Philippe IV et Louis XIV jurent de respecter les termes du traité de paix. Un pacte entre Nations qui, en quelque sorte, est parachevé en famille (voir la chronique de notre époux et confrère). Cette entrevue est représentée sur la tapisserie des Gobelins, issue de L’Histoire du roi, d’après des cartons de Charles Le Brun (1619-1690). « Les deux souverains sont représenté s’inclinant l’un vers l’autre (…). Chacun se tient néanmoins sur le tapis qui correspond à son territoire, comme s’il y avait entre eux une frontière symbolique. (…) Le Brun a dessiné les portraits des participants avec une grande précision. Il a su rendre aussi la confrontation entre deux cultures à travers les vêtements : Marie-Thérèse porte une lourde robe à la mode de son pays, Louis XIV et son frère, des rhingraves, sorte de jupes culottes, avec une profusion de rubans et de dentelles » (ibidem).

Deux pastels (sur papier bleu) du flamand Wallerant Vaillant (1623-1683) restituent les traits du couple royal. Il a pu les « croquer » sur le vif, au moment décisif où Louis XIV débute également son règne personnel. Rendu subtil de la carnation. Rehauts de blanc qui animent les yeux ou donnent des reflets aux perles du collier et des boucles d’oreille de la souveraine. « Une interprétation plutôt fidèle du visage royal (…), nez bourbonien épais et long, (…) le menton proéminent des Habsbourg, la fine moustache (…). Et aussi cette perruque noire et plate, typique de cette période, que le roi porte depuis que la typhoïde a fait tomber ses cheveux (en 1658). En revanche Wallerant Vaillant a choisi d’estomper la peau grumeleuse du visage attaqué par la varicelle lorsque le monarque avait 9 ans » (François Appas, Les carnets de Versailles n° 8, octobre 2015-mars 2016). Quant à Marie-Thérèse, elle n’est point belle. Le visage aux grosses joues et au nez proéminent que nous voyons le confirme ! Elle est généralement décrite comme timide voire effacée.
Très vite l’annonce de la grossesse de la reine se repend. Comme le veut l’usage, pour favoriser une issue heureuse, les prières de dévotion (dont celles à la Vierge Marie, protectrice du royaume depuis 1638) sont nombreuses. De même, l’usage de reliques s’intensifie au cours de la grossesse. La reine sollicite le prieur de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés afin qu’il lui apporte le manteau de saint François d’Assise et la ceinture de sainte Marguerite d’Antioche (protectrice des parturientes). En témoigne, le Rituel exposé ici : un manuscrit enluminé sur vélin dont la reliure en maroquin rouge porte les armes de la reine.
Une huile sur toile (vers 1664) des peintres Henri (1603-1677) et Charles (1604-1692) Beaubrun représente Anne d’Autriche, Marie-Thérèse d’Autriche et le Grand Dauphin. Etonnante représentation familiale. Trois générations cohabitent. Sans compter l’allusion religieuse établissant un parallèle entre la famille royale et la Sainte Famille. Couleurs quasi mariales des vêtements : bleu pour la reine Anne, bleu et rose pour la jeune maman. Toutes deux portent un voile. Le Dauphin, vêtu d’une simple chemise, est assis sur le genou de sa mère, sa main gauche dans celle de sa grand-mère. Tous trois regardent le spectateur. A côté,le portrait du Grand Dauphin, fils de Louis XIV, à l’âge de deux ou trois ans peint par Jean Nocret (1615-1672). Il est assis sur un coussin de velours rouge, jouant avec des fleurs. Posée à ses côtés, une couronne décorée de dauphins, confirmant ainsi l’identité du modèle. Vêtu d’une chemise bleue, nous distinguons la croix de l’ordre du Saint-Esprit, qui lui avait été remise à sa naissance. Nous avons là une « nouveauté » dans la mesure où, dès la naissance de son fils, Louis XIV fait de lui un double de lui-même. Comme nous le verrons à plusieurs reprises dans la suite de l’exposition.

Une originalité iconographique : Louis XIV et le Dauphin offrant leur couronne à la Vierge à l’Enfant (vers 1665), attribué à Nicolas Mignard (1606-1668). Le roi lui-même présente son fils à la Sainte Famille. « Deux anges, au-dessus de la Vierge, élèvent dans les cieux le portrait du roi Louis XIII (1601-1643), père et grand-père des deux modèles. Sa présence ainsi que celle, sur un carreau au premier plan des regalia (couronne fermée, sceptre, main de justice et épée) orientent l’interprétation du tableau vers celle d’une commémoration du vœu (un ex-voto ?) de consécration de la France à la Vierge prononcé par Louis XIII le 10 février 1638. Dans la partie supérieure, Dieu le Père, tenant lui-même un sceptre, semble bénir la scène » (Elodie Vaysse, catalogue). Remarquons que le Dauphin porte encore la robe bien qu’il soit revêtu du manteau royal ainsi que du collier de l’ordre du Saint-Esprit.
Nous l’avons dit, le Dauphin ne sera baptisé qu’à l’âge de six ans, le 24 mars 1668. Cérémonie que nous découvrons grâce à une tapisserie tissée à la demande de Louis XIV à la fin de son règne afin de compléter la tenture de L’Histoire du roi. Tapisserie tissée à partir d’un carton du peintre Joseph Christophe (1662-1748). Nous voyons là le moment essentiel, celui où le cardinal Antoine Barbarin baptise le prince.
Plusieurs tableaux prêtés par le musée du Prado (Madrid), exposés pour la première fois en France. Nous retrouvons le jeune prince peint par Jean Nocret : Portrait du dauphin en costume de baptême (vers 1668). Louis pose dans un décor fait de grands drapés de tentures rouge. Il porte un vêtement de brocart et de dentelles d’argent, un manteau assorti doublé d’hermine. Sur la table où il pose son bras droit, une couronne fleurdelisée, fermée à l’aide de petits motifs de dauphins. Le Portrait de Marie-Thérèse de France, dite « la Petite Madame » (vers 1670). Quatrième enfant du couple royal, elle est plus jeune que le dauphin, de quatre ans. Elle tient dans ses mains un citron « fruit luxueux provenant d’Europe méridionale et dont la conservation longue pourrait faire référence à l’espérance d’une vie qui le soit tout autant » (ibidem). Née en 1667, elle meurt de tuberculose en 1672.

Le Portrait du Dauphin, fils de Louis XIV, à l’âge de deux ans (1663), huile sur toile, dû aux pinceaux des cousins Beaubrun. Le cordon bleu l’ordre du Saint-Esprit barre la poitrine de l’enfant qui pose sa main sur une couronne. Il est vêtu d’une robe de cour rose avec col et d’un tablier de dentelles. Ces deux toiles entourent le Portrait de la reine Marie-Thérèse et de son fils le Dauphin en costume « à la Polonaise ». Tableau également peint par les cousins Beaubrun. La souveraine tient le dauphin, âgé de trois ans, par la main. Dans sa main droite, un masque noir, prélude à ce que seront les emblématiques bals masqués versaillais. Eblouissement devant le magnifique costume porté par la reine ! Richesse du brocart où dominent le rouge et le noir. Aspect presque « féerique » rendu par le grand nombre de diamants et perles brodés sur celui-ci. Il s’inspire de ceux portés par la délégation polonaise venue, en 1645, chercher la princesse Marie de Gonzague (1611-1667) avant qu’elle n’épouse le roi de Pologne.

L’appartement du Dauphin aux Tuileries
1666. Un appartement (cinq pièces au rez-de-chaussée de l’aile sud) est aménagé aux Tuileries pour l’héritier du trône. Pour l’essentiel, ils concourent à l’éducation du jeune prince. Décors et peintures dû aux peintres Charles Le Brun et Philippe de Champaigne (1602-1674). Sont rassemblés dans cette salle les toiles sauvées d’un décor disparu lors de l’incendie volontaire du palais (mai 1871) puis de la destruction des ruines (1883). Deux dessins, à la plume et encre brune, de Le Brun, représentent les plafonds de l’antichambre et de la grande chambre de cet appartement. Mais surtout des toiles où scènes mythologiques et allégoriques se succèdent. « Chiron devient l’archétype de l’éducateur (…) les quatre panneaux peints sur fond d’or disposés autour d’un compartiment central décrivent avec force détails les exercices physiques proposés par le centaure au jeune héros » (Frédérique Lanoë, catalogue). Ces panneaux, de forme octogonale allongée, étaient disposés en frise. Tous datés des années 1666-1669. Ainsi, le centaure enseigne à Achille (donc au Dauphin) le tir à l’arc, la course de chars, l’équitation et lui donne une leçon d’armes. De l’art d’instruire par l’image ! « Entre ces panneaux se nichaient dans les coins quatre compositions ovales articulées autour d’un couple d’enfants voletant dont les attributs renvoient aux allégories de la Justice et des Sciences » (ibidem). Dans l’alcôve où le Dauphin dormait, toujours de Philippe de Champaigne, Aurore chassant la nuit et Le Repos, dit aussi Le Soir. Somptueux drapé rose du vêtement d’Aurore qui tient un flambeau dans sa main droite tout en jetant des fleurs de la gauche. Figure alanguie du Repos vêtue de gris, tenant dans sa main un arc, le regard rêveur. Le seul Portrait équestre du Dauphin à l’âge de trois ans et quatre mois (ainsi qu’il est écrit, en lettre d’or, au bas de la toile), peint par Nocret. Regardons d’abord le cadre de ce tableau qui participe à la mise en scène. Nombreuses sont les « références iconographiques, comme les fleurs de lys, couronnes royales et dauphins sur le tapis de selle (…) Somptueusement vêtu en homme à un âge où il doit théoriquement toujours porter la robe, l’enfant esquisse un geste de majesté du haut d’un cheval luxueusement paré » (Elodie Vaysse, catalogue).

De Claude II Audran (1639-1684), deux peintures allégoriques datant des années 1666/69. D’abord, L’Histoire, le Temps et la Peinture. Toutes deux dans un décor à l’antique. L’Histoire, vêtue de rose et d’ocre, écrit dans un livre posé sur ses genoux. Elle pose son pied gauche sur un livre et l’autre à terre. La Peinture, vêtue dans les tons de bleu et de vert, est assise devant un chevalet. Toutes deux dialoguent. Assis à leurs pieds, le Temps, vieillard, barbu, ailé et en partie dénudé, courbé par les ans, avec ses attributs traditionnels : la faux et le sablier. Puis, La Fureur poétique, dit aussi La Poésie ou l’Inspiration. Un lourd drapé rouge au-dessus d’elle, la Poésie, en partie dénudée, couronnée de lauriers, cherche l’inspiration. Une plume dans sa main droite. Bras gauche posé sur une table, index sur la tempe. En arrière-plan, un livre ouvert de Claude Perrault (1613-1688) intitulé La Peinture, Poème. « Allusion discrète sans doute au rôle qu’avait pu prendre l’écrivain (…) dans la conception de ce foisonnant décor » (Frédérique Lanoë, catalogue).
L’éducation d’un futur roi
Dans une vitrine, un recueil de gravures extraites de quatre jeux de cartes… un Jeux d’armoiries des souverains européens et Etats d’Europe… des carnets d’écriture et même un devoir corrigé de la main de Bossuet. Un texte intitulé « Il faut réprimer sa colère » dont nous pouvons nous demander si le but a été atteint au vu des quatre signatures de l’enfant ! Au cours de notre visite nous découvrirons d’autres objets révélant un élève qui se montre appliqué, le plus souvent docile, parfois en difficulté. Mais toujours soucieux de plaire à son père !

Nous l’avons déjà évoqué. Louis XIV veille à l’éducation de son fils. Lui qui a souffert de la sienne, en quelque sorte, laissée pour compte ! Sont exposées deux pages des Mémoires de Louis XIV. Année 1666. Il les a écrites afin de « dresser lui-même les mémoires de son Règne, pour servir d’instruction à ce jeune Prince » (rapporté dans le Mercure galant, Paris, août 1667, VI). Mémoires que le roi n’a probablement pas rédigés lui-même mais a dictés. Il rappelle en premier lieu qu’être roi, c’est être élu de Dieu pour régner. En témoigne le vélin de Sylvain Bonnet (1645 ?-1705) intitulé Louis XIV exhortant le Dauphin.
Dans le couloir qui mène à la salle suivante, deux panneaux explicatifs. L’un concernant l’éducation du Grand Dauphin avec les noms de ses différents précepteurs, des sous-précepteurs et lecteurs. Puis dans la seconde colonne, ceux de l’équipe éducative. Avec l’indication de la fonction de chacun : maître de mathématiques et de philosophie, maître à dessiner, maître en luth ou encore spécialiste de la pédagogie par l’image. Le second panneau couvre la période 1661-1668 : la gouvernante supervise le personnel chargé de son bien-être (jusqu’au nom de la cuisinière chargée de préparer bouillies et soupes), de sa sécurité et de son éducation. Puis la période 1668-1680 où le Dauphin est placé sous l’autorité des hommes et reçoit une éducation rigoureuse et complète… Puisqu’il faut faire de lui un roi !
Continuons notre découverte de l’éducation du Grand Dauphin, cette « fabrique du prince (entre) tradition et innovation » selon l’expression d’Anne Régent-Susini (catalogue). Divers portraits. Celui des cousins Beaubrun, Louise de Prie, maréchale de La Motte-Houdancourt, duchesse de Cardonne (1624-1709), gouvernante de 1664 à 1692. Puis sollicitée à nouveau pour les enfants du Dauphin, de 1704 à 1709. Placé sous son contrôle, il « a appris avant l’âge de sept ans les principes fondamentaux de la religion, ainsi que les bases de l’histoire, de la géographie et des dynasties régnantes en Europe. Ses connaissances en latin lui permettent de comprendre la messe et l’histoire sainte, tandis qu’il maîtrise la lecture, l’écriture et le calcul. Dès ses quatre ans il est progressivement initié aux réalités militaires en assistant aux revues de troupes que son père passe dans la plaine de Colombes, l’habituant ainsi aux bruits et au commandement » (ibidem). A proximité, un tableau de Louis Elle, le Père : Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier (1612-1689) à qui la gouvernante a remis l’enfant (nu pour que les médecins l’examinent) lors de son « passage aux hommes ».
Autre portrait, peint par Pierre Mignard (1612-1695), celui de Jacques Bénigne Bossuet, évêque de Condom (Gers) qui devient son précepteur en 1670. Il est peint lors de sa première nomination comme évêque. Notons son regard bien veillant, son air presque jovial. Il est assis dans sa bibliothèque. Egalement un portrait de son élève, cette fois-ci du sculpteur Antoine Coysevox (1640-1720) : un médaillon de marbre dans un cadre de bois (vers 1676/77). Le buste d’un adolescent au visage encore enfantin. Cheveux bouclés. Cravate de dentelle élégamment nouée. Cuirasse ornée d’un dauphin.
Dans une vitrine, différents ouvrages imprimés. Mais aussi un Devoir de français du Grand Dauphin sur l’histoire de France avec les corrections de la main de Bossuet, daté des années 1670/75. La création de la charge de maître à dessiner permet à Israël Sylvestre (1661-1711) d’assister le Dauphin. Ici, par exemple, un Paysage avec un pont à la plume et encre brune (1676). Un livret de Tables de multiplication, de 1 à 10 000 (vers 1670). Un Atlas nouveau contenant toutes les parties du monde ou sont exactement remarqués les Empire, les Monarchies, Royaumes, Etats Republiques & Peuples qui si trouvent à présent. Ouvrage monumental composé de 46 cartes dressées par le géographe de Louis XIV, Guillaume Sanson (1632 ?-1703) et dédié au Dauphin comme l’indiquent les armoiries delphinales du frontispice. Sans oublier le feuillet, planche 3, issu du livre de Charles Mavelot (16 ?-1742) avec le « Chiffre de Monseigneur le Dauphin » ( voir plus haut).
Pour rester dans le domaine géographique, une paire de planisphères mécanisés en bronze doré. Il s’agit d’une commande du roi. Elles sont conçues par Ole Romer (1644-1710), alors astronome à l’observatoire royal et réalisée par Isaac Thuret (1630-1706), horloger ordinaire du roi. Un Planisphère pour les mouvements des planètes, calendrier et carte céleste. Ainsi qu’un Eclipsareum (cet instrument permet de prévoir les éclipses de Soleil et de Lune en tournant la petite clé située dans le quadrant arrière jusqu’à ce que l’index mobile atteigne les disques du Soleil et de la Lune). Les deux objets sont surmontés d’une image d’un soleil couronné (Louis XIV) et de deux instruments de mathématique surplombant chacun une corne d’abondance. Le pied, est formé d’une sphère ornée de feuilles d’acanthe, sphère elle-même portée par trois dauphins.

Monseigneur à la guerre
L’héritier du trône est destiné à devenir chef de guerre. De ce fait il reçoit très tôt une formation militaire. Nous l’avons dit, il accompagne son père qui passe ses troupes en revue. Sont exposés quatre modèles réduits de canons, en bronze. Un ensemble servant tant au divertissement qu’à la formation militaire. Ils sont aux armoiries du prince, avec des « anses en forme de dauphins stylisés » (Philippe Guyot, catalogue). Et commandés par Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) à Wolf Hieronÿmus Herold (1627-1693) dont la fonderie d’art est établie à Nuremberg. Ils étaient accompagnés de 500 figurines en argent dont la refonte, en 1690, participera au financement de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697). Pour rester dans le domaine de l’armement, une paire de pistolets (1687) réalisée par Bertrand Piraube (1635-1725). « (Ils) sont ciselés de rinceaux incrustés d’or et gravés de figures de Mars et Diane. Les platines sont ornés de guerriers antiques et de trophées, les calottes de crosse portent des masques grotesques rehaussés d’argent (…) ces motifs s’accompagnent de dauphins ciselés sur les contre-platines et les pièces de pousse ornant le haut de la crosse » (Dominique Prévôt, catalogue).
Cinq feuilles sur vélin calligraphiées et luxueusement enluminées (gouache, or et encre), issues d’un recueil aujourd’hui démembré, entourent le portrait du Grand Dauphin. Elles représentent les Emblèmes « Pour la cornette de Monseigneur le Dauphin » du Recueil des Devises pour le roi (vers 1663/68). Chaque emblème est accompagné d’un quatrain ou distique (groupe de deux vers renfermant un énoncé complet). Il s’agit de diverses propositions pour sa bannière militaire. La devise choisie le fut vers les quatre ans du prince. Elle figure sur les étendards (la cornette) de son régiment. Et les casques de ses gardes. C’est celle de Charles Perrault (1628-1703) qui a été choisie. « Le corps de la devise est un éclat de tonnerre sortant de la nuée avec ce mot Et ipso terret in ortu « toutes les choses de la nature sont faibles en leur naissance » (cartel explicatif). Ces feuilles sont dues à l’enlumineur Jacques Bailly (1629-1679).

Un plan de Philipsbourg pris par Monseigneur le dauphin le 30 du mois d’octobre 1688 (plume, encre de chine et aquarelle). Le Dauphin rejoint l’armée du Rhin dans cette bourgade qui tombe après un mois de siège. « Une des rares paroles publiques de Louis XIV à Monseigneur prononcée alors que ce dernier partait pour sa première campagne, rappelle au dauphin que succéder au roi, c’est d’abord devenir un chef de guerre : « Je vous donne occasion, de faire connaître votre mérite ; allez le montrer à toute l’Europe, afin que, quand je viendrai à mourir, on ne s’aperçoive pas que le roi est mort » [rapporté par le marquis de Dangeau (1638-1720) dans ses Mémoires], Matthieu Lahaye). Notons que ce sont les lieutenants-généraux dont Vauban (1633-1707) qui commandent les opérations. Cartes et gravures témoignent de cet épisode glorieux mais qui reste le seul de sa carrière !
Portrait de Louis (1661-1711) Dauphin de France, une huile sur toile, dû au pinceau de Hyacinthe Rigaud (1659-1743). Bien avant le célébrissime tableau du roi son père, que nous connaissons tous. C’est le Grand Dauphin qui commande à l’artiste son portrait. Portrait qui sert d’affiche à l’exposition. Par la suite, son fils, le duc de Bourgogne fera appel également à lui, en 1702. Elodie Vaysse indique dans son commentaire (catalogue) que ce tableau conservé à Madrid est, probablement, la plus fidèle version de l’original et « pourrait prétendre au statut d’original sans la présence sur la couche picturale d’une inscription caractéristique « fais par hyacinthe Rigaud / Versailles, 1708 » en lieu et place de 1697. La complexité des éléments de décor ainsi que nœud bleu au froissement naturel, dans les cheveux du prince (absent de tous les autres exemplaires), peuvent faire penser qu’il s’agit du tableau faisant souche. Tableau dont aurait hérité Philippe V à la mort de son père. Le Dauphin se fait représenter en armure devant une scène de bataille. Cet arrière-plan a été confié au peintre des batailles, Joseph Parrocel (1646-1704). Tourné vers la droite, il porte l’écharpe blanche de commandement militaire, représentant ainsi le roi. Remarquons le nœud et l’envol des pans de celle-ci. De la main droite il lève le bâton de maréchal, sa main droite posé sur un casque.
La famille du Grand Dauphin
La seconde partie du parcours s’attache à sa vie familiale. Un mariage princier est avant tout un mariage diplomatique. Résultant parfois suite à de longues négociations. Ainsi le mariage du Dauphin est l’accomplissement d’un engagement pris avec la Bavière (1670) qui choisit de soutenir la France avant même le début de la guerre de Hollande (1672-1678). 1680. Louis épouse la fille de l’électeur de Bavière, Marie-Anne-Christine-Victoire (1660-1690). Mariage scellant une alliance avec l’un des états catholiques les plus puissants du Saint-Empire. Mariage par procuration scellé à Munich en janvier 1680. La famille royale rencontre la future Dauphine le 7 mars, à Vitry-le-François. Le mariage eu lieu à Châlons et « le soir, les époux couchèrent dans le même lit afin de valider l’union par la consommation du mariage » (Matthieu Lahaye).
Un double portrait en pied des aînés du prince-électeur Ferdinand Marie de Bavière (1636-1679) : Le prince héritier Maximilien Emmanuel et Marie-Anne de Bavière enfants (vers 1666) peint par Sebastiano Bombelli (1635-1719). Les deux enfants âgés de quatre ans pour lui et de six pour elle, regardent hors champ, un léger sourire aux lèvres. Le petit prince tient sa main blottie dans celle de sa sœur. Somptuosité des costumes à la mode française encore accentué par le raffinement chromatique où dominent les tons de rouge. Un tableau d’Arnould de Vuez (1644-1720) : Allégorie de l’alliance de la France et de la Bavière. Avec au centre de la composition, la personnification des deux pays qui se donnent la main dans un geste d’union. A leurs côtés, la Libéralité (qui répand des pièces d’or), l’Abondance (et sa corbeille de fruits)… La Renommée (brandit deux trompettes)… ou encore l’Hymen et Apollon qui consacrent cette union par leur présence divine.
Un portrait de l’atelier de François de Troy (1645-1710), Marie-Anne de Bavière, dauphine de France. Objets de commentaires plus ou moins malveillants sur sa beauté (son apparence ne correspond pas à l’idéal de beauté féminine selon les courtisans français), le peintre est envoyé à Munich afin de réaliser le portrait de la princesse. Ses cheveux bruns bouclés encadrent un visage oblong illuminé par des grands yeux bruns au regard bienveillant. Au premier plan, un amour lui présente la couronne delphinale. A ses côtés, un petit épagneul cavalier king-charles que la princesse montre du doigt. A moins qu’elle ne l’écarte ?
Les deux époux s’entendent d’abord bien, partagent le même goût pour l’opéra et le théâtre. Par contre, d’autres loisirs les séparent : elle aime la danse, lui la chasse et le jeu. Quatre ans plus tard, il devient infidèle. Après la mort de la reine en 1683, la Dauphine devient la première dame de la cour. Mais elle n‘en supporte pas les contraintes et le roi la « rappelle à l’ordre » à plusieurs reprises. Nous l’avons dit, malgré de nombreuses fausses couches, elle donnera naissance à trois garçons viables, assurant ainsi la continuité dynastique. Après la naissance du duc de Berry (1687), elle ne recouvre pas la santé et meurt en avril 1690. Une estampe présente le mausolée funèbre de la dauphine : un immense baldaquin de bois peint, tendu de velours noir brodé aux armes de la défunte.
De Pierre Mignard, une huile sur toile monumentale (232 x 304 cm) peinte en 1687 : La Famille du Grand Dauphin. Tableau qui incarne parfaitement une dynastie assurée ! Mais aussi une rareté au XVIIIème siècle, celle de la représentation de l’ensemble de la famille. Le Grand Dauphin se tient légèrement à l’écart du groupe, assis accoudé à une table, le regard tourné vers sa famille. Il porte un manteau rouge avec la colombe de l’ordre du Saint-Esprit. Une de ses chiennes à ses côtés. Ses trois fils portent le cordon bleu sur l’épaule droite. Cordon qu’ils reçoivent à la naissance. Ils entourent leur mère. Cette dernière est peinte le visage baissé, l’air triste. A quoi pense-t-elle ? Sur ses genoux, Charles, duc de Berry, enfant potelé et joufflu tient un hochet dans sa main droite. A ses pieds, Philippe, duc d’Anjou, est vêtu de bleu et serre un petit chien contre lui. Quant à Louis, duc de Bourgogne, vêtu de rouge, il est le seul personnage en mouvement du tableau, brandissant une lance. Tonalité chromatique où se mêlent le rouge, le bleu et le jaune ocre (robe de la dauphine). Comme souvent, afin d’éviter de fastidieuses séances de pose, chaque portrait est peint sur un morceau de toile qui est inséré par la suite à la composition.

Deux portraits peints, en décembre 1696, par François de Troy : les jeunes Philippe, duc d’Anjou et Charles, duc de Berry. Ils ont été commandés par Bossuet. Ainsi que celui de Louis, duc de Bourgogne (tableau aujourd’hui perdu). Nicolas de Largillière (1656-1746) peint, lui aussi, vers 1710, un portrait du cadet de la famille, Charles, qui a peu de chance de monter sur le trône. Il passe pour « avoir été l’enfant préféré de son père, comme lui blond aux yeux bleu » (Elodie Vaysse, catalogue). Sur ce portrait, il porte une armure parsemée de fleurs de lys. Et le manteau des chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit ainsi que la croix et le cordon bleu. Pour l’anecdote, il meurt en mai 1714 des suites d’une glissade de son cheval lors d’une chasse dans la forêt de Marly et… réclame la grâce de celui qui l’a blessé !
Une huile sur toile d’Antoine Dieu (vers 1662-1727), un modello destiné à compléter la tenture de L’Histoire du roi : La Cérémonie de mariage du duc de Bourgogne et de Marie-Adélaïde de Savoie le 7 décembre 1697. Union qui se déroule dans la quatrième chapelle de Versailles. Le carton ne sera jamais traduit en tapisserie du fait de la mort du Dauphin, de son fils et de sa belle-fille. Un buste en marbre (1710) dû au ciseau d’Antoine Coysevox présente les traits de la princesse, Marie-Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne. Finesse du visage, traits réguliers, regard affirmé. Cheveux bouclés montés en chignon dont une boucle retombe sur son épaule. Elle mettra au monde trois fils viables, les deux premiers meurent rapidement. 15 février 1710, elle accouche de son dernier enfant, encore un fils, qui prend aussitôt le titre de duc d’Anjou (comme Philippe V). Il succédera à son arrière-grand-père sous le nom de Louis XV (1710-1774). Née en 1685, la Duchesse meurt en 1712.

De Versailles à Madrid
Le Grand Dauphin est souvent présenté comme indolent. Sans doute parce qu’il ne contredit pas la volonté paternelle. Néanmoins, il fait preuve d’une grande conviction pour infléchir cette volonté paternelle et royale ! Le roi Charles II d’Espagne (1661-1700) meurt sans héritier. Il avait placé le Grand Dauphin au cœur de sa succession car il était le petit-fils du roi Philippe IV d’Espagne (1605-1665), lui-même beau-père de Louis XIV. Monseigneur « étant le fils de la fille aînée de Philippe IV, il a des droits solides à la couronne d’Espagne et comme il doit lui-même hériter du trône de France, il les cède à son fils cadet » (Clément Oury, catalogue). Le roi attend l’audience des ambassadeurs pour annoncer publiquement et solennellement cette acceptation. Le jeune duc est présenté à l’ambassadeur d’Espagne, le marquis de Castel dos Rios. En témoigne une Allégorie de la reconnaissance du duc d’Anjou comme roi d’Espagne, le 16 novembre 1700, tableau d’Henri-Antoine de Favanne (1668-1752). La scène ne figure pas le cabinet du roi où elle a eu lieu mais un paysage. Sont présents, une naïade, un dieu fleuve qui doit être la Bidassoa ainsi que Hercule terrassant l’ennemi de son gourdin. La France, vêtue de bleu, présente son futur souverain à l’Espagne agenouillée qui tend la couronne au nouveau roi. Assis sur des nuées, le Génie de l’Espagne désigne, de l’index, le futur roi au cardinal. La lumière, venant de côté, met l’accent sur les visages de la France et du duc ainsi que sur le génie.Louis XIV décide immédiatement de traiter son petit-fils en souverain et l’installe dans son grand appartement. Mais il ne peut souffrir que le roi d’Espagne puisse loger dans son ancien appartement de l’aile du Nord. Ainsi jusqu’à son départ pour Madrid, Philippe V dort dans le salon de Mercure. Et…, fait exceptionnel, deux rois dorment en même temps à Versailles ! Le nouveau roi quitte Versailles le 4 décembre 1700 et arrive à Madrid en janvier.
Petit retour en arrière avec un tableau dont l’auteur est anonyme, Allégorie du traité de Nimègue (Charles II d’Espagne et Louis XIV). Au vu de la facture de cette œuvre, il est à penser qu’elle est probablement d’origine flamande. Rappel. Les traités de Nimègue sont un ensemble de sept traités mettant fin à la guerre de Hollande (1672-1678). Louis XIV saisit la main droite du souverain espagnol. Tous deux sont en armure, chacun s’appuyant sur une canne. Tous deux portent un grand manteau. Celui du roi de France est bleu orné de fleurs de lys, bordé d’hermine. Il arbore le cordon bleu et la croix de l’ordre du Saint-Esprit dont la forme est inhabituelle. Le manteau du roi d’Espagne est rouge, également bordé d’hermine mais orné d’un aigle impérial. Il porte, autour du cou, le collier de la Toison d’or. Remarquons la taille imposante de Louis XIV qui domine Charles II. Et son regard plein de condescendance pour le souverain espagnol ! Une façon de notifier que le roi de France triomphe ! Il est vrai que l’Espagne cède à la France une partie des Pays-Bas et de la Franche-Comté.

Louis XIV demande à Hyacinthe Rigaud de réaliser le portrait de son petit-fils. C’est chose faite entre 1700 et 1704. Philippe V est revêtu du costume de satin noir « à l’espagnole ». Le peintre n’omet ni la golilla (col plat et rigide) ni l’épée à taza (large garde), alors tombée en désuétude en Europe mais qui survivait encore à la cour de Madrid. Un gigantesque rideau de velours rouge fait office de décor. Attitude similaire à celle de son grand-père : corps de profil, pieds « en ciseau », main gauche sur la hanche. Main droite sur la couronne posée sur un coussin de brocard. Il porte le cordon bleu et la plaque de l’ordre du Saint-Esprit. Également le collier de la Toison d’or, l’ordre de chevalerie de la maison des Habsbourg. Réunion des deux ordres principaux de la France et de l’Espagne qui pourrait annoncer l’intention d’une réunion des deux couronnes… Ce qui provoqua, à terme, la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714).
De Louis Michel Van Loo (1707-1771) Philippe V et sa famille, peint avant 1743. Curieusement ce n’est pas le roi qui occupe le centre de la composition mais sa seconde épouse, Elisabeth Farnèse (1692-1766). Vêtue du grand manteau rouge, elle pose d’ailleurs le bras sur le coussin de velours où est déposée la couronne. Alors que le roi est assis à ses côtés, un chapeau dans une main, une canne dans l’autre. En arrière-plan, les quatre couples princiers sont représentés côte à côte. Ainsi que le cardinal infant. Derrière le roi, sa fille Marie-Thérèse destinée au dauphin, fils de Louis XV. Aux pieds de la reine, une infante jouant avec son chien. Somptuosité du décor fait de colonnes grecques et d’un immense drapé de velours vert. Opulence des décorations, des épées. Présence affirmée des couronnes et de la main de justice.
Une collection royale
La dernière partie de l’exposition permet de découvrir l’univers raffiné du Grand Dauphin, prince mécène et grand collectionneur, à l’image de son père. Ce dernier encourage vivement son fils à développer sa passion pour les beaux objets, lui en offrant lui-même.
Nous traversons un couloir où sont exposés tableaux, bronzes, gemmes, mobilier. Sur notre gauche, une huile sur bois transposée sur toile, de Raphaël (1483-1520) et Giulio Romano (1492 ou 1499-1546) : Portrait de Dona Isabel de Requesens, vice-reine de Naples dit longtemps Portrait de Jeanne d’Aragon. Effets de lumière pour accentuer le contraste entre la carnation claire du personnage, le velours rouge intense et le décor sombre dans lequel elle pose. En face, de Francesco Albani (1578-1660), une huile sur cuivre, Cybèle et les Saisons, dit aussi Allégorie de la Terre (vers 1626). Mère des dieux, Cybèle est assise sur un trône orné de deux lions. Des divinités symbolisant les saisons l’entourent : Bacchus et Cérès, Pomone et Flore. Entre les nuages, surplombant la scène, Apollon sur son char évoque les bienfaits du soleil sur la terre. En arrière-plan, un troupeau de moutons gardé par des satyres. De l’autre côté, des naïades. Dans un registre voisin, La Nourriture de Bacchus, dit aussi La petite Bacchanale de Nicolas Poussin (1594-1665). Ou encore une toile d’un peintre sans doute italien : Paysan buvant à une bouteille.
Dans le domaine du mobilier. Une Table à écrire (vers 1680/84) en bois de chêne et marqueterie attribuée à Pierre Gole (vers 1620-1684). En « forme de guéridon tripodes et munie de plateaux à charnières, à décor de marqueterie de métal présentant dauphins et fleurs de lys » (Frédéric Dassas, catalogue). Une Paire de commodes (vers 1690-1700) attribuées à Renaud Gaudron (mort en 1727) qui fait partie des meubles que Philippe V reçu en héritage à la mort de son père. Depuis, elles sont demeurées dans les collections royales espagnoles. Elles sont issues de l’appartement privé (palais de la Zarzuela) de l’actuel roi Philippe VI et exposées ici grâce à un prêt exceptionnel de Sa Majesté. Placage d’ébène et d’amarante, marqueterie de bois polychromes et bronze doré. En façade, trois tiroirs disposés en trois rangs. Elles reposent sur des pieds garnis de sabots en forme de pieds de biche feuillagés. Notons le monogramme, double LL, et les dauphins sculptés sur la bordure des plateaux.

Fin 1681, Louis XIV fit don à son fils de plusieurs « curiosités » dont un ensemble de neuf bronzes qui sont présentés ici. Bronzes qui ornaient ses appartements et ont « suivi » le Dauphin dans ses diverses résidences. Citons, entre autres, Hercule et le sanglier d’Erymanthe ou L’Enlèvement d’une Sabine. Le Grand Dauphin était moins amateur de bronzes que son père. Mais un prince se devait d’en posséder ! Il fait exécuter de nombreux meubles pour présenter ses collections. Dont les piédestaux exécutés par André-Charles Boulle (1642-1732). Soit des gaines droites (appelées scabellons) soit des gaines octogonales.

Plusieurs ouvrages issus de sa bibliothèque… des parchemins… des livres de prières de petit format sont exposés. De reliure sobre, généralement en maroquin rouge à ses armes. Un manuscrit inventorie ses collections : Agates, cristaux, porcelaines, bronzes et autres curiosités qui sont dans le cabinet de Monseigneur le Dauphin. Inventaire établi en 1689 « qui divise la collection en « Agates » c’est-à-dire pierres de couleur et en « Cristaux » (de roche) » (Daniel Alcouffe, catalogue). Inventaire ouvert au chapitre relatif aux agates. Contrairement à son père, il préférait les pierres de couleur, goûtant à « la beauté des agates, des jaspes ou lapis-lazuli mis en valeur par des montures en or émaillé somptueuses et originales, enrichies de pierre précieuses et, souvent, de camées et d’intailles (…) Les orfèvres donnèrent libre cours à leur créativité » (Stéphane Castelluccio, Carnets de Versailles n°27, octobre 2025-mars 2026). Nous découvrons certaines de ces pièces dans la salle suivante.
Auparavant, un mot sur les deux bustes en marbre blanc, tous deux de Coysevox (années 1677-1682). « Tournés l’un vers l’autre, le père et le fils semblent se répondre, tout comme les ornements des piédouches : le soleil apollinien pour le roi et le dauphin, également présent sur la cuirasse pour Monseigneur » (Lionel Arsac, catalogue). Notons le visage rond du dauphin, marqué par un embonpoint qui le caractérise dès sa jeunesse.


Le cabinet des Glaces de Monseigneur
Dans l’appartement du Grand Dauphin à Versailles. Il ne s’agit pas d’une reconstitution d’un cabinet aujourd’hui disparu, mais d’une évocation de celui-ci à travers une sélection de pièces réunies ici. « Dans l’aile du Midi, il aménagea ainsi un Cabinet doré, dit aussi Cabinet des Glaces, pour lequel Pierre Gole réalisa un plancher de marqueterie de bois de rapport » explique Lionel Arsac. Est exposé ce Dessin du parquet de monseigneur dans l’aile du Midi (vers 1681/83). « (… il) s’ordonne tel un parterre végétal de rinceaux et d’arabesques autour du chiffre couronné de Louis de France » (Ariane James-Sarazin, catalogue). Pour l’anecdote : il fallait se munir de chaussons pour se déplacer sur ce parquet lambrissé ! Quant aux murs, ils étaient couvert de marqueteries d’écaille, de laiton ou encore de cuivre incrusté de miroirs. De même que le plafond.
Nombreux sont les objets présentés, dans des vitrines, à notre regard admiratif ! Une Aiguière et son bassin en héliotrope (vers 1660). L’héliotrope est ici une variété de calcédoine vert foncé, tachée de rouge et opaque. L’aiguière de forme évasée, au pied rond et bec incliné, est fréquente dans l’argenterie des XVI-XVIIIème siècles. Le bassin, de forme ovale, est composé de plusieurs plaques. Les deux objets sont sertis d’or émaillé de feuilles et de fleurs et de perles. L’ensemble est attribué à l’atelier des Miseroni à Milan. En cristal de roche, un Vase à boire orné de guirlandes… un Vase rond couvert avec un décor narratif… une Fontaine de table (cristal de roche, or émaillé et argent doré) d’une forme qui tient à la fois du coquillage ou du vaisseau… un Vase en forme de lampe à huile (citrine, quartz fumé, or et émail).

Pièces complétées par un ensemble d’étuis ayant abrité les vases et permettant leur transport en sécurité. Ils sont généralement en cuir, bois, métal et tissu rouge. « Leur décor consiste en une garniture ornée de motifs dorés au petits fers, soit de tissus riches comme le velours, soit de cuirs fins comme le maroquin, à la finition brillante obtenue par polissage, normalement teint à la cochenille. L’intérieur est doublé d’une étoffe en laine ou en soie matelassée » (Letizia Arbeteta Mira, catalogue).

En bas : anonyme, Etui pour un vase en cristal de roche à anses en volutes et à décor de roses, avant 1689 ; cuir, bois, métal, velours ; H 29 x L 21 x Pr 12 cm ; poids 654 gr ; Madrid, Museo Nacional del Prado, O003046.
En haut devant : Hubert Margoulet ? Paris, Etui pour un vase en cristal de roche à bec verseur et anse trilobée, 1690-1711 ; cuir, bois, métal, tissu ; H 24 x L 18,5 x Pr1 6, 5 cm ; poids 364 gr
Des porcelaines, présents du roi de Siam. Offerts lors de la seconde ambassade reçue à Versailles en 1686. Dont une Coupe en jaspe sur pied en argent doré. La coupe, de jade gris, figure un bouquet de feuilles de lotus d’où émerge un animal fantastique. Le pied est une monture française en argent doré et porte le poinçon de décharge d’orfèvre (preuve que l’orfèvre s’est acquitté de l’impôt sur les métaux précieux), maître Michel Debourg. Un vase en forme de bouteille, panse ronde et col allongé, Vase Fonthill, dit aussi Vase Gaignières. « Chef d’œuvre en porcelaine à glaçure qingbai, blanc bleuté, de la dynastie Yuan vers 1300-1330. (…) il présente un décor avec quatre médaillons de fleurs en relief » (Vincent Bastien, catalogue). Un dessin aquarellé de Roger Gaignières où ce vase est orné d’une monture en argent doré et émaillé. Monté en buire (en forme de cruche à bec et à anse) comme c’était souvent le cas à la fin du XIVème siècle. Y figurent différents types de blasons.

En bas : anonyme, Recueil de dessins, gravure et aquarelle, XVI-XVIIème siècle, Dessin du vase Gaignières orné de sa monture en vermeil ; dessin sur papier avec rehauts aquarellés, H 31 x L 35 cm ; Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 20070 © Jeanne-Marie Boesch
Ainsi que le précise Stéphane Castelluccio, « tout au long de sa vie Monseigneur continua d’enrichir sa collection grâce à des achats effectués à la foire Saint-Germain et auprès de grands marchands parisiens ». Il disposait de suffisamment de temps libre pour se consacrer à ce plaisir de collectionneur, faute de participer au gouvernement !
Les divertissements
Père et fils partagent la passion des arts comme nous venons de le voir. Ils partagent également celle des plaisirs. En premier lieu, la chasse à laquelle le Dauphin s’adonne avec ardeur dès son plus jeune âge. Mais il est également amateur de chiens de chasse et devient un cynophile averti. Nous devons ainsi plusieurs huiles sur papier collées sur carton (non exposées) à François Desportes (1661-1743) représentant des chiens de sa meute. Nous l’avons dit, le Dauphin nourrit un véritable engouement pour la vénerie du loup. Pour quelles raisons ? Cela reste un mystère ! Deux tableaux (1702) l’illustrent : La chasse au loup et Après la mort du cerf, anciennement dit La mort d’un chevreuil. Ils ont été peints pour le château de Meudon. Le premier représente l’instant où les chiens assaillent le loup. La peinture de Desportes donne une impression de mouvement bien que se « focalisant » sur la scène centrale. Au loin, sur la droite, l’équipage du Dauphin est esquissé. Les types de chiens sont longilignes ce qui les rapprochent de certaines peintures flamandes. Nous les retrouvons sur la seconde toile qui présente une scène plus calme : celle qui suit immédiatement la mort de l’animal. Au premier plan, deux chiens s’abreuvent. Au second, deux autres ont encore la langue pendante. Au centre, leur proie morte. Accrochée à l’arbre, une trompe de chasse.

Théâtre, musique et fêtes de cour font partie de ses divertissements. Nous l’avons évoqué, le Dauphin organise des carrousels, manifestation équestre très prisée. D’un faste prodigieux comme en témoigne une estampe aquarellée de Jean I Berain (1640-1711), le Caparaçon du cheval de parade Le Glorieux, monté par le Dauphin (Carrousel des galants maures de Grenade). Ce caparaçon « de couleur « incarnat vif » était composé d’un réseau d’arabesques découpé et brodé de fils d’or, et de grands fleurons brodés, le tout enchâssé de rubis et diamants » (Hélène Delalex, catalogue). Bals masqués… fêtes en plein air… qui nécessitent l’apprentissage de la danse et de la musique. Sont exposés : une partition manuscrite de Marc-Antoine Charpentier, intitulée Gratiarum actiones ex sacris codicibus excerptae / pro restitua serenissimi Galliarum Delphini salute. Des motets chantés lors de la messe destinée à la guérison du Dauphin frappé par une forte fièvre en 1680. Une page autographe qui donne dans le détail une instrumentation originale de trois flûtes. Une page titre du Livre quatrieme. Motets à I, II et III voix sans symphonie et avec symphonie (1706) qu’André Campra (1660-1744) dédie au dauphin. Une curiosité : la Pochette de Dimanche Drouyn (16..) aux armes du Grand Dauphin. Il s’agit d’une sorte de petit violon (ici 37 cm de haut pour 23 cm dans sa plus grande largeur) utilisé par les maîtres à danser afin de rythmer les leçons.

Meudon, son domaine favori !
Le Grand Dauphin disposait d’un appartement dans chaque résidence royale. Mais Meudon est son domaine favori. Résidence acquise, par le roi, de la veuve du marquis de Louvois et offerte en échange du domaine de Choisy (1675). Le roi rachète également les seigneuries voisines constituant un domaine immense, clos de… vingt-cinq kilomètres de murs ! Résidence qui devient sa véritable demeure. Résidence où il se sent libre ! Et surtout Meudon est idéalement situé entre Paris et Versailles. « Monseigneur consacre les seize dernière années de sa vie au déploiement du domaine » (Pierre-Hyppolyte Pénet, Carnets de Versailles n°27). Il y engloutit des sommes colossales pour son embellissement. Demandant notamment à Jules Hardouin-Mansart (1646-1708) de nouveaux aménagements. Et passe commandes aux meilleurs peintres. La rénovation du Château-Vieux s’avère insuffisante pour loger l’ensemble de sa famille et ses invités. Et malgré l’aménagement de l’aile des Marronniers, les espaces ne suffisent toujours pas ! La construction d’un nouvel édifice, le Château-Neuf, démarre en 1706. L’édifice remplace les pavillons de la Grotte. Une Orangerie sera également ajoutée. De ce domaine, il ne reste aujourd’hui que quelques vestiges.
De Pierre-Denis Martin (1663 ?-1742), une Vue du château de Meudon vers 1723, huile sur toile (sans doute un dessus-de-porte) peinte après la mort du Dauphin. Elle nous permet d’imaginer ce que fut cette demeure. Ainsi qu’une reconstitution en 3D qui fait revivre les lieux (voir photo). Sont exposés divers plans concernant les aménagements de la façade ou du rez-de-chaussée du Château-Vieux. Le Dauphin y fait installer une série de gouaches représentant les bosquets du parc de Versailles. Ces gouaches sont de la main de Jean Cotelle (1646-1708). Miniatures réalisées avant 1693.

Le château abrite une collection de tableaux dont certains probablement transférées de Versailles. Nous y retrouvons des artistes très prisés. Et des peintures à sujets soit mythologiques, soit religieux. Ainsi Charles de La Fosse (1636-1716) et Hercule entre le Vice et la Vertu (1700)… Jean Jouvenet (1644-1717) et Latone et ses enfants. Egalement exposés des dessins préparatoires au tableau La Résurrection d’Antoine Coypel (1661-1722), grand tableau cintré (plus de 4 m de haut) destiné au maître-autel de la chapelle édifiée au début des années 1700. Une sanguine, Etude pour le Christ avec reprises de la main gauche et du visage… Deux dessins à la pierre noire : une Figure à demi-nue les bras levés… un Soldat en buste, de dos. Rappelons de l’artiste préparait soigneusement ses compositions. En témoigne le repentir de la main du centurion casqué (voir notre précédente chronique).
L’inventaire des peintures laissées à Meudon par la marquise de Louvois fait état d’une quarantaine de tableaux de fleurs fixés dans les lambris, explique Claudia Salvi (catalogue). Par conséquent, ils ne peuvent être ôtés. Par la suite, le Dauphin souhaite une série de tableaux pour son appartement d’été. Il en commande treize à Jean-Baptiste Blin de Fontenay (1653-1715). Sont exposés une Vasque de bronze remplie de fleurs et Une médaille d’or entourée d’une guirlande de fleurs, un fusil et une gibecière auprès. Tous deux peints entre 1702 et 1705. Chatoiement des couleurs. Grâce et légèreté s’en dégagent.
Claude III Audran (1658-1734) dessine, en 1708, une série de cartons pour une tenture destinée à l’alcôve de la chambre à coucher du Dauphin. Un ensemble de douze bandes verticales constituent la tenture des Douze Mois grotesques en bandes. « A chaque mois sont associés une divinité païenne, placée sous un portique au centre, et le signe du zodiaque qui lui correspond, en partie haute. D’étroites bandes de séparation à fond pourpre et enrichies de fils d’argent, portent les emblèmes du destinataire » (Arnaud Denis, catalogue).

Une paire de termes (sorte de statue n’ayant que la tête de figure humaine et terminée en gaine par le bas) de provenance italienne, en marbre à têtes noires, aux draperies de couleurs différentes : une Mauresse et un Maure. « Par la richesse chromatique des marbres, ils répondaient entre autre aux tableaux à fleurs de Monnoyer (1636-1699) qui rythmaient l’attique (d’un) vaste espace d’attente et d’apparat » (Lionel Arsac, catalogue). En 1695, le Dauphin signifia à la marquise de Louvois qu’il conserverait ces « bustes et escabelons » (piédestal haut et étroit servant de support à un vase, un buste). Une tête d’Alexandre le Grand en porphyre qui appartenait au cardinal Mazarin et à laquelle le Dauphin accorda une place d’honneur dans ses collections. Attribuée à Giovan Francesco Rustici (1475-1554), Apollon vainqueur sur serpent Python (1535-1545). Un bronze installé dans la niche du palier supérieur du grand escalier (Château-Neuf). Le dieu foule aux pieds le serpent et s’apprête à tirer, de la main droite, une flèche de son carquois. La main gauche devait tenir un arc. Le dieu solaire vainqueur d’un monstre : iconographie fort prisée dans la sphère versaillaise… Louis XIV y étant volontiers assimilé.
Le Château-Neuf est construit à cheval sur la terrasse de l’ancienne grotte. Grotte que nous découvrons sur un dessin préparatoire à une estampe : Vue de la grotte du château de Meudon d’Israël Sylvestre (1621-1691). Ce dessin, parmi trois autres, présentant une sorte « d’état des lieux » après les travaux de Louvois, alors surintendant des Bâtiments du roi. A noter que ce nouveau château offre une distribution novatrice des pièces. Les trente-sept appartements sont tous desservis par un corridor central à chaque étage.
Une eau-forte sur papier (vers 1720) de Jean Mariette (1660-1742) montre le Plan général des jardins de Meudon. « Un espace immense et contrasté (…) dont la commodité de la promenade dicta les premiers aménagements » (Aurélia Rostaing, catalogue). Car, lors d’une de ses visites, « le roi n’avait pu accéder en roulette à certains parterres et bassins ». De fait, les aménagements permirent une circulation ininterrompue. Des aménagements réalisés en parallèle aux travaux de décoration (terrasses, cascades, buffets d’eau, allée forestière,…) que nous découvrons grâce à divers dessins.
La sculpture n’est pas absente. A nouveau des dons royaux mais aussi des choix du dauphin. Si, le Château-Vieux « sert » d’écrin à ses collections (selon le mot de Lionel Arsac), le décor sculpté des jardins du Château-Neuf est issu de commandes delphinales. Sont exposés deux bronzes modernes, fondus d’après l’antique Vénus Médicis, offerts par le roi : une Vénus Médicis et un Adonis, dit aussi Jeune homme, Jeune berger ou Jeune athlète (années 1685/87) de Jean-Balthazar Keller (1638-1702). Et destinés, avec d’autres, au parterre de la grotte. Leur nudité sculpturale fait partie d’un érotisme qui plaît au Grand Dauphin ! Notons la présence d’un dauphin chevauché par des putti, à l’arrière de la jambe droite de la déesse.

Nous l’avons dit. Seuls quelques vestiges demeurent de ce château si cher au Grand Dauphin. Un tableau (vers 1805) d’Hubert Robert (1733-1808) évoque La Démolition du Château de Meudon. 1793 : pose de scellés puis création d’une cartoucherie en son sein. 1795. Un incendie ravage une grande partie du château. Qui se dégrada et fut en but à plusieurs années de pillage. 1803 : un arrêté consulaire décide de sa démolition. Dans ce but, il est vendu à un entrepreneur des Ponts et Chaussées et à un marchand de bois. La scène peinte évoque un moment du chantier. Au milieu des ruines, les ouvriers du premier plan « s’affairent à la conservation des colonnes de marbre (… faisant) manifestement allusion au remploi de celles-ci dans la construction de l’arc de triomphe du Carrousel à Paris entre 1806 et 1808 » (Dominique Brême, catalogue).
Une curiosité : une chromolithographie (impression lithographique en couleurs) partiellement vernie datant de 1871. Le Château de Meudon bombardé par les Prussiens en 1870. Un bombardement venu de Paris provoque un incendie réduisant le bâtiment en ruine. 1875. « Les vestiges sont confiés à l’astronome Jules Janssen qui y fonde un observatoire d’astronomie physique, annonçant la reconversion scientifique du site, de nos jours encore rattaché à l’Observatoire de Paris (Lorène Legrand, catalogue).

De l’oubli à la mort
Mars-avril 1711. Agé de 49 ans, Monseigneur contracte la petite vérole (variole). Une épidémie sévère sévit alors dans le secteur Versailles-Meudon. 5 avril, il fait ses Pâques à Versailles et assiste, le 8 avril, au Conseil. Il rentre à Meudon et s’installe dans le Château-Vieux. Sa santé se dégrade. Le 10 avril, le roi se rend au chevet de son fils et s’installe à Meudon. Le roi ne craignait pas la contagion car il avait contracté la maladie en novembre 1647. Nouvelle dégradation de sa santé. Le 14 avril, il reçoit l’extrême-onction peu avant de rendre son dernier souffle. Le roi est effondré et se rend à Marly. Ses ministres « trouvèrent un souverain éprouvé et un père traversé par les chagrins du deuil ». (Matthieu Lahaye). Le marquis Jean-Baptiste Colbert de Torcy (1664-1746) écrit dans ses Mémoires : « Mais à peine Elle [le roi] put parler de sa douleur et Ses larmes Lui coupaient la Parole chaque fois qu’Elle voulait S’expliquer ». Par mesure d’hygiène, les honneurs ne furent pas rendus au Grand Dauphin. La levée du corps s’est faite en toute hâte, le 16 avril. La dépouille est emmenée à la basilique de Saint-Denis. L’organisation des funérailles échoit au duc de Bourgogne, nouveau dauphin et fils du défunt. Il fixe la cérémonie au 18 juin. Cérémonie qui se déroule en présence de ses deux fils. Une autre aura lieu le 26 septembre, à Madrid, en présence de son autre fils le roi, Philippe V. Un projet pour son tombeau est présenté dans la dernière salle de l’exposition. Projet non abouti. Nous l’avons déjà dit, l’année suivante, le duc et la duchesse de Bourgogne tombent malade et succombent. Suivi de peu par leur fils Louis, duc de Bretagne, âgé de cinq ans. Son petit frère, sera préservé grâce à la prévenance de Mme de Ventadour. Et deviendra le nouveau dauphin. On parle alors de « l’année des quatre dauphins ».
Le dernier tableau exposé est attribué à Pierre Gobert (1662-1744) : La Duchesse de La Ferté avec le duc d’Anjou, futur Louis XV, et le duc de Bretagne (vers 1715). Le peintre représente la duchesse assise dans un fauteuil, un pied posé sur un tabouret. Au milieu d’un décor à l’antique. Le bébé qu’elle tient (presqu’en équilibre !) sur ses genoux n’est autre que le duc d’Anjou, futur Louis XV. Il tend les bras pour attraper la couronne de fleurs dont elle s’apprête à couronner le duc de Bretagne, debout devant elle, vêtu d’un costume militaire romain. A la mort de son frère aîné, il devient, durant trois semaines, l’héritier du trône. Mais meurt de la rougeole, à l’âge de cinq ans. Aux pieds du jeune duc, un drapeau et un trophée d’armes. Tonalités chromatiques chatoyantes où domine le bleu du manteau de Madame de Prie contrastant avec le jaune du costume du prince ainsi que le rose saumon de sa cape.

Notre visite prend fin. Nous pourrons la poursuivre en feuilletant l’épais catalogue qui l’accompagne… et continuer notre découverte de ce personnage méconnu. Exposition qui s’accompagne pour les enfants (à partir de 7 ans) d’un livret-jeu édité par le magazine Le Petit Léonard. Une exposition élégante, riche et superbement scénographiée, alternant fonds de tonalité foncée (rouge, différents teintes de bleu, marron ou vert) et fonds clairs (beige, bleu ciel). Un parcours qui se lit comme un livre ! Un parcours qui permet la découverte de tableaux et objets quasiment inconnus en France.
Saint-Simon disait également que Monseigneur est un prince « dont tout le mérite était dans sa naissance et tout le poids dans son corps » (Mémoires IV, 97). L’hostilité, voire le mépris du duc vis-à-vis du prince est sous-jacente et « a contribué à noircir l’image posthume du dauphin » (Marc Hersant, catalogue). Dans ce contexte, l’exposition peut être vue comme une apothéose posthume du Dauphin. N’oublions pas que, de son vivant, il était populaire. Notamment auprès des parisiens. Prince accompli, il le fut. Respectueux des volontés royales, il le dut. Esthète et collectionneur averti, il le devint. Un prince formé à gouverner mais jamais couronné !
Laissons le mot de la fin au commissaire de l’exposition : « De ce destin tout tracé, si bien préparé et finalement brisé, restent les œuvres qui, de sa naissance à sa mort, ont appartenu à ce prince, l’ont représenté ou lui ont été dédiées, témoignant de l’importance de son statut dans l’appareil et l’apparat monarchiques, mais, aussi, d’un mécénat plus personnel absolument éclatant » (Lionel Arsac, L’objet d’Art).

