Un Jules César magistral à Tenerife
L’Accademia Bizantina d’Ottavio Dantone, en tournée, a offert au public de Tenerife une représentation magistrale de Giulio Cesare in Egitto, l’un des chefs-d’œuvre les plus aboutis de Georg Friedrich Haendel. Dans le cadre historique du Teatro Guimerá, cette production a su captiver les spectateurs grâce à une direction musicale impeccable, une distribution prestigieuse et une mise en scène audacieuse.
Dès l’entrée du théâtre, l’immersion était totale. Des figurants en costumes de soldats modernes et de ninjas encadraient l’accès à la salle, instaurant une atmosphère de tension dramatique en résonance avec le contexte militaire du livret. Une fois le rideau levé, le spectateur était immédiatement plongé dans un univers visuel captivant. Les projections de vagues du Nil et des pyramides renforçaient l’ancrage historique tout en apportant une touche onirique à l’ensemble.
La direction musicale d’Ottavio Dantone et l’interprétation de l’Accademia Bizantina ont sublimé la partition de Haendel avec une précision remarquable. Le chef d’orchestre a su insuffler à l’œuvre une énergie vivante, alternant finesse et puissance dramatique, notamment dans les moments de tension orchestrale et les arias introspectives. La balance entre les instruments anciens et la richesse harmonique du continuo a permis de restituer avec justesse la splendeur baroque de cette partition exigeante.
La distribution vocale a été l’un des points forts de cette production. Raffaele Pe a incarné un Giulio Cesare d’une intensité dramatique saisissante, impressionnant tant par sa virtuosité technique que par l’émotion qu’il a su transmettre dans ses arias (voir également le compte-rendu de son enregistrement consacré à ce personnage). Marie Lys, dans le rôle de Cleopatra, a illuminé la scène avec une voix souple et expressive, notamment dans le sublime Piangerò la sorte mia, qui lui a valu une ovation immédiate du public. Filippo Mineccia, en Tolomeo, a apporté une profondeur fascinante à son personnage, oscillant entre perfidie et fragilité, tandis que Delphine Galou a livré une Cornelia poignante, d’une dignité bouleversante.
La mise en scène signée Bruno Berger-Gorski a pris le parti d’une lecture contemporaine et engagée. Jouant sur le contraste entre tradition et modernité, elle a mis en exergue la puissance de l’image féminine à travers la figure de Cleopatra, omniprésente et multipliée sous différentes incarnations visuelles : de la Cléopâtre de Liz Taylor aux icônes féminines contemporaines. Cette approche a renforcé la lecture politique et sociale de l’œuvre, offrant une dimension nouvelle à cette histoire de pouvoir et de désir.
Parmi les moments mémorables de la soirée, Va tacito e nascosto a été interprété avec une élégance sobre, son contrepoint instrumental se déployant avec une fluidité exceptionnelle. Se in fiorito a bénéficié d’un sublime solo de violon par Alessandro Tampieri, offrant une version particulièrement envoûtante du célèbre air. Al lampo dell’armi, avec ses projections visuelles et ses effets scéniques spectaculaires, a transformé le théâtre en véritable champ de bataille musical, tandis que Se pietà a offert un moment suspendu d’émotion pure, laissant place à un silence admiratif avant une salve d’applaudissements. Un autre instant marquant fut l’interprétation en plein air de Venere bella, chanté depuis le balcon du théâtre, exploitant l’acoustique naturelle et la douceur du climat de février sous ces latitudes. Ce moment rare et poétique a apporté une magie supplémentaire à la soirée, ancrant cette représentation dans un cadre unique.
L’Opéra de Tenerife a ainsi réussi le pari d’offrir une interprétation à la fois respectueuse du style haendélien et ancrée dans notre époque, rendant cet événement incontournable pour tous les amoureux de l’opéra baroque.

