Giulio Cesare in Egitto – Haendel

Nouvelle production du chef d’œuvre de Haendel au TCE

Giulio Cesare in Egitto est incontestablement l’opéra de Haendel le plus représenté au TCE au cours de ces dernières années puisque cette production était la 4ème après celles de 2011, 2016 et 2023. L’énorme succès de la création de l’ouvrage à Londres en 1724 et la renaissance précoce au début du XXe siècle ont permis à cet opéra de se maintenir parmi les must du répertoire lyrique baroque. Inspiré (très) librement de pages historiques, Giulio Cesare s’inscrit dans la tradition baroque vénitienne et s’il nous conte des histoires de pouvoir, de luttes politiques et de trahisons, cet opéra est aussi l’occasion d’une description psychologique des personnages d’une finesse rarement atteinte à cette époque. Les arias exposent les personnages, leurs hésitations, leurs ambiguïtés, leur courage et leurs lâchetés, leur humanité enfin.

Nombre de grands noms du chant et de la direction s’y sont produits, succédant aux prestigieux créateurs : Senesino (Cesare), Francesca Cuzzoni (Cleopatra), Anastasia Robinson (Cornelia), Margherita Durastanti (Sesto), Gaetano Berenstadt (Tolomeo)… Cette production du Théâtre des Champs Elysées s’inscrit dans cette tradition en présentant une affiche alléchante qui permet à la soirée unique de faire salle pleine malgré une version de concert.

Pourtant force est de constater que cette affiche n’a pas tenu toutes ses promesses malgré la très grande forme de Il Pomo d’Oro et la direction inspirée et délicieusement savante de Francesco Corti qui semble comme absorbé par le monument qu’il lui revient de diriger ce soir.

Au rang des déceptions, le Jules César de Jakub Józef Orliński, dont le timbre a perdu beaucoup de sa luminosité et dont la technique n’arrive plus à masquer les difficultés que le contre-ténor rencontre dans les passages virtuoses lorsque ceux-ci se déploient dans le médium et imposent des reprises de respiration pas toujours très heureuses. L’interprétation du personnage se veut novatrice, en faisant de Jules César un amoureux transi et un peu benêt. Pourquoi pas mais on comprend mal l’intérêt de cette vision du personnage, vision par ailleurs probablement anachronique au regard des intentions de la création haendélienne. Bref, il ne parvient pas à nous faire oublier les superbes prestations dans ce même rôle et sur cette même scène de Zazzo ou de Vistoli.

Yuriy Minenko n’est pas non plus au mieux de sa forme. Si son personnage cabotin, pervers et sadique est réussi, la voix a du mal à nous séduire, elle manque d’homogénéité et les notes de passage sont des moments à haut risque et ce ne sont pas les recours répétés aux graves en voix de poitrine qui nous convaincront. Là aussi, on a dans l’oreille des Tolomeo de très grande classe, comme Cencic, Mineccia ou Vistoli.

Le Sesto de Rebecca Leggett n’est pas non plus le meilleur que l’on ait pu entendre. Le legato est un peu approximatif, l’écriture est peut-être un peu haute et certains aigus sont comme jetés dans la salle. Il faut toutefois saluer le très bel engagement dans l’incarnation d’un personnage intéressant et dont les interactions avec Cornelia ont été parmi les bons moments de la soirée.

Parmi les réussites de cette soirée, la belle direction de Corti, très équilibrée qui met en lumière les couleurs de la si belle écriture de Haendel et les affects des personnages avec un bonheur égal et une inspiration incontestable.

Rémy Brès-Feuillet est un Nireno de luxe, à la voix très homogène, sans affectation et agréablement sonore. Sa présence scénique est incontestable, soulignant le goût un peu pervers de la machination de son personnage. Une technique très solide lui permet de dominer sans difficulté un très beau Chi perde un momento. On l’espère prochainement en Tolomeo…

De même, Alex Rosen maîtrise son Achilla : le timbre est très beau, conduit avec une technique impeccable et un sens du chant et du théâtre qui rend crédible le personnage et son revirement. Son Tu seil il cor a été vraiment superbe.

Beth Taylor propose une Cornelia plus passionnée, plus bouleversée que la plupart des interprétations qui privilégient l’arrogante dignité de la matrone romaine. La ligne est somptueuse et on ne sait trop quoi admirer le plus des couleurs variées qui irisent ce chant, des nuances pianissimo qui alternent avec de sonores explosions de colère ou de douleur ou encore de l’aisance avec laquelle elle déroule sa partie. Chacune de ses interventions est une superbe réussite et, en particulier, le duo avec Sesto qui clôt l’acte I (Son nata a lagrimar) est profondément bouleversant

On le sait la clé d’une grande représentation de Giulio Cesare, c’est la présence sur scène d’une grande interprète de Cléopâtre. A l’évidence, Sabine Devieilhe, qui incarnait déjà la reine égyptienne en 2011, est au nombre de ces grandes interprètes. Elle maîtrise le rôle avec une facilité déconcertante, ornant avec goût et un style très sûr, ajoutant des difficultés à l’envi et ne se départissant jamais d’une musicalité exceptionnelle, tout ceci s’illustrant dans des ornementations soignées. Le Se pietà était bouleversant. Son Piangerò était un moment exceptionnel et Da tempeste était une vraie leçon de chant baroque et d’interprétation.

Le public, semble-t-il plus convaincu que je ne le fus, a réservé un très beau succès à cette production qui va tourner en Europe dans les prochaines semaines.

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