Genesis – Ensemble Théodora

Une rétrospective passionnante

Genesis, tel est l’intitulé du concert donné par le jeune ensemble Théodora le jeudi 21 août 2025 en l’église Saint Pierre du Bailleul dans le cadre du Festival de musique baroque de Sablé sur Sarthe.

Formé en 2018, l’Ensemble Théodora (voir son site) se distingue par un travail original thématique sur la musique baroque. Pourquoi ce nom de Théodora ? « Notre ensemble noyau est un quatuor féminin, composé de Lucie Chabard, Alice Trocellier, Mariamielle Lamagat (soprano) et moi-même, explique Louise Ayrton. Nous cherchions un beau prénom féminin pour baptiser le groupe, et nous avons été touchées par la force de l’histoire de l’impératrice de Byzance Théodora, une figure féminine puissante et courageuse dotée d’une grande fibre artistique ». Ce jeune ensemble mène un travail de recherches et d’exploration des liens existant entre les nations européennes à travers les musiques anciennes, et porte une attention particulière aux compositeurs expatriés. Lauréat de plusieurs concours internationaux, il se produit désormais régulièrement sur des scènes prestigieuses en Europe. Durant l’été 2025, l’Ensemble Théodora présente son nouveau programme intitulé Passions françaises, Passions allemandes aux festivals de Bruges et de La Chaise-Dieu.

Genesis est le tout premier programme conçu par Louise Ayrton pour son ensemble afin de mettre le violon en lumière. Et quel violon ! Louise Ayrton joue sur un instrument historique de Christian Liebel datant de 1758. Christian Liebel est un luthier très renommé du XVIIIe siècle dont l’atelier se situait à Quittenbach en Saxe. Cette ville était connue depuis le XVIIe siècle pour ses ateliers de lutherie avec notamment ceux de Caspar Hopf et Johann Krauss. Christian Liebel a produit des violons de grande qualité selon le modèle du grand maître bavarois Sebastian Klotz de Mittenwald.

D’origine franco-britannique, Louise Ayrton débute le violon moderne au Conservatoire de Chalon-sur-Saône avec Hélène Fouchères comme professeur. Par la suite, elle se spécialise en violon baroque à la Royal Academy of Music, où elle étudie auprès de Pavlo Beznosiuk, Rachel Podger, Margaret Faultless, Mayumi Hirasaki et sous la direction des chefs Philippe Herreweghe, Ton Koopman et Laurence Cummings. En 2017, elle remporte le concours Bach Mica Comberti. Actuellement, elle collabore avec plusieurs ensembles internationaux tels que Jupiter, Le Poème Harmonique, Correspondances et l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, notamment en tant que premier violon invité.

Le programme Genesis se présente comme un parcours musical original, mettant en valeur le répertoire allemand à travers des œuvres de Heinrich Ignaz Franz Biber, Dietrich Buxtehude et Philipp Friedrich Böddecker en parallèle de la Chaconne de Bach qui tient lieu de conclusion à la Partita n°2 BWV 1004, d’introduction au concert et de fil directeur (voir ici sa présentation). Chef-d’œuvre absolu de l’écriture baroque pour violon seul, cette œuvre exceptionnelle fut selon toute vraisemblance écrite suite au décès de sa première épouse, Maria Barbara, en guise d’exutoire.

Et c’est avec donc par cette Chaconne que débute le concert. D’emblée, Louise Ayrton subjugue le public par son interprétation irréprochable et d’une grande sensibilité. Elle transcende littéralement cette pièce magnifique, jouant sur le son, les nuances, les couleurs sonores, les silences… Les accords en double, triple et quadruple cordes sont parfaits, la justesse exemplaire, le temps est comme suspendu durant la quinzaine de minutes que dure la pièce.

Louise Ayrton © Eric Lambert

Le concert se poursuit avec la Sonate n°3 en fa majeur C.140 d’Heinrich Ignaz Franz Biber. C’est le théorbe de Sergio Bucheli qui introduit la pièce. Jouant tout en marchant du fond de l’église vers la scène pour rejoindre les trois musiciennes, il improvise en tonalité de ré mineur en reprenant quelques éléments de la chaconne jusqu’à glisser progressivement vers la tonalité de fa majeur, afin de créer un pont tout en douceur entre la musique de Bach et celle de Biber, et laisser aussi quelques instants de répit à Louise Ayrton.

Un moment d’une grande intensité à nouveau, et une fort belle interprétation de cette sonate particulièrement représentative du style inimitable et reconnaissable entre tous d’un compositeur considéré comme l’un des plus grands virtuoses de son temps. Heinrich Ignaz Biber est reconnu notamment pour avoir repoussé les limites techniques du violon. Son style à la fois riche en inventivité, en surprises et en virtuosité dégage atmosphère très spécifique, et Louise Ayrton a su parfaitement jouer avec les couleurs sonores de cette sonate, et maîtriser la haute virtuosité contenue dans certains passages, notamment dans le dernier mouvement.

Place ensuite à Dietrich Buxtehude avec la Sonate en la mineur BuxWV 272. Compositeur originaire du nord de l’Allemagne, il était considéré en son temps comme l’un des plus grands organistes de son époque. Il fut notamment en poste au Danemark et à Lübeck et composa de la musique religieuse, des œuvres pour l’orgue bien sûr, et … quatorze sonates pour violon, viole de gambe et basse continue. Cette sonate d’un grand raffinement se caractérise par une grande expressivité. Bien que dédiée au violon, elle offre une belle opportunité d’expression à chacun des solistes et révèle une écriture très élégante et une grande maîtrise du contrepoint.

Philipp Friedrich Böddecker est un compositeur alsacien né à Haguenau en 1607 (l’Alsace faisait alors partie du Saint Empire Romain Germanique). Organiste et maître de chapelle à Haguenau, puis à Darmstadt et Francfort-sur-le-Main, il est titulaire des grandes orgues de la Cathédrale de Strasbourg durant une dizaine d’années avant d’achever sa carrière à Stuttgart où il décède en 1683. La Sonate en ré mineur pour violon et basse continue est la seule œuvre pour le violon parvenue jusqu’à nos jours. Cette pièce du plus grand intérêt, d’une écriture assez classique cependant, permet de mesurer l’évolution de la musique écrite pour le violon et préfigure les deux compositeurs jouées précédemment.

Le programme s’achève sur une œuvre anonyme intitulée Contrapunct sopra la Bassigaglos d’Altr., ou variations sur le choral Wie schön leuchtet der Morgenstern (Comme brille magnifiquement l’étoile du matin), un choral de la liturgie luthérienne que l’on retrouvera notamment dans la cantate BWV 1 de Jean Sébastien Bach. Cette composition anonyme pour violon et basse continue, conservée sous le numéro 82 du Codex XIV 726 des archives musicales du Couvent des Frères Mineurs de Vienne est particulièrement mystérieuse. En effet, si son auteur n’est pas identifié formellement, deux hypothèses se présentent. Ses particularités stylistiques pourraient permettre de l’attribuer à Nicolaus Bruhns (1665-1697), mais certains musicologues estiment que son auteur serait plutôt Nicolaus Strungk (1640-1700).

Quoiqu’il en soit, cette pièce en forme de passacaille (ou de chaconne) est un ground construit autour d’ une basse obstinée, un concept d’écriture musicale en vogue durant l’ère baroque basé sur une basse simple de quelques mesures sur laquelle vient se greffer un thème simple déroulé ensuite en variations tout au long de l’œuvre. Elle présente des similitudes stylistiques évidentes avec les sonates pour violon de Johann Heinrich Schmelzer et s’apparente sans le moindre doute à la musique baroque hanséatique. Après l’exposition du thème introductif, à savoir le choral sans aucune fioriture, viennent les variations qui s’intensifient progressivement. Cette pièce injustement méconnue est particulièrement intéressante de par sa construction et le mystère planant au sujet de son auteur, elle témoigne d’un talent réel de composition et mériterait de figurer dans le prochain enregistrement de Louise Ayrton. Elle a toutefois été enregistrée par le violoniste Manfredo Kraemer et il est possible de l’écouter ici.

L’ensemble Théodora a offert deux bis au public à l’issue de ce concert passionnant. Le premier était une courte pièce signée Johann Paul von Westhoff (né en 1656 à Dresde et décédé en 1705 à Weimar), intitulée Imitatione delle Campane (imitations des cloches) d’une écriture réellement étonnante, entièrement arpégée, qui constitue le troisième mouvement de sa Sonate n°3 en ré mineur. Si le nom de ce compositeur ne figure pas parmi les plus connus de son temps, il est cependant utile de préciser qu’il fût l’un des plus importants représentants de l’école de violon de Dresde et l’un des plus fameux violonistes de son époque. Par ailleurs, il est l’un des tous premiers à avoir composé pour le violon seul. Enfin, deux de ses compositions furent publiées dans Le Mercure Galant : en 1682, une sonate pour violon et basse continue que Westhoff aurait jouée devant le roi Louis XIV lui même, et en 1683, une suite pour violon seul. Et cette suite préfigure sans conteste les sonates et partitas pour violon seul de Jean-Sébastien Bach ; les musicologues s’accordent d’ailleurs à penser que l’œuvre de Bach est conceptuellement redevable à l’œuvre de von Westhoff. Quoiqu’il en soit, on peut indubitablement retrouver des éléments de la Chaconne de Bach dans cette courte pièce qui suscite l’envie d’en entendre plus de ce compositeur ! Et face à l’enthousiasme du public, en second bis et pour conclure, l’ensemble Théodora a réitéré la Chaconne de la sonate de Buxtehude (troisième mouvement).

Ce concert est une passionnante rétrospective des étapes qui ont conduit à l’apogée de la musique pour violon durant l’ère baroque. A travers une superbe prestation renfermant en filigrane un aspect à la fois pédagogique et historique, Louise Ayrton a invité le public à explorer des facettes inédites de la musique pour le violon aux XVIIe et XVIIIe siècles qui ont plus tard inspiré Bach dans ses compositions pour l’instrument en solo… dont sa fameuse Chaconne, le chef d’œuvre absolu qui en est l’apothéose.

Il sera possible de retrouver l’Ensemble Théodora en formation vocale et instrumentale agrandie avec pour programme le grand engouement que l’Allemagne a éprouvé pour le style de composition à la française à la croisée des XVIIe et début XVIIIe siècles, avec notamment des œuvres de Böhm, Krieger, Campra, Lully et Boyvin. Date de sortie prévue le 27 février 2026 pour Alpha Classics. Quant à son disque solo dont l’enregistrement a été finalisé, il sortira probablement fin 2026, pour le label Château de Versailles Spectacles mais aucune date précise n’a été encore officiellement communiquée.

Il traitera, comme le programme Genesis, du grand développement du violon baroque grâce aux compositeurs allemands ayant précédé Jean Sébastien Bach comme Johann Paul von Westhoff, Heinrich Ignaz Franz Biber, Johann Heinrich Schmelzer, Samuel Friedrich Capricornus, Johann Joseph Vilsmayr et Johann Philipp Krieger.

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