Symphonies divisées par suites de tons – Pierre Gaultier de Marseille

Renaissance d’un répertoire oublié

Fondé en 2019 par la violoniste Marta Korbel, l’Ensemble Cohaere s’est rapidement distingué deux ans après sa création en remportant avec brio en 2021 le Concours International de Musique Ancienne du Val de Loire (CIMA) qui avait pour thème La Sonate en trio à la fin du Grand Siècle, dont le jury était présidé par William Christie en personne (voir mon compte-rendu). Ce jeune ensemble exclusivement féminin se compose de Marta Korbel au violon, Monika Hartmann au violoncelle, Natalia Olczak au clavecin et Marta Gawlas à la flûte traversière baroque. Ces quatre jeunes musiciennes sont toutes issues de l’Académie de musique Karol Szymanowski de Katowice en Pologne ou elles se sont rencontrées à travers une passion commune pour la musique française. La qualité de leur interprétation de la musique française, dont elles avaient su à merveille restituer le style, avait alors enthousiasmé le jury et le public.

L’Ensemble Cohaere lors du concert donné à Angers dans le cadre du CIMA (2021) © Eric Lambert

Parmi les pièces qu’elles avaient présentées pour concourir figurait en particulier une Suite en sol mineur extraite des Symphonies en trio de Pierre Gaultier, un compositeur quelque peu délaissé qui eut pourtant son heure de gloire en cette seconde moitié du XVIIe siècle et fût notamment l’élève du claveciniste Jacques Champion de Chambonnières. Pierre Gaultier, dit Gaultier de Marseille, né en 1642 à La Ciotat, séjourne par deux fois à Paris et Versailles, il y découvre les fastueuses productions de Jean-Baptiste Lully et s’initie à son contact à l’opéra français. De retour à Marseille en 1681 en tant que maître de musique, il y créée en 1685 le tout premier opéra de province qui deviendra rapidement une véritable institution dans la cité phocéenne, et le centre de la vie musicale de toute une région. Pour ce faire, il obtient du Surintendant Lully le privilège exceptionnel de fonder ce premier théâtre lyrique provincial pour lequel il composera la musique et le livret de son premier opéra, Le Triomphe de la Paix. Il proposera ensuite rapidement des représentations dans toutes les grandes villes environnantes, notamment à Montpellier, Arles, Toulon et Aix-en-Provence, ainsi qu’à Lyon. Il est l’auteur d’au moins deux opéras (Le Jugement du Soleil et le Triomphe de la Paix) dont les manuscrits ont hélas été perdus ; ne subsistent que les livrets, et de Symphonies, divisées par suite de tons, des suites à la française en duos et trios, pour les flûtes et les violons qui font l’objet du présent enregistrement. Il convient tout d’abord de préciser que le terme symphonie avait à cette époque une toute autre signification. Si le terme actuel qualifie une œuvre écrite pour un grand orchestre, il désignait au XVIIe siècle la musique instrumentale par opposition à la musique vocale. Ces « symphonies » qui sont donc en réalité des suites ont fait l’objet d’une publication posthume en 1707 (à consulter ici), motivée par une demande publique comme le souligne la préface de l’éditeur. On peut logiquement en déduire que le travail de composition de Pierre Gaultier était connu et reconnu bien qu’il ait principalement exercé en dehors des cénacles parisien et versaillais. Enfin, comme l’évoque Titon du Tillet dans Le Parnasse François : « Ce Musicien périt malheureusement avec tous les Acteurs et les Actrices qui composoient son Opéra : ce fut au mois de Septembre 1697 qu’après avoir fait exécuter à Montpellier un Opéra et quelques divertissements de sa façon, s’étant embarqué avec tout son équipage au Port de Sète en Languedoc pour regagner Marseille, le vaisseau fut submergé, et périt à la vue du Port de Sète, sans qu’on ait jamais pu retrouver aucun débris de ce vaisseau, ni de tout ce qui étoit dedans ».

Préface de l’édition des Symphonies de Gaultier de Marseille

Interrogée en marge du CIMA sur d’éventuels projets discographiques, Marta Korbel avait déjà évoqué l’idée d’enregistrer les sonates de Pierre Gaultier dont le seul enregistrement disponible était celui réalisé par Hugo Reyne en 1998, lequel ne présentait pas l’œuvre dans son intégralité. C’est désormais chose faite avec un album proposé par les Editions Ambronay, exclusivement consacré à l’intégrale de ces Neuf Symphonies divisées par suites de ton tirées de la publication de 1707. Neuf suites composent donc le programme, chacune comprenant des danses ou des pièces de caractère comme il était couramment d’usage à l’époque. La partie mélodique est assurée par le violon de Marta Korbel (un instrument historique datant de 1699 signé Giovanni Baptista Rogeri prêté par la Fondation Jumpstart) et les flûtes traversières (dites allemandes à l’époque) de Marta Gawlas, deux copies de Pierre-Gabriel Buffardin, l’une en buis et l’autre en ébène du Mozambique lui permettant de disposer d’une palette sonore plus variée, et une flûte piccolo d’après un modèle de Godefroi-Adrien Rottenburgh. La basse continue est quant à elle assurée par Monika Hartmann au violoncelle, Natalia Olczak au clavecin.

Frontispice de la partition des Symphonies de feu monsieur Gaultier de Marseille (1707)

Dès les premières mesures de l’Ouverture en G ré sol Bémol (tel qu’indiquée dans la partition d’origine), le ton est donné. La cohésion, l’équilibre entre les instruments, subliment cette ouverture à la française de fort belle facture dans laquelle la flûte très présente de Marta Gawlas dialogue avec bonheur avec le violon légèrement en retrait de Marta Korbel. Dans le Prélude qui suit, les quatre instruments sont cette fois sur un pied d’égalité et dévoilent une musique très inspirée qui mérite sans conteste d’être redécouverte. La Loure de cette même suite aux allures nostalgique laisse alors la part belle au violon, et la suite trouve sa conclusion dans une danse villageoise endiablée (Air des Paysans, rigaudon) menée avec talent par le piccolo de Marta Gawlas, soutenue rythmiquement par le violoncelle de Monika Hartman. Dans la seconde suite écrite dans la même tonalité, le clavecin est remplacé par l’orgue positif. Les Heures Heureuses (pièce accompagnée sur la partition de la mention Gracieusement) tient lieu d’introduction de cette suite, la combinaison instrumentale choisie par l’ensemble confère à cette suite une sonorité suave et un caractère méditatif qui contraste avec la suite précédente. Dans cette même suite, on mentionnera notamment le duo orgue positif flûte soutenu par un pizzicato très réussi au violoncelle dans le Menuet final (à écouter ici).

Parmi les pièces de caractère, on peut citer en particulier L’Embarras de Paris dans la Suite en C sol ut, qui semble évoquer les encombrements dans les rues de la capitale, déjà fréquents à l’époque ! Certains titres constituent à l’évidence des transcriptions d’éléments d’opéra tels l’Air des Paysans et des pastres, la Marches des Babets ou Les Matelots. Et il n’est pas à exclure que les deux ouvertures, celle de la première et de la dernière suite soient en réalité des transcriptions d’ouvertures de ses propres opéras. Enfin, il convient de faire tout particulièrement mention d’un splendide Sommeil (à écouter ici) dans la Suite en C sol ut bémol, qui peut à la fois être une pièce de caractère et un élément d’opéra, lequel ne manquera inévitablement pas de rappeler la fameuse scène du sommeil de l’opéra Atys de Lully.


Parmi les œuvres les plus marquantes de cet enregistrement, on peut entre autre citer citer la Passacaille (Suite en  C sol ut bémol) ainsi que la Marche au ton très martial (à écouter ici) de la Suite en C sol ut, dans laquelle la flûte seule est accompagnée de percussion réalisées avec le violoncelle. Cependant, on peut légitimement s’interroger sur le choix d’un tempo plus rapide qu’à l’accoutumée pour la Chaconne finale de la Suite  en  F ut fa, le rendu étant quelque peu surprenant (mais loin d’être inintéressant), la chaconne (ou passacaille) étant en effet habituellement interprétée dans un tempo plutôt lent et solennel. Et on pourra aussi s’étonner de n’en trouver que deux sur l’ensemble des neuf suites, alors que cette forme de danse était particulièrement en vogue au XVIIe siècle.

On sait aussi que la carrière de Pierre Gaultier fut marquée par quelques difficultés d’ordre financier. De ce fait, il se trouva emprisonné pour dettes en Avignon en 1688. Les deux premières pièces de la Suite en C  sol ut Bémol & Bécarre (qui n’en comporte que trois au total) portent les titres Les Prisons et La Suite des prisons. Écrite sur un ton grave, presque dramatique, la première pièce évoque le mélange de mélancolie et d’ennui d’un compositeur au fond de sa cellule. La seconde, beaucoup plus joyeuse, pourrait sans doute évoquer une libération très attendue.

Et l’on notera aussi l’élégance aristocratique des trois symphonies (titres de pièces aussi), tout particulièrement de celle de la Suite en C sol ut bémol qui lui tient lieu d’ouverture. Dans cette pièce, l’orgue positif remplace le clavecin, offrant de ce fait une couleur sonore incomparable. Les voix du violon et de la flûte s’entrecroisent avec bonheur, rejointes en arrière plan par le violoncelle de Monika Hartmann qui en souligne l’intensité dramatique. Mais c’est avec La Tendresse de la Suite en D La ré bémol et bécarre (à écouter ici) que l’on atteint le point culminant émotionnel du programme. Le subtil dialogue entre le violon et le clavecin, rejoint ensuite par le violoncelle, touche au sublime et constitue une authentique merveille !

En conclusion, on ne peut que saluer le travail de l’Ensemble Cohaere qui fait revivre après trois siècles de silence la musique instrumentale de Pierre Gaultier injustement tombée dans l’oubli malgré la qualité d’écriture de ces compositions. Et ce premier enregistrement de l’intégrale de ces neuf symphonies divisées par suite de tons demeure assurément une réussite incontestable. Il met en exergue l’inventivité d’un compositeur talentueux et la richesse d’un répertoire baroque provincial fortement influencé par la musique de Jean Baptiste Lully. Cet opus offre des musiques très diversifiées par ses tonalités, ses tempos, ses atmosphères, tout en formant un ensemble totalement cohérent. L’interprétation magistrale, à la fois vivante et d’une grande élégance, est stylistiquement irréprochable. Elle est en outre servie par une prise de son naturelle et très aérée permettant de bien distinguer à l’écoute toutes les nuances instrumentales. Du grand art !

Mais l’Ensemble Cohaere ne s’arrête pas en si bon chemin. Il vient en effet de publier en mars 2026 un second album intitulé Gdański Barok Kameralnie, consacré à des compositeurs associés à la scène musicale de la ville de Gdansk (anciennement Dantzig), réunissant des œuvres de Johann Valentin  Meder, Samuel Scheidt, Johann Gottlieb Goldberg, Georg Philip Telemann et Nathanael Schnittelbach. Et un troisième album en cours de finalisation doit également paraître en fin d’année 2026, mais l’Ensemble Cohaere ne souhaite pas communiquer plus de détails dans l’immédiat.

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