From Byrd – Trio Musica Humana

De la chaleur humaine en musique baroque

Mardi 7 octobre 2025, dans le Temple du Foyer de l’Âme, l’église réformée de Bastille, le Trio Musica Humana, accompagné d’Elisabeth Geiger au clavier, a présenté le programme de son premier album From Byrd. Les trois chanteurs – le contre-ténor Yann Rolland, le ténor Martial Pauliat, le baryton Igor Bouin – anciens de la maîtrise de Notre-Dame de Paris, chantent ensemble depuis 18 ans et se sont spécialisés en musique de la Renaissance et proto-baroque (voir le site de leur ensemble). Leur album, et ce concert de présentation, explorent le monde musical de William Byrd (1539-1623), compositeur anglais préféré d’Elisabeth Ière. Bien que Byrd fût catholique, la reine protestante lui commanda une Messe à Trois Voix, dont le groupe a chanté le Kyrie Eleison, le Gloria et l’Agnus Dei. Les musiciens ont interprété d’autres compositeurs anglais contemporains de Byrd, notamment Thomas Weelkes, Tomkins, Thomas Morley, Giles Farnaby et John Johnson.

Le Trio, plein de sympathie et d’humour, a commencé le concert avec un morceau de Thomas Weelkes : la voix du contre-ténor était angélique, cristalline, équilibrée avec celles de ses collègues, chaleureuses, qui se répondaient en « falalala » variés. Les morceaux de la Messe, délicats et froids comme les pétales des roses Tudor, sont déjà influencés par Palestrina, mais encore trop médiévaux pour un Pape du XVIe.

Les chanteurs assurent de belles tenues vocales (The Woods So Wild, et la fin de My sweet, little baby) ; M. Pauliat a une diction parfaite de l’anglais et donne aux consonnes dures de la langue, leurs véritables impulsions (notamment yet whilst I hear dans Cease Sorrows Now, madrigal de Thomas Weelkes).

Mme Geiger et M. Pauliat, dans leur relation touchante de maître et élève, ont présenté le muselaar, rare instrument baroque à clavier, de forme rectangulaire, similaire à l’épinette italienne. Présent dans la vie musicale du XVIIe, représenté dans des toiles de Vermeer, le muselaar, dont les cordes sont pincées en leur milieu, était apprécié à la cour de la reine Elisabeth pour son caractère convivial. Sur un second muselaar, plus petit que le premier, d’une octave plus haut, M. Pauliat a accompagné Mme Geiger pour des morceaux, de Tomkins et Farnaby, évoquant les danses de la cour d’Elisabeth Ière ; leur musique était mélancolique et passionnée, bien qu’un peu répétitive.

Dans le madrigal joyeux de Weelkes, on entend quelques échos de Carlo Gesualdo, mais, malgré l’effort et l’excellente exécution du Trio, cette version anglaise n’arrive pas au sublime du Seigneur de Venosa. Les oiseaux du Springtime de Thomas Morley, authentiquement britanniques, amusants et rythmiques, chantent de bucoliques Oh-la-la ! oh-la-la !. Cette allégresse, particulièrement ironique de la part de M. Bouin, a revêtu un caractère macabre dans le chant de consolation pour la pauvre Philomèle (Though Philomela). Les paroles évoquent les douleurs et le désir de mort de la part d’une femme, violée par son beau-frère et transformée en rossignol. Le concert s’est terminé par la transcription pour muselaar d’un madrigal tourbillonnant pour luth de Johnson, et par l’Agnus Dei, beau à en faire briller les yeux du trio.

On se sent, dans le temple protestant, dans une petite peinture d’intérieur hollandais : la chaleur humaine des chanteurs parlant du public comme « des gens qu’on aime, et d’autres qu’on va aimer », le muselaar avec sa musique appliquée, un peu lénifiante, un enfant s’endormant sur les genoux de ses parents, toute cette douceur, cette propreté, cette politesse, presque déjà anglaises, nous éloigne du vacarme de Paris, enterré, et vibrant sous nos pieds, sur les rythmes des madrigaux, à chaque passage du métro souterrain.

Le Trio a donné trois bis : la berceuse de Byrd My sweet, little baby, un chant français du XVIe, Doulce Mémoire, hommage à l’ensemble homonyme fondé par Denis Raisin-Dadre (disparu fin septembre), spécialisé dans la musique de la Renaissance, et une reprise, dans une version de madrigal baroque, drôle et très réussie, de Wannabe, l’hymne des Spice Girls, groupe iconique de la pop anglaise des années 2000. Sur le muselaar, au-dessus du clavier, on lit, inscrit en lettres d’or : « Sic transit gloria mundi » (Ainsi passe la gloire du monde). Suite à ce concert présentant les gloires musicales du monde anglais élisabéthain, aujourd’hui un peu oubliées, on se demande si, dans cinq siècles, on jouera une musique du futur sur le synthétiseur des Spice Girls !

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