Friedliche Übernahme – Anima Shirvani

Une route de la soie musicale

La prise de Constantinople par les Turcs ottomans en 1453 a entraîné une série de bouleversements dans l’ensemble de l’Europe. Dans un premier temps, cette défaite de l’ancien Empire d’Orient est vue en Europe occidentale comme une menace contre l’ensemble de la chrétienté. Cette menace culminera avec le siège de Vienne par l’armée turque en 1683 ; son échec marquera le début du déclin de l’expansion de l’empire ottoman. Mais en l’espace de quelques décennies, ce qui était vu comme une menace devient incontournable sujet de mode : plus ou moins inspirée de la marche d’assaut des janissaires sur le champ de bataille (la mehterâne), la musique « à la turque » se retrouve dans nombre de partitions – dont la plus célèbre est la Marche turque, ou Rondo alla Turca, de Mozart.

Lorsque Constantinople était tombée, Guillaume Dufay (vers 1400-1518) avait composé une triste Lamentatio Matris Ecclesiae Constantinopolitanae. Ce motet, probablement destiné à financer une croisade, a été donné dès le 17 février 1454 à Lille, à la cour itinérante du duc de Bourgogne Philippe le Bon. L’échec du siège de Vienne avait permis à Johann Joseph Fux (1660-1741) de manier l’ironie dans sa Sinfonia a 3 Turcaria, qui en rappelle les épisodes : la levée des régiments turcs, la préparation au combat, l’assaut lui-même, les morts du champ de bataille et la parade finale. A la crainte puis à la moquerie allait succéder, au XVIIIe siècle, une certaine fascination pour cette musique venue d’ailleurs.

A Constantinople, les musiciens présents avant le siège poursuivent leur carrière et continuent de composer hymnes et psaumes, tout en s’inspirant des formes nouvelles apportées par les vainqueurs. Les deux principaux compositeurs, Manuel Chrysaphes (alors chanteur à Sainte-Sophie) et Petros Berektes intégrèrent dans leurs œuvres la forme musicale du makam (sorte de cadre musical qui permet d’improviser des mélodies, largement répandu en dehors de l’Europe). Par la suite, l’empire ottoman resta ouvert aux influences musicales européennes. Celles-ci empruntaient parfois des voies singulières. Ainsi, le jeune polonais Wojciech Bobwski (1610-1675) avait-il été capturé enfant puis vendu comme esclave sur les marchés de Constantinople. Acheté pour la cour du sultan, il y développa une brillante carrière musicale, et fut connu sous le nom d’Ali Ufki après s’être converti à l’islam.

L’ensemble Anima Shirvani a été fondé en 2020 par Tural Ismayilov, originaire de Bakou (capitale de l’Azerbaïdjan) où il a étudié le trombone. Il a ensuite étudié la sacqueboute et la pratique historiquement informée à Brême, puis a collaboré avec l’ensemble Capella de la Torre jusqu’en 2022. Le nom de Shirvani vient du Chirvan, petite principauté indépendante du VIIIe au XVIe siècle située dans l’est de l’Azerbaïdjan actuel. Elle constituait une étape sur la route de la soie. L’ensemble s’est donné pour mission de mettre en lumière les liens entre les musiques européennes de la Renaissance et de l’époque baroque et les musiques traditionnelles du Caucase et de l’Anatolie.

L’Ensemble fait une entrée saisissante dans la salle du Kulturzentrum par une porte arrière, défilant dans une allée latérale aux sons percutants de la Hücum Marşi. La suite du concert constitue un étonnant mélange sonore, où la musique orientale alterne rigoureusement avec les compositions baroques. Les deux compositions de Salomone Rossi (la Galliarda primera detta La Turca et la Gagliarda sesta detta La Turanina) sont ainsi entrecoupées d’une improvisation (makam) de la sonore flûte orientale ; la Sinfonia a 3 Turcaria de Johann Joseph Fux et la Pavane a 4 La Bataille de Tylman Susato sont séparées par une autre improvisation, jouée sur les tambours de Peter Kuhnsch.

La composition d’Ali Ufki Ey şeh-i-melek offre un exemple assez spectaculaire de la musique imaginée par l’esclave polonais accueilli à la cour du sultan : l’instrumentarium (flûte, violon, viola da braccio, sacqueboute, tambourin) est assez proche de celle d’un orchestre occidental de la même époque mais les mélodies et les rythmes sont typiquement orientaux ; un texte en turc est déclamé sur un solo de flûte…

Au moins deux éléments frappent l’auditeur dans ce concert. Le premier est celui du caractère très naturel de ces enchaînements de morceaux puisés dans des traditions musicales très différentes et qui semblent se répondre. Il résulte au moins en partie, d’un choix minutieux qui suppose une connaissance approfondie des répertoires. Le second est celui de la qualité de l’interprétation, l’ensemble Anima Shirvani se montrant aussi à l’aise dans les classiques du répertoire baroque que dans le difficile art de l’improvisation du makam ou dans la restitution de la musique des Janissaires : un bel exploit, qu’il convient de souligner !

Les morceaux s’entremêlent ainsi jusqu’à la dernière composition choisie, œuvre d’Ismail Hakki Bey (1866-1927) à la fois inspirée par la musique des Janissaires et marquée par les influences européennes, échantillon du syncrétisme musical de la fin du XIXe siècle-début du XXe siècle. Avec panache, l’ensemble Anima Shirvani repart par l’allée d’où il était arrivé, en reprenant la même musique. Il revient sous les applaudissements, pour nous offrir un bis, à nouveau très applaudi. Un concert qui aura illustré de manière frappante cette « appropriation culturelle dans la musique », fil directeur de la 49ème session des Tage der Alte Musik in Herne.

Publié le