Flamenco Baroque – Daphné Souvatzi

Quand le flamenco enivre le baroque

Avec ce festival, Yves Muller, le président, et Franck-Emmanuel Comte, directeur artistique, ambitionnent de faire du Centre Musical International Jean-Sébastien Bach, un lieu de résonance, de partage et d’audace musicale, comme on peut le lire dans la brochure éditée pour l’occasion. C’est dans cette perspective qu’est proposé le concert Flamenco baroque avec Daphné Souvatzi, mezzo-soprano, et François Aria à la guitare flamenca. La culture espagnole a ceci de fécond que durant des siècles elle a inspiré de nombreux compositeurs baroques. C’est dans cette perspective que depuis maintenant douze ans, ces deux artistes de talent proposent un croisement des genres entre musiques anciennes et touche flamenco. Véritable signature du duo, ils visent ainsi à proposer un répertoire innovant qui tisse des liens en profondeurs unissant traditions, danse, voix, et l’intensité des émotions.

Les deux artistes arrivent sur scène et, comme pour tout concert, celui-ci débute par un petit temps d’accordage. Celui-ci devient rapidement une scène où le guitariste montre une partie de sa virtuosité. Avant d’être rejoint par sa collègue mezzo-soprano, il produit un ensemble de notes très expressif et remarquable. Le premier morceau, La Chute de Byzance, est très entraînant avec cette voix qui sait rendre compte des tonalités particulières de l’Orient. Un chant vibrant, engageant, riche et particulièrement dynamique. L’œuvre (disponible ici) est en principe accompagnée par un percussionniste. Pour le concert, c’est la guitare qui a amplement rempli ce rôle, et ce durant tout le concert, en devenant à la fois instrument à cordes et de vibration. Une complexité à l’image de cette ville, Byzance, fondée au VIIème siècle avant notre ère avant de devenir Constantinople au IVème siècle puis l’actuel Istanbul au début du XXème siècle. Une plongée dans ce merveilleux programme où les artistes sont « ravis d’être ici » pour nous proposer « plus qu’un programme, nous vous proposons un voyage ».

Ce voyage nous entraîne « du côté de la Grèce, avec cette chanson, Hassan, qu’on retrouve dans beaucoup de pays de la Méditerranée ». Hassan, après avoir tué son capitaine, fuit l’Anatolie pour devenir une sorte de Robin des bois qui vole aux riches pour donner aux pauvres. Disponible ici, cet air est véritable saisissant. Les premières notes de cette musique traditionnelle du bassin méditerranéen, de même que les très beaux ornements de D. Souvatzi, m’évoquent l’artiste contemporaine Loreena McKennitt. Avec sa voix de mezzo-soprano, D. Souvatzi fait preuve d’une belle souplesse vocale. Elle chante dans plusieurs langues, comme avec le second air Sari siroun yar qui débute avec un texte clamé en français, puis un chant en arménien. Il faut souligner son joli timbre de voix qui se marie aisément avec l’instrument de son collègue et sait naviguer entre les airs baroques et traditionnels de la Méditerranée. Sa voix s’exprime dans toute sa superbe notamment avec deux œuvres. La première, (disponible ici) qui parle de la guerre civile espagnole, Ande Jaleo de Federico García Lorca m’a fait penser avec ces plus belles notes de guitare au groupe Diablo swing orchestra. Ici D. Souvatzi montre toute de la puissance émotionnelle de sa voix. Enfin avec le mouvement interprété en guise de bis, Yo que say contrabomdista de Manuel del Pópulo Vicente García (disponible ici) elle nous fait part de toute la richesse de sa voix.

Non sans une pointe d’humour, François Aria se livre sur son art : « C’est pas facile de se mettre au flamenco quand vient du Pas-de-Calais comme moi ! ». La force d’un festival comme celui-ci, et qui existe depuis plus de soixante ans rappelons-le, réside dans la qualité de sa programmation mais également dans sa capacité à accueillir des nouveautés. Dans le cadre de ce programme Flamenco baroque, il permet par exemple à F. Aria de présenter l’une de ses compositions Encuentro. Seul sur scène, il utilise à merveille toute la polyphonie de sa guitare flamenca et en exploite toutes les sonorités, des cordes graves aux plus aiguës jusqu’à la caisse de résonance. La remarquable complexité du mouvement laisse à penser qu’ils sont plusieurs sur scène, mais non, il est bien seul. Les motifs sont pluriels ; il convoque, à lui seul, plusieurs imaginaires. Entre flamenco, sonorités espagnoles et une dimension plus rock, et classique, tout y est ! Une remarquable dextérité qui montre, sans nul doute, tout son talent et qui en aura émerveillé plus d’un. L’œuvre se termine par une salve d’applaudissements et de « bravos » pleinement mérités.

Ce concert de fin de journée était très agréable à l’intérieur de ce lieu de patrimoine, le cloître de la collégiale de Saint-Donat-sur-l’Herbasse. Comme expliqué en début de concert, les deux artistes souhaitent créer un nouveau répertoire en croisant plusieurs styles musicaux à la manière de ce Flamenco baroque. Dans l’ensemble, le défi rencontre toute notre satisfaction, tant le rendu est à la hauteur des œuvres interprétées. Pour ce qui nous concerne, notre attention s’est portée, parmi toutes les œuvres baroques, sur deux airs.

Commençons par le dernier morceau de ce concert, Al Fonta al Prato de Giulio Caccini. Compositeur et artiste lyrique, il est à la croisée de la musique Renaissance et Baroque. Il entre au service de la famille Médicis dans la seconde moitié du XVIème siècle et compose avant tout des madrigaux et sonnets, et des airs de musique polyphoniques. Par la suite, il se tournera, à l’image de l’œuvre ici interprétée, vers des œuvres monodiques, avec une seule voix et des instruments. Des interprétations classiques de l’œuvre et tout aussi agréables existent comme ici. Mais il faut reconnaître que cette touche flamenco transforme l’œuvre, sans la dénaturer, comme on peut l’entendre avec leur version à deux voix qui se révèle être, in fine, un très beau mouvement. Leur interprétation (à retrouver ici) est particulièrement lumineuse et très joyeuse. Elle se marie pleinement avec cette ambiance de fin de journée avec ce petit souffle frais qui dissipe la chaleur du soleil qui caresse encore l’épiderme des auditeurs venus en nombre pour ce concert.

Le second morceau, proposé dans ce programme, est, lui aussi, écrit par un compositeur à la croisée des mondes, à l’image de ce duo. Il s’agit de Claudio Monteverdi avec son Lamento dell Ninfa. Je l’ai découvert au tout début où je commençais à m’intéresser à la musique « classique » dans son acception générique, avec celle qui m’a fait entrer dans cet univers merveilleux, la soprano autrichienne Anna Prohaska (à écouter ici). La version proposée ce soir, fidèle à l’œuvre originale, prends des teintes chaudes, suaves. Une version hispanisée du lamento aussi bien dans la voix, avec ces notes typiques de la culture espagnole, que dans la musique assurée uniquement à la guitare. On reste dans le texte original avec ces errements sur « ses amours perdus », mais le chant et la guitare font entrer l’œuvre dans une dimension charnelle, presque érotique. C’est véritablement mon coup de cœur du concert et c’est avec une grande frustration que je ne peux vous en proposer une écoute… L’occasion de venir les écouter.

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