L’œuvre majeure d’un compositeur oublié
Les Fêtes grecques et romaines constituent la première œuvre lyrique de François Colin de Blamont, qui prend, à trente-trois ans, ses fonctions de surintendant de la Musique de la Chambre du Roi (voir notre chronique consacrée à la biographie de ce compositeur par Benoît Dratwicki). Cet ouvrage était initialement destiné à célébrer la majorité de Louis XV : le jeune roi devait y paraître dans le prologue et plusieurs entrées dansées, comme il l’avait fait précédemment dans Les Folies de Cardenio de Michel-Richard de Lalande. Prévue pour février 1723, la création fut repoussée, suite à la maladie et à la mort du duc d’Aumont (le 6 avril 1723). Louis XV manifestant, au contraire de son aïeul Louis XIV, peu de goût pour la danse, le ballet héroïque fut finalement destiné à l’Académie royale de musique et confiée exclusivement à des interprètes professionnels. Le prologue, dans lequel Louis XV devait apparaître sous les traits d’Apollon, fut remanié pour tenir compte de cette nouvelle configuration.
L’œuvre fut créée le 13 juillet 1723. Elle connut le succès, puisque les représentations se prolongèrent jusqu’en janvier de l’année suivante. Elle fut aussi reprise six fois à l’affiche de l’ARM au cours du XVIIIème siècle, témoignant de l’engouement du public. La première reprise, en juin 1733, suscita plus de cinquante représentations, et encouragea les auteurs à ajouter une nouvelle entrée (La fête de Diane), à partir de février 1734. Lors de la reprise de 1753, en pleine Querelle des Bouffons, le Pygmalion de Rameau remplaça la seconde entrée (Les Bacchanales). L’œuvre fut reprise en 1762, après la mort du compositeur, pour une trentaine de représentations ; puis à nouveau en 1770 (remaniée par Berton et Dauvergne) pour plus de quarante représentations ! Autre signe de leur succès, Les Fêtes grecques et romaines furent également jouées en province : à Troyes, Lyon, Nantes, Rouen, Aix, ainsi qu’à Bruxelles. Elle donna lieu à plusieurs parodies pour les Foires parisiennes. Enfin son succès inspira à Haendel l’acte de ballet Terpsicore (voir notre récente chronique), dédié à la danseuse française Marie Sallé. On peut donc la considérer comme emblématique du goût du public du XVIIIème siècle pour le ballet héroïque.
L’ouvrage est bâti autour d’un prologue assez développé, suivi de trois entrées aux intrigues autonomes. Le prologue met en scène une querelle entre Erato, muse de la poésie lyrique, et Clio, muse de l’Histoire, sur la légitimité de cette dernière sur la scène lyrique. Apollon les réconcilie et invite Terpsichore, muse de la Danse, à célébrer l’union des Muses par ses danses. La première entrée, Les Jeux Olympiques, se déroule en Eulide, près du temple de Jupiter olympien. Malgré l’amour d’Agis, Timée est mélancolique : elle avoue à sa suivante Zélie qu’elle aime Alcibiade, vainqueur de la course de chars. Mais celui-ci est amoureux d’Aspasie, la jeune Grecque chargée de remettre les prix. Timée jure de se venger du héros qui l’ignore ; elle se retire alors que le peuple vient acclamer le vainqueur par des chants et des danses. La seconde entrée, Les Bacchanales, se situe dans un camp romain, en Cilicie. Cléopâtre, déchue de sa dignité royale, dépose son sceptre aux pieds de Marc-Antoine. Séduit, celui-ci lui restitue son rang et lui déclare son amour. La reine ordonne à ses suivants de célébrer des réjouissances en l’honneur de Bacchus. La troisième entrée, Les Saturnales, tient place dans une villa romaine. Profitant de cette fête qui autorise tous les travestissements, le poète Tibulle se déguise en esclave, sous le nom d’Arcas, pour mieux approcher sa bien-aimée, Délie, et sonder son amour. Celle-ci, qui a surpris son stratagème, fait mine de ne pas le reconnaître. Au faux Arcas qui croit avoir gagné sa confiance, elle avoue qu’elle n’aime que Tibulle ! Affolé des conséquences de son travestissement, celui-ci dévoile sa véritable identité et lui avoue son amour réciproque. Les deux amants assistent aux réjouissances des Saturnales données dans le jardin de la villa.
Comme on le voit, les intrigues imaginées par Le Fuzelier (qui fournira également, douze ans plus tard, la trame nettement plus aboutie des Indes galantes de Rameau) sont assez ténues. Il est vrai que le format nécessairement réduit des entrées se prête mal à des intrigues développées. On note toutefois la présence de deux confidents (Zélie et Amintas) auprès des personnages principaux de la première entrée, qui formulent régulièrement leurs observations morales, un peu à la manière des nourrices des opéras vénitiens du siècle précédent. La seconde entrée, sans intrigue véritable, se réduit à un long face à face entre les deux protagonistes : c’est le seul talent musical de Colin de Blamont qui parvient à rendre vivants ces échanges amoureux exempts de tout rebondissement. La troisième entrée est un peu plus animée, grâce au stratagème du travestissement, mais celui-ci est d’emblée dévoilé au spectateur… Notons toutefois l’astucieuse intrigue « en miroir » du prologue, où les Muses débattent… de la poésie lyrique et de la place de l’Histoire dans son inspiration, sujet qui devait parler aux contemporains !
C’est incontestablement la partition de Colin de Blamont qui donne tout son lustre à cette trame, et parvient à animer habilement ces intrigues certes divertissantes mais sans grand relief. C’est tout particulièrement le cas pour la seconde entrée, bâtie sur un succession d’échanges entre Cléopâtre et Marc-Antoine, à laquelle le compositeur apporte une réelle vigueur. Il y parvient en multipliant dans la partition de petits airs courts mais brillants, en intercalant soigneusement des danses (elles aussi assez courtes, à l’exception des finales du prologue et des entrées) ou des chœurs, en recourant à une instrumentation variée : les flûtes bien sûr, mais aussi la brillante trompette, ou encore le tambourin qui rythme les danses… Tout en conservant une déclamation dépouillée, encore proche du style lullyste, Colin de Blamont développe un style original autour de courts passages ornés, pendants musicaux du goût du style rocaille qui fleurissait alors dans les arts décoratifs pour la variété et une certaine préciosité.
La distribution s’appuie sur une équipe d’interprètes familiers du style baroque français, à la prononciation irréprochable et maîtrisant parfaitement la déclamation. Le haute-contre Cyrille Dubois est un Tibule incandescent d’amour et taraudé par l’incertitude (Loin de l’objet) sous son déguisement d’Arcas, dans la troisième entrée. Il est aussi un Suivant d’Apollon solaire dans le prologue (Jeunes beautés), un Amintas de luxe dans la première entrée (moralisateur : Changer d’amour c’est changer d’esclavage), brillant dans le finale (étourdissant Vous, favoris de Mars, au son de la trompette) ; et un Eros vigoureux au début de la seconde entrée. Autre habitué des productions baroques, David Witczak, basse-taille, se partage lui aussi entre différents rôles. Au prologue, il incarne un Apollon impérieux (Non, ce n’est pas assez), qui règle magistralement la dispute des Muses. Dans la première entrée, il est le vainqueur Alcibiade, puissamment épris de la charmante Aspasie, repoussant sans ménagement les sages conseils d’Amintas (Plus d’une beauté) et les tentatives désespérées de Timée. Dans la seconde entrée, il incarne un Marc-Antoine à la mâle assurance (Mon cœur est conduit par la gloire), fougueusement amoureux de la belle Cléopâtre, auprès de laquelle il s’épanche dans de délicats duos.
Marie-Claude Chappuis, bas-dessus, incarne au prologue une Erato assurée (En célébrant l’amour, aux ornements racés). Dans la seconde entrée, elle est une Cléopâtre enjouée, qui nous gratifie d’un magnifique Dans ces lieux témoins de ma gloire, au son enchanteur des traversos. Hélène Carpentier, dessus, est une Clio déterminée et flamboyante dans le prologue (superbe duo Le plus inflexible guerrier, avec Marie-Claude Chappuis). Emouvante Timée dans la première entrée), le cristal de son timbre se voile de la tristesse de l’amour perdu (Dois-tu cruel amour), confiant à sa fidèle Zélide J’aime trop mon amant. Nous avons aussi beaucoup apprécié son Pour jouir d’un moment tranquille, bercé par le son des traversos.
Autre dessus de la distribution, Cécile Achille est une Zélide sensible à la détresse de Timée. Elle lance avec brio le finale de la seconde entrée (Régnez, charmants Amours) et introduit avec sagesse l’entrée des Saturnales (Que l’on perd de doux instants). Toujours dans le registre de dessus, Jehanne Amzal régale nos oreilles dans le sonore Eclatez, brillantes trompettes d’Aspasie qui clôt la première entrée. Délie dans Les Saturnales, elle nous berce de ses ornements perlés (Dans ces jardins charmants, délicatement appuyé par les traversos). Elle joue ensuite avec finesse de ses fausses confidences au pseudo-Arcas, multipliant avec gourmandise les doubles sens et les sous-entendus (Je méprisais l‘amour), avant de s’abandonner dans un fougueux duo avec son bien-aimé (Aimons-nous, dans une roucoulade d’ornements).
Louons aussi les chœurs, aux attaques impeccablement coordonnées et à la diction parfaitement articulée, qui interviennent tantôt à la suite d’un soliste tantôt de manière autonome, et rythment avec entrain ces intrigues sans grand ressort. Dans Les Saturnales, le chœur Chantons, chantons, orné d’un solo de traverso, régale tout particulièrement nos oreilles.
Enfin, l’orchestre de La Chapelle Harmonique, emmené par Valentin Tournet (que nous avions déjà apprécié dans Les Indes galantes à Beaune, voir notre chronique) rend pleinement justice à la musique charmeuse et inventive de Colin de Blamont. Les nombreux divertissements sont conduits avec ductilité et relief ; les solos instrumentaux émaillent les airs dans une belle complicité avec les chanteurs ; les ensembles avec chœurs sont éclatants. Une bien belle redécouverte, que les amateurs qui n’auront pas pu assister au concert pourront écouter dans un enregistrement de Château de Versailles Spectacles, désormais disponible à la vente.

