Farewell, Love – Zachary Wilder

Elégance, mélancolie et émotion

Curieux personnage que le luthiste et compositeur John Dowland (1563-1626). Toute sa vie il aura parcouru le monde en quête d’emploi, de reconnaissance et d’une position à la cour d’Angleterre et lorsqu’il obtient cette dernière en 1612, il cesse de composer. Il aura aussi été à la poursuite d’une bien-aimée idéalisée, un amour impossible, recherche apparemment vaine comme il le reconnaît lui-même. Adieu l’Amour. Finalement après avoir parcouru le monde, il rentre dans sa coquille pour poursuivre une cause plus élevée, la connaissance intérieure. Il est intéressant de rapprocher cette biographie de celle de Roberto de la Grive, héros de l’Isola del giorno prima d’Umberto Eco,dans lequel il est question tout au long du récit de la recherche d’une île dont la longitude est inconnue et d’une bien-aimée inaccessible ; ne pouvant atteindre ses objectifs amoureux, et n’ayant plus accès au monde extérieur c’est-à-dire à l’île, objet de son désir, le héros se lance dans une folle entreprise. A la fin de son périple, John Dowland publie en 1612 son dernier ouvrage : A pilgrime’s solace (La consolation du pèlerin). Dans la plus grande partie de sa préface, il attaque les cantors ignorants, les jeunes luthistes qui se vantent au dépens de leurs prédécesseurs, les partisans de la viole de gambe qui tiennent cet instrument supérieur au luth.

Le recueil A pilgrime’s solace contient 22 chants accompagnés par deux violes et un luth. Ces chants constituent la majeure partie du récital de Zachary Wilder qui en a sélectionné dix à côté de quelques autres compositions de John Dowland et de ses contemporains : le violiste Tobias Hume (1569-1645), John Coprario (1570-1626), Henry Lawes (1595-1662), Thomas Preston (?-1563) et de quelques pièces instrumentales. Parmi les textes mis en musique par John Dowland, figurent des vers de son contemporain John Donne (1572-1631). Tous les deux avaient en commun des expériences similaires qui les ont poussés à se détourner des ardeurs volages de la jeunesse au profit d’une pensée plus profonde et spirituelle.

On distingue assez aisément trois styles dans les œuvres inscrites au programme. Le premier comporte des chants strophiques d’une veine plutôt populaire comme Shall I trive with words to move ou encore To ask for all thy love, ou encore le superbe Can she excuse my wrongs, très syncopé, bourré d’hémioles et accompagné par les pizzicati des violes. Le second englobe des oeuvres plus déclamatoires et harmoniquement plus élaborés comme From Silent Night, durchcomponiert,  Were every thought an eye, très rythmé et syncopé, l’étonnant chant de John Coprario : So parted you, également durchcomponiert, et un des sommets du récital : O Death ! Rocke me asleep, sorte de longue litanie funèbre sur une basse obstinée. Le troisième met en avant une veine religieuse donnant naissance à des oeuvres écrites dans un contrepoint chromatique élaboré : Thou mighty God, When the Poor Cripple, ou encore le lamento : In this Trembling Shadow, aux dissonances troublantes. 

Le programme vocalement assez dense pour la voix prévoyait quelques pauses instrumentales qui permettaient aux deux violistes et au luthiste de s’exprimer plus librement. Une pièce de Tobias Hume donnait lieu à un magnifique solo de Hyérine Lassale consistant en variations sur un thème mélancolique, Love’s Farewell, au cours duquel la violiste faisait preuve d’une merveilleuse virtuosité avec sa basse de viole à six cordes. Une autre magnifique pièce instrumentale de Thomas Preston, Upon La Mi Re, était chantée à la basse de viole à sept cordes par l’excellente Mathilde Vialle dont la sonorité dans l’aigu était renversante. Enfin Thibault Roussel avait l’occasion de montrer toute l’étendue de son art dans Love Those Beams That Breed. Ces solos ne doivent pas occulter le fait que les trois artistes instrumentaux avaient un rôle capital dans tous les chants inscrits au programme dont certains, étant polyphoniques, permettaient aux violes de briller sur leur corde ré la plus aiguë. D’autre part la plupart des chants donnaient au luth la possibilité de s’exprimer dans de courtes improvisations.

Zachary Wilder donne à la beauté du son une importance primordiale. Dans la plupart des chants (So parted you, par exemple), la voix est de velours, l’émission est très régulière dans tous les registres de sa tessiture ; une couleur toujours chatoyante se met au service des chants généralement mélancoliques de son programme. Enfin la personnalité souriante du ténor n’arrivait pas à masquer la tension extrême de l’artiste désireux de communiquer au mieux au public français un répertoire relativement peu connu dont il s’est fait le propagandiste ardent et passionné. Les applaudissements enthousiastes du public montraient à l’évidence que son but avait été atteint au delà de toute espérance.

Le public fut remercié par deux magnifiques bis. D’abord le célèbre Music for a while de Henry Purcell (1659-1695), ensuite Greensleeves, ravissante sicilienne d’un auteur anonyme anglais dont le thème fut d’abord exposé par le ténor puis donna lieu à des variations subtiles aux violes et au luth. Un moment de pure félicité.

En bref, un magnifique concert dans le cadre sublime de la Salle des Pôvres des Hospices de Beaune. Les artistes étaient disposés harmonieusement devant le beau jubé en bois, qui sépare la salle des malades, domaine des soins du corps, de la chapelle où retentissent les prières destinées aux soins de l’âme.

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