Une rencontre entre deux mondes
Situé au cœur des lacs finlandais, dans le décor féerique et austère à la fois du château médiéval d’Olavinlinna, le Festival d’Opéra de Savonlinna demeure l’un des rendez-vous estivaux les plus fascinants de la scène lyrique européenne. Cette forteresse, bâtie au XVe siècle sur une île rocheuse au milieu des eaux du lac Saimaa, devient chaque été un théâtre à ciel ouvert, où le bruissement des vagues se mêle au souffle des chanteurs. Depuis plus d’un siècle, ce festival conjugue tradition et innovation, attirant des spectateurs du monde entier qui viennent goûter à une expérience lyrique hors norme, entre nature et histoire. Le contexte n’est pas anodin : assister à un opéra dans cette enclave nordique, c’est aussi sentir la lumière rasante du soir glisser sur les remparts, la brise s’inviter dans les voûtes gothiques, et parfois même les cris des mouettes accompagner une cadence parfaite.

Chaque année en juillet, Savonlinna offre quatre semaines d’un programme qui alterne fidélité au grand répertoire et audace dans la programmation. Les trois premières semaines sont traditionnellement consacrées aux productions phares de la maison, servies par un orchestre et un chœur locaux, avec un soin particulier pour les classiques qui font vibrer les amateurs : Verdi, Puccini, Tchaïkovski… Mais la quatrième semaine, depuis les années 1990, s’ouvre à des compagnies invitées, offrant une respiration internationale et des esthétiques inattendues. C’est là qu’ont eu lieu des moments inoubliables : en 2018, la Scala de Milan déplaçait ses forces sur les rives du Saimaa pour un Otello magistral, faisant salle comble à chaque représentation ; en 2022, l’Opéra de Rijeka apportait son Giulio Cesare signé Calixto Bieito, une plongée dans le clair-obscur baroque avec un mordant typiquement ibérique. Cette année, la surprise est venue du sud, avec une chaleur inédite en Finlande, presque méditerranéenne, qui semblait annoncer l’invité de marque : le Festival Castell de Peralada, venu de Catalogne avec son éclat, son exubérance et une production d’Henry Purcell à la fantaisie débridée, The Fairy Queen. Une rencontre entre deux mondes – l’un nordique, lacustre et presque ascétique, l’autre méridional, sensuel et théâtral – qui ne pouvait qu’aboutir à un feu d’artifice esthétique.
Ce n’est pas un hasard si Savonlinna a choisi de programmer ce semi-opéra anglais dans ce cadre insolite : The Fairy Queen, créé à Londres en 1692, est une œuvre inclassable, à la croisée des genres. Inspirée de A Midsummer Night’s Dream de Shakespeare, elle en conserve les personnages et la trame, mais s’affranchit de la continuité dramatique pour inventer une suite de tableaux où musique, danse et dialogues se répondent. On y retrouve l’esprit du masque élisabéthain, cette forme hybride que les Anglais prisèrent tant, où le spectacle était autant dans la salle que sur la scène : on y causait, on y soupait, on riait, on rêvait, et Purcell, en grand orfèvre de l’illusion sonore, en fit un terrain de jeux prodigieux pour sa plume.
Sous la voûte gothique d’Olavinlinna, cette hybridité trouve un écho fascinant : l’architecture brute, la pierre nue deviennent l’écrin d’une explosion chromatique. La production signée Joan Anton Rechi refuse tout académisme : ici, pas de retour fétichiste à l’Angleterre du XVIIe siècle, mais un clin d’œil permanent à l’histoire de l’opéra et à la culture pop, avec une ironie mordante et un goût assumé pour le kitsch élégant. Les costumes de Gabriela Salaberri sont un festival à eux seuls : plumes, sequins, corsets, perruques démesurées, et ces références croisées qui déclenchent des sourires complices – un Toréador surgissant au détour d’un ensemble, Violetta Valery croisant Turandot, tandis qu’un comte d’Almaviva surgit au milieu d’une ronde effrénée. La scène devient un cabaret baroque, un espace de métamorphoses où les personnages shakespeariens côtoient les archétypes du grand répertoire dans un ballet de clins d’œil érudits et joyeux.

Dès l’ouverture, Xavier Sabata impose son art du travesti avec une flamboyance souveraine. Entrée fracassante : après une introduction orchestrale vive, il surgit en Reine Élisabeth Ière, juché sur des talons vertigineux, le port altier, l’œil pétillant, lançant quelques mots en espagnol sur la chaleur finlandaise plus intense qu’à Majorque – un gag qui déclenche l’hilarité. Puis, il se métamorphose au fil des tableaux : reine d’Angleterre, diva pop, effigie d’Elisabeth II, il traverse la soirée comme un caméléon baroque, maniant la dérision et la sensualité avec la même aisance. Son timbre de contre-ténor, souple et charnu, caresse Music for a while avec une élégance hypnotique, avant de s’embraser dans un Sweeter than roses d’une suavité enivrante.
Face à lui, Ana Quintans incarne la lumière. Dès If Love’s a Sweet Passion, elle déploie un timbre rayonnant, fruité, et une ligne vocale qui semble sourire. Ses interventions respirent la grâce et la spontanéité, ponctuées d’une gestuelle fluide qui s’accorde parfaitement avec les chorégraphies débridées de Mar Gómez. Judith van Wanroij, quant à elle, séduit par la fraîcheur cristalline de son émission et l’intelligence de ses phrasés : son Now the Night is Chased Away illumine la seconde partie comme une aurore boréale.
Le tandem masculin formé par Mark Milhofer et Thomas Walker s’impose dans les scènes parlées et chantées avec une verve irrésistible. Le premier, tout en nerfs et en sourire carnassier, cabotine avec gourmandise dans des airs piquants, tandis que le second, plus réservé en apparence, distille un humour pince-sans-rire qui fait mouche. Quant à Nicolas Brooymans, il incarne l’Hiver avec une puissance tellurique : Now Winter Comes Slowly devient, sous sa basse profonde, une invocation glacée, mordante, où chaque inflexion semble givrer l’air.
Mais cette réussite tient aussi à la direction musicale de Dani Espasa, nerveuse, souple, chatoyante. À la tête de l’Helsinki Baroque Orchestra, il cisèle la partition de Purcell avec un sens aigu des contrastes : rythmes élastiques, danses pétillantes, respirations larges dans les lamentos, continuo volubile qui semble improviser tout en maintenant une charpente impeccable. Les cordes piquent, les vents caressent, les trompettes éclatent comme des fusées dorées. Et dans la pénombre que transpercent les lumières d’Alberto Rodríguez, la forêt shakespearienne se mue en un kaléidoscope de visions – un espace où le rêve et la parodie se conjuguent sans hiérarchie.
La soirée culmine dans un épilogue que Rechi orchestre avec une intelligence théâtrale : Sabata, redevenu Puck, s’avance seul, brisant le quatrième mur pour offrir le texte shakespearien dans sa nudité : If we shadows have offended… Un moment suspendu, où la fête baroque se dissipe dans le murmure d’un songe, avant l’ultime explosion chorale. Et le public, debout, ovationne ce mariage inattendu entre l’Angleterre du XVIIe siècle, la Catalogne baroque et la Finlande contemporaine.
Cette Fairy Queen porte la marque de son berceau catalan : sens du spectaculaire, humour mordant, amour du mélange des genres, et cette énergie solaire qui, le temps d’un soir, a transformé Savonlinna en un cabaret baroque où Shakespeare et Purcell se sont donné rendez-vous avec Lady Gaga.
Quitter Savonlinna sans évoquer Les Dernières Tentations serait un oubli coupable. Créée en 1975, cette œuvre de Joonas Kokkonen (sous le titre originel Viimeiset kiusaukset) est un monument de la musique finlandaise contemporaine. Programmée en co-production avec l’Opéra de Tampere, elle a bouleversé le public par sa densité spirituelle et dramatique. Inspirée de la vie de Paavo Ruotsalainen, figure majeure du piétisme luthérien, elle déroule, en deux actes, la confession d’un homme en proie au doute, au moment ultime. La mise en scène sobre, presque ascétique, contrastait avec la profusion baroque de The Fairy Queen, mais la tension dramatique n’en était que plus poignante. Le chœur, massif et vibrant, formait un écrin sonore à une basse monumentale, dont la prière finale – véritable hymne à la transcendance – résonnait comme un appel cosmique. À travers cette pièce, le festival affirmait son double visage : bastion identitaire, attaché à ses racines, et carrefour cosmopolite, ouvert aux vents du monde.
Ainsi va Savonlinna, entre lac et lumière, entre fidélité et audace. Une forteresse qui, chaque été, devient un théâtre du possible, où l’opéra cesse d’être un rituel figé pour redevenir ce qu’il fut à son origine : une fête, un vertige, un rêve éveillé. Et, dans ce rêve, il n’est pas interdit d’entendre encore l’écho de Puck : Gentles, do not reprehend: If you pardon, we will mend…

