Le premier oratorio anglais de Haendel
L’œuvre choisie par l’ensemble britannique Salomon’s Knot correspond à la première version du premier oratorio anglais composé par le Caro Sassone. Une seconde version, avec un livret repris par John Gates, fut en effet créée en 1732, avec la référence HWV 50b au catalogue thématique HWV (Haendel Werke Verzeichnis – Répertoire des œuvres de Haendel). Les circonstances précises dans lequel Haendel a composé cette première version, ainsi que celles de sa création restent mal connues. En 1717-1718, le compositeur était l’hôte du duc de Chandos ; l’oratorio fut probablement composé en 1718 et créé dans la foulée, soit dans le château de Cannons, soit dans la maison du duc à Londres. L’auteur du livret n’est pas non plus connu avec précision : il est généralement attribué à Alexander Pope, peut-être avec le concours d’autres hommes de lettres (John Gay et John Arbuthnot ?). Ce qui est en revanche certain est la source du livret, inspiré d’un épisode de l’Ancien Testament, et plus directement d’une tragédie éponyme en trois actes de Jean Racine (1639-1699), représentée pour la première fois en 1689. Dotée de parties chantées mises en musique par Jean-Baptiste Moreau (1656-1733), Esther avait été commandée à Racine par madame de Maintenon, pour être jouée par les jeunes filles pensionnaires de la Maison royale de Saint-Louis, qu’elle venait de créer. Cette source de l’oratorio justifie la programmation de cette œuvre pour le Festival International Haendel de Halle 2024, consacré précisément aux influences françaises dans l’œuvre du compositeur (voir notre compte-rendu).
Pour ce concert, basé sur la partition établie par la Early Music Company Ltd, l’ensemble britannique aligne un orchestre assez conséquent (dont la composition exacte n’est toutefois malheureusement pas reprise dans la brochure de salle). Nous avons identifié : cinq violons et altos,un violoncelle, une contrebasse, deux bassons, deux cors et une trompette (qui n’intervient que dans le chœur final), un théorbe/ guitare, une harpe, un clavecin et un orgue positif. Au cours du concert, nous noterons le parti d’installer certains musiciens (en principe disposés en fer à cheval autour du chœur de la cathédrale) aux côtés du chanteur dont ils accompagnent plus particulièrement l’air, ce qui crée une mise en espace en lien direct avec la musique, rompant avec la monotonie d’un concert.
Une sensation de mise en espace renforcée par les déplacements des chanteurs et leur gestuelle, particulièrement suggestifs. On sent d’ailleurs les interprètes tout à fait à leur aise dans cette pièce, dont ils déploient les effets avec une grandiloquence que n’eût pas désavoué le grand Racine ! Après une ouverture comportant de séduisants solos de hautbois, la basse Alex Ashworth lance de sa projection impérieuse les imprécations d’Haman contre les Juifs (Pluck, root), dans des graves terrifiants. On le retrouve à l’acte III, cette fois dans un humble accompagnato (Turn not, O Queen) qui sollicite en vain la pitié d’Esther. L’air poignant qui précède son exécution, How art thou fallen, accompagné par le hautbois à ses côtés, constitue un superbe numéro scénique et vocal.
La soprano Zoë Brookshaw incarne l’héroïne biblique mais la partition ne lui octroie que deux airs, relativement modestes. Notons surtout le déchaînement de sa colère contre Haman, à l’acte III (Flatt’ring tongue).
Dans le rôle d’Assuerus, Xavier Hetherington anime avec inspiration le second acte. Les couleurs graves de son timbre, un peu inattendues dans une voix de ténor, soulignent sa condition royale. Son duo avec Esther (Who calls/ Awake my soul) est empreint de sa passion enflammée, qu’il lui renouvelle dans l’air O beatous Queen, tout en la promenant à son bras autour de l’orchestre. La scène se conclut sur le How can I stay, aux vigoureux ornements.
Autre ténor de la distribution, Joseph Doody incarne avec panache Mordecai (Dread not righteous Queen, à l’acte II, dans lequel il encourage Esther à plaider auprès d’Assuerus la cause du peuple juif). James Hall, contre-ténor au timbre diaphane, incarne le Prêtre des Israélites (acte I). Son médium est onctueux. Il nous régale dans le long air O Jordan, aux respirations parfaitement maîtrisées, conclu dans d’agréables ornements. Signalons aussi la prestation du ténor Thomas Herford dans l’air du Premier Israélite Turn your harps : son medium richement coloré fait merveille dans les échanges avec le hautbois placé à son côté. De même, les deux sopranos Kate Symonds-Joy et Claire Lloyd-Griffiths brillent dans les airs respectifs du jeune Israélite (Praise the Lord, joliment accompagné à la harpe) et du Prêtre au début de l’acte III (Jehovah crown’d, avec l’intervention brillante des deux cors).
Soulignons enfin les nombreuses interventions, parfaitement coordonnées, des chœurs qui ponctuent la partition, tout particulièrement à la fin de chaque acte. C’est d’ailleurs l’ébouriffant chœur The Lord our enemy has slained qui lance la scène finale, appuyé d’un brillant solo de trompette. Un tourbillon sonore qui laisse bientôt place aux applaudissements d’un public enthousiaste !

