Une intrigue d’une modernité frappante
Œuvre à l’étrange destinée que cet Ercole Amante. Composé en 1707, probablement sans commande et sans commanditaire, l’œuvre ne sera jamais représentée avant une version de concert à Stuttgart en 2023, une mise en scène en 2025 à San Francisco et ces représentations parisiennes de mai 2026. Le manuscrit de la partition a traversé les siècles, sans aucune représentation, avant d’être acquis par la BNF en 1935.
Antonia Bembo est protégée par Louis XIV, à la cour duquel elle s’est réfugiée en 1677, fuyant Venise et un mari violent. Elève de Cavalli, elle compose – à 67 ans – avec cet Ercole Amante, une tragédie lyrique qui réalise une sorte de fusion entre le baroque italien et la musique française du Grand Siècle.
L’ouvrage est composé, 45 ans après l’Ercole amante de Cavalli, sur le même livret de Francesco Buti. Il met en scène un Hercule vieillissant, pris d’un désir brutal pour la promise de son fils, alors même qu’il a assassiné le père de celle-ci. Les dieux, les déesses en l’occurrence s’en mêlent : Vénus tente de faciliter la conquête amoureuse alors que Junon protège l’épouse légitime et tente de contrecarrer la réalisation des désirs d’Hercule. In fine, la princesse désirée offrira à Hercule la tunique de Nessus qui s’enflammera sur Hercule, le tuant et lui permettant d’entrer dans l’Olympe.
Cet argument est d’une modernité frappante puisqu’il parle de consentement et de la violence du désir des hommes de pouvoir vieillissants. La mise en scène de Nettia Jones qui semble au départ vouloir exploiter ce filon du prédateur sexuel et du consentement, se dilue très vite dans une succession d’images plus ou moins réussies, usant et abusant du procédé rebattu de la vidéo prise sur le vif et semblant embarrassée par la caractérisation de personnages pourtant très bien décrits par le livret. Les scènes d’escrime succèdent aux parties de tennis et le suicide d’Hyllo joue maladroitement avec les trappes de scène. L’ensemble est assez joli, plaisant à regarder mais raconte peu. Toutefois, la scène dans l’antre du Sommeil est particulièrement réussie, les corps endormis dans des vapeurs de fumée étant hypnotique comme le film de mer en mouvement l’est également dans la scène de la prison. L’apparition d’Eutirio surgissant de son caveau est également très réussie. Mais on cherche en vain la cohérence de tout ceci, d’autant que la direction d’acteurs présente les mêmes défauts. Junon hésite entre rouerie méchante et dignité bafouée, Vénus est figée, le page est déguisé en poussin ou en citron vert (?)… Enfin la chorégraphie tente de ressusciter l’effet de street dance des Indes Galantes d’il y a 8 ans, mais le moins que l’on en puisse dire est que c’est raté.
Donner cet opéra à Bastille est un choix assez surprenant, compte tenu de la taille de la salle peu adaptée (c’est une litote) aux subtilités du recitar cantando. Avec plus de 50 musiciens, si j’ai bien compté, l’orchestre est gigantesque pour une œuvre de cette époque. Le résultat est puissant mais manque de subtilité et ne rends pas vraiment justice à la partition dont on entend parfois quelques raffinements séduisants. La dimension de l’orchestre et la taille de la salle oblige souvent les chanteurs à forcer leur voix au détriment de l’interprétation.
Pour ce qui est une création scénique européenne, la distribution est numériquement importante et de très haute volée.
L’Hercule d’Andreas Wolf est parfaitement convaincant, scéniquement et vocalement. La voix est puissante, très bien projetée et riche en couleurs même si elle est parfois affectée d’un vibrato excessif. Jouisseur invétéré, cet Hercule est ridicule à souhait tout en restant inquiétant et dangereux.
Face à lui la Junon de Julie Fuchs est plus décevante. La voix semble comme bridée, étouffée par l’opulence sonore de l’orchestre. Mal servie par la mise en scène, l’interprétation hésite entre la matrone à la dignité bafouée et la pimbêche revancharde.

Ana Vieira Leite est très émouvante en Iole, victime désignée des désirs d’Hercule. Le timbre est chaud, aérien et la voix très bien projetée démontre une belle technique.
La Déjanire de Deepa Johnny est une réelle réussite. Le timbre est rond, la projection superbe et l’interprétation est particulièrement sensible. Sa prestation est assurément la meilleure du plateau.
On a connu Marcel Beekman plus convaincant. Son Lichas abuse des sons nasillés et des effets comiques souvent hors style, ce qui est d’autant plus dommage que la voix est belle, précise et puissante. À trop en faire, il passe un peu à côté de son rôle de loufoque de service.
Théo Imart réussit une très belle prestation. La voix de contre-ténor passe sans difficulté la fosse, et le timbre fort beau se déploie avec style et élégance malgré un costume parfaitement laid et ridicule. J’ai particulièrement apprécié ses différentes apparitions toujours marquées de beaucoup de légèreté.
Plus tenorino que haute-contre, Alasdair Kent n’en délivre pas moins une prestation remarquable. Son Hyllos est tendre, blessé par les désirs paternels envers son aimée. Le timbre est particulièrement beau, la voix est très bien projetée, très agile dans l’aigu. La technique est impeccable et on retiendra un superbe pianissimo qui s’éteint dans un silence ému du public.
Sandrine Piau semble gênée par le volume sonore de l’orchestre ce qui nuit à une interprétation qui est un peu rigide. Les aigus ont toutefois conservé leur agilité et leur pureté et elle parvient à s’imposer dans les confrontations avec la Junon beaucoup plus sonore de Julie Fuchs.
Alex Rosen est impressionnant dans les rôles de Neptune et d’Eurytos. La voix est chaude, très bien projetée et aligne aussi bien des graves superbes et profonds que des aigus pleins et ronds. Moqueur et désinvolte en Neptune, il est mystérieux et inquiétant en Eurytos, avec la même facilité et la même réussite.
Teona Todua est une Pasithée sibylline et sa voix enveloppante correspond parfaitement au rôle. Enfin, les Trois Grâces de Danaé Monnié, Giulia Fichu-Sampieri et Dina Husseini assurent leur partie avec aisance, tout comme le Mercure de Samuel Desguin.
Le public a réservé un triomphe à cette production et notamment à Leonardo Garcia Alarcón. Quoique je n’ai pas totalement partagé cet enthousiasme que j’ai jugé un tantinet excessif, j’ai néanmoins passé un excellent moment dans cette représentation parfaitement fluide et au cours de laquelle on ne s’ennuie pas malgré la longueur de ces deux parties de plus d’1h30 chacune.

