Entretien avec Samuel Hengebaert

BaroquiadeS : Bonjour Samuel. Comment avez-vous découvert la musique ?

Samuel Hengebaert : Mes parents étaient mélomanes ; mon frère, ma sœur et moi avons donc été inscrits au conservatoire. Pour ma part, j’aimais y aller pour l’orchestre et les pratiques collectives, et plutôt pour m’amuser que pour travailler… Rapidement, on m’a détecté une certaine aisance pour l’alto et mes professeurs m’ont encouragé à poursuivre sur cet instrument. Je suis allé l’étudier au Conservatoire de Rueil avec Françoise Gneri, puis au CNSM de Lyon avec Jean-Philippe Vasseur. Mais je ne savais pas trop ce que je voulais en faire…

BaroquiadeS : Et comment avez-vous découvert le répertoire baroque ?

Samuel Hengebaert : A Lyon j’étudiais dans le département de musique moderne. Mais grâce à quelques intermédiaires et à la fréquentation des élèves du département de musique ancienne, j’ai fait mes premiers pas avec un alto baroque dans les mains lors d’une session d’orchestre organisé par le conservatoire. Avec les élèves de ce même département de musique ancienne, nous avons donné assez régulièrement des concerts à Lyon, notamment autour des cantates de Bach.

BaroquiadeS : Comment vos enseignants ont-ils réagi ?

Samuel Hengebaert : Heureusement, le directeur du CNSM de l’époque avait développé une approche assez ouverte, partagée avec l’équipe pédagogique, autour de la découverte des répertoires. Ma démarche allait dans ce sens. Mais au conservatoire, j’ai aussi ressenti une certaine rigidité. De mon côté, j’étais aussi attiré par la musique vocale, j’assurais des remplacements au pupitre d’alto à l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Je n’étais pas forcément un élève très assidu au conservatoire, ce qui m’a parfois valu les foudres de l’administration… Et j’avais aussi envie de revenir à Paris, ma ville d’origine. Je suis entré au CNSM de Paris en violon baroque mais j’étais encore moins assidu qu’à Lyon, je ne suis pas allé au bout de la formation…

BaroquiadeS : Et vous êtes resté fidèle au baroque…

Samuel Hengebaert : A l’époque les mondes du baroque et du classique étaient assez cloisonnés. Et il n’est pas facile de gérer un répertoire trop large en débutant… J’ai fait des concerts avec des orchestres baroques, notamment sous la conduite de Sigiswald Kuijken et de Christophe Rousset…. Avec mes amis de Lyon et Sébastien Daucé qui avait créé son ensemble Correspondances, nous avons exploré le répertoire du XVIIe siècle : Charpentier, le Ballet royal de la Nuit… C’est aussi à cette époque que j’ai rencontré Lucile Richardot : nous avons donné ensemble un cycle de cantates dans deux édifices parisiens. Parallèlement je continuais à écouter de la musique des XVIIIe, XIXe et XXe siècles.

BaroquiadeS : Un éclectisme qui semble vous caractériser… Mais comment monter un ensemble autour d’un répertoire si large, dont vous avez si justement souligné la difficulté plus haut ?

Samuel Hengebaert : L’épisode du covid a été décisif dans cette maturation. Pour les musiciens, toute l’activité s’est arrêté brutalement, sans même savoir si les concerts pourraient reprendre ! C’était une situation très difficile. Mais cet arrêt forcé nous a donné du temps pour réfléchir, imaginer… J’ai fait le point sur mon parcours, et j’ai eu envie de lancer ma formation, comme d’autres musiciens de ma génération l’avaient déjà fait. J’ai pris conscience que je pouvais être une sorte de passerelle entre la musique ancienne et la musique moderne et contemporaine. J’avais aussi envie d’explorer des répertoires inconnus : il n’y a pas que dans le baroque que des parties entières du répertoire restent ignorées. C’est avec ces intentions que j’ai créé le collectif ActeSix (voir le site) en 2020, en plein covid.

BaroquiadeS : Et à partir de là vous avez enchaîné les projets…

Samuel Hengebaert : Oui. Le premier portait sur un sujet qui me tient à cœur, celui de l’Opéra de Hambourg. Au XVIIe siècle, Hambourg est une ville franche du Saint-Empire, qui veut se doter des mêmes instruments de prestige que les cours aristocratiques qui l’entourent. Elle construit un théâtre dont les places en vente à tous, comme à Venise. Et le spectacle doit rester accessible aux citoyens : pour que l’intrigue demeure facilement compréhensible, les récitatifs sont en allemand. Autour du directeur et compositeur Reinhard Keiser, l’opéra Am Gänsemarkt réunit alors des musiciens de talent, comme les jeunes Haendel et Mattheson. Notre programme Hambourg 1700 tente de recréer l’atmosphère de cette époque, c’est une sorte d’opéra imaginaire qui s’appuie sur des extraits de Haendel, Telemann, Steffani, Sartorio

BaroquiadeS : Un projet original !

Samuel Hengebaert : Mais pas forcément aisé à vendre à un label ! C’est pourquoi j’ai créé en parallèle Oktav Records (voir le site), afin d’éditer mes productions et celles d’autres collègues. Le label accueille aussi d’autres ensembles, de musique ancienne mais aussi de musique romantique et de musique de chambre.

Assurer les aspects administratifs et financiers, ainsi que la direction artistique et musicale d’un label, ce n’est pas évident pour un musicien… Heureusement, j’ai pu m’entourer très vite de collègues avec qui j’avais envie de travailler, principalement dans des petites formations. Je ne me sens pas chef d’orchestre, le rapport hiérarchique ne m’intéresse pas, je considère qu’il entrave plutôt la créativité artistique. Ce que j’aime, c’est de mettre en contact des interprètes qui ne se seraient pas rencontrés ; cela leur permet aussi d’apprendre les uns des autres. Dans la musique vocale, je m’entoure d’instrumentistes qui aident les voix, comme le pianiste Adam Laloum ou la violoniste baroque Marie Rouquié.

BaroquiadeS : Et après ce premier projet ?

Samuel Hengebaert : Le second s’est intitulé Un lieu à soi. Je me suis inspiré de l’émergence de la littérature féminine en Angleterre, tout particulièrement de Virginia Wolf. Nous avons réuni virginal, viole de gambe, piano, alto et harpe pour des morceaux allant du XVIIe au XXe siècle. C’était évidemment très exigeant pour les interprètes, Lucile Richardot, Maïlys de Villoutreys et Anaïs Bertrand, qui ont montré à cette occasion qu’elles étaient à l’aise dans un aussi vaste répertoire. La préparation de ce programme nous a permis de retrouver des partitions, nous en avons même édité certaines ! On s’est aussi rendu compte que certains éléments stylistiques de la musique anglaise avaient traversé les siècles. Ce programme, dont l’intégralité a été enregistrée dans un double album, a eu du succès en concert sous forme d’extraits.

BaroquiadeS : La profonde originalité de ces deux premiers projets semble donc avoir séduit le public ?

Samuel Hengebaert : La reconnaissance du public et de la critique nous a évidemment encouragés à poursuivre dans cette voie, qui correspond à notre identité. Pour mon troisième projet, j’avais envie d’aborder des sujets plus contemporains. Parce que j’ai une mère historienne, je me suis intéressé à « l‘art dégénéré », celui qui a été rejeté par les nazis. Patrick Foll, alors directeur du Théâtre de Caen, a aimé ce projet et demandé à David Lescot de le mettre en scène. Le spectacle a été créé à l’automne dernier dans ce théâtre, des tournées sont prévues jusqu’en 2028. Le coffret de trois CD réunit des musiques de styles très variés, depuis les compositeurs baroques Salomone Rossi (1570-1630) et Johann Rosenmüller (1619-1684) jusqu’aux airs des cabarets berlinois des années 20 et 30.

Dans un tout autre registre, ActeSix a aussi produit un enregistrement consacré aux chants corses, autour d’un manuscrit de Ravel retrouvé à Corte qui transcrivait des musiques corses et avec la soprano Eléonore Pancrazi.

BaroquiadeS : Votre originalité ne se limite pas à votre répertoire : nous avons remarqué que vous jouez aussi d’un instrument baroque peu fréquent (voir le compte-rendu du concert Rivals au Festival de Sablé). Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Samuel Hengebaert : Il s’agit du violoncello da spalla, littéralement « violoncelle d’épaule », qui se joue tenu contre l’épaule et maintenu en travers du corps. Il a été créé à Venise vers 1640-1650 et faisait partie des « expériences » entreprises par les luthiers sur les instruments de basse. L’instrument était moins encombrant qu’un violoncelle, il pouvait être joué assez facilement par les violonistes. Une cinquième corde lui permet de jouer comme un piccolo ; sa sonorité en revanche évoque davantage un basson qu’un violoncelle. L’instrument a été exporté en Allemagne, comme en atteste Mattheson dans ses traités. Il aurait été utilisé jusqu’au XVIIIe siècle. Je sors en septembre prochain un CD autour des sonates pour violoncelle de Vivaldi et Marcello jouées sur cet instrument.

Samuel Hengebaert jouant du violoncello da spalla © Martin Chiang

BaroquiadeS : Et quel est votre prochain projet ?

Samuel Hengebaert : Il s’organisera autour de la musique queer : comment on utilise la voix pour suggérer le genre.

BaroquiadeS : Un thème à nouveau très original et qui peut embrasser un large répertoire : on reconnaît bien les marques d’identité de votre groupe ! Nous découvrirons ce nouveau programme avec intérêt.

Publié le