Rencontre avec Pauline Chiama

Lyon devient une véritable scène de la musique ancienne et baroque et le festival Les Baroquades y contribue pleinement. La troisième édition de ce festival de musique ancienne se déroule à Lyon du 21 janvier au 28 février 2025. Comme chaque année, la moitié des concerts se déroulent à Agend’Arts, tandis que l’autre moitié, baptisée Hors les mur, se tient dans des lieux atypiques. Un ambitieux projet à trois voix, mené par Guillaume Lloret et Charlotte Liégeois tous deux d’Agend’Arts, et Pauline Chiama jeune et talentueuse gambiste.

Genèse du festival hivernal de musique ancienne Les Baroquades

BaroquiadeS : Bonjour Pauline Chiama, merci pour cette rencontre. Peux-tu me dire ce qu’est le festival de musique ancienne Les Baroquades ?

Rencontre avec Pauline Chiama

Pauline Chiama : Les Baroquades c’est un festival de musique ancienne qui en est à sa troisième édition. La genèse, c’est pas du tout mon idée mais celle de Guillaume Lloret d’agentd’Arts. Durant mes études au CNSM de Lyon j’habitais à côté d’agend’Arts (voir le site) et un jour en rentrant de mon footing, je tombe sur Guillaume qui fumait sa clope. Je venais de monter un nouveau duo, avec Clara Fellmann, Les fâcheuses, et on cherchait un lieu pour jouer en concert. Je demande à Guillaume si un duo de viole de gambe pouvait l’intéresser. On fait un concert la veille du confinement et Guillaume a beaucoup aimé. Plus tard je suis revenu avec l’ensemble La Camerata Chromatica, crée par Benjamin Delale (organiste, claveciniste et chercheur). On a beaucoup travaillé à agend’Arts car on était tous sur Lyon, c’était pratique. Guillaume m’a dit « tu m’as fait découvrir la musique ancienne, j’adore ça et j’ai l’impression que y’a plein de p’tits jeunes là qui ont envie de jouer qui font des trucs super, donc, est ce que ça te dirait de monter un festival ? ». J’ai trouvé que c’était vraiment une super idée, parce que le constat que je faisais c’était que la plupart des étudiants qui passent leur master au CNSM partent ensuite sur Paris. Je trouvais ça triste, il y a quand même pas mal de musicos en musique ancienne à Lyon. Je me disais, pour que ces talents restent, il faut créer des opportunités de travail. Et avec ce festival l’envie c’était aussi de montrer à la jeune génération de la musique ancienne, que, aujourd’hui, c’est à nous de créer les opportunités de travail et de créer le milieu professionnel dans lequel on a envie d’évoluer demain !

BaroquiadeS : Ton premier concert à Agend’Arts a été donné juste avant la crise sanitaire. On sait qu’elle a eu un impact significatif sur la culture et les pratiques culturelles (voir l’ouvrage Sortir. Sociologie des sorties culturelles des Français.es, de H. Glevarec, C. Combres, R. Nowak, Ph. Cibois – Le bord de l’eau, 2024). Comment est-ce qu’on organise, en 2025, un festival de musique ancienne ?

Pauline Chiama : On se débrouille ! Nous n’avons pas de subvention. Donc cette année, c’est selon les conditions que les partenaires peuvent nous proposer. C’est au cas par cas. On négocie avec nos interlocuteurs. Dans l’idéal 100 % de la billetterie est reversée aux artistes. Parfois, comme pour les concerts gratuits, il y a une petite enveloppe et c’est à moi en tant que programmatrice de m’adapter au lieu… faut s’adapter ! Par exemple cette année je voulais programmer le Quatuor Mycélium (voir le site), mais même avec des projections optimistes, ce n’était pas possible (déplacement, cachet …). On a dû renoncer à les programmer cette année, j’espère que ce n’est que partie remise. L’idée du festival Les Baroquades, c’est vraiment de donner du boulot aux artistes. La première année les cachets étaient petits, la deuxième année c’était un peu mieux, …
Petit à petit le festival prend son indépendance vis-à-vis d’agentd’Arts. Cette association, au programme foisonnant, a été un véritable tremplin pour Les Baroquades : c’est un acteur bien identifié sur Lyon. Il est nécessaire pour le futur que le festival prenne son indépendance même si agend’Arts restera un partenaire fort.

BaroquiadeS : Comment s’est déroulé, d’un point de vue pratique, l’organisation du festival ? Combien êtes-vous ? Comment sont sélectionnés les artistes ?

Pauline Chiama : Avant tout avant tout, il y a Guillaume Lloret et Charlotte Liégeois, qui est la co-directrice d’agend’Arts, une femme hyper énergique et curieuse, la grande prêtresse de l’organisation. Agend’Arts avait une volonté forte de faire une programmation 100 % féminine. Cette année, je me suis concentrée sur la sélection Hors les murs, j’ai donné une expertise musicale sur les lieux et ensemble disponible sur Lyon. II y a des ajustements entre agend’Arts et Hors les murs comme avec Benjamin Delale qui a ouvert le festival. Ensuite on s’est réuni et on a échangé sur les artistes programmés. Pour la partie Hors les murs ce sont des artistes que je connais musicalement, j’admire leur manière de jouer et leur projet musical qu’ils ou elles défendent. Par exemple, tel artiste me touche, j’adore sa manière de jouer, je me dis qu’il faudrait que tout le monde puisse l’entendre et lui donner l’opportunité de jouer à Lyon. Ce serait trop dommage sinon. Jusqu’à présent c’était vraiment facile de trouver des talents en étant au CNSM, pépinière incroyable pour la musique ancienne. J’étais hyper séduite par ce que j’entendais, à travers les portes, parfois dans les couloirs, lors des auditions, des concerts gratuits… Aujourd’hui, je ne suis plus étudiante au CNSM, et j’invite vraiment les lyonnaises et les lyonnais à aller aux auditions de classe, aux concerts, les projets publics, aux concerts gratuits ! On peut entendre gratos les compositeurs et compositrices de demain ! Depuis peu, je commence à recevoir des dossiers de candidature de personnes que je ne connais pas. Des invitations à des concerts, des personnes qui voudraient être programmées. Et c’est là que je me dis que ce festival est arrivé au bon moment, au bon endroit.

Un festival avec des valeurs fortes pour les publics, et un écosystème sain pour les professionnels

BaroquiadeS : Une partie des concerts a lieu à agend’Arts, une autre partie est Hors les murs (bibliothèque, nouvelle scène…). Quels sont les valeurs autour du festival Les Baroquades ? Qu’as-tu envie de défendre, que veux-tu faire avec cet évènement ?

Pauline Chiama : Démocratiser la musique ancienne et jouer dans des lieux inhabituels ! Dépoussiérer la musique ancienne… Aujourd’hui on parle beaucoup de démocratisation des musiques dites classiques, anciennes, dites savantes, institutionnelles… Moi je fais le constat que mettre des places de concert à 5€ à l’Opéra, à la Philharmonie, c’est très bien c’est génial ! Mais ça ne suffit pas. Et je reste persuadée, aujourd’hui de par mon expérience de musicienne, qu’il faut aller au-devant des publics. On ne peut pas attendre des publics qu’ils viennent tout seul. C’est pour ça qu’on programme des concerts dans des lieux inhabituels pour la musique ancienne, comme par exemple, les bibliothèques municipales, agend’Arts, le Périscope, le Jack Jack à Bron. On a été en contact avec les MJC aussi. L’année dernière, on a fait des interventions dans des EPAD, des centres sociaux. Moi c’est là que j’ai envie d’aller jouer. Et à chaque fois, il y avait des rencontres surprenantes. On ne peut pas demander à tout le monde d’aimer cette musique sans l’avoir entendu au moins une fois. Il faut d’abord que tout le monde ait eu la chance d’entendre cette musique et ensuite qu’on me dise « bah non j’aime pas » c’est ok, il faut juste essayer.

BaroquiadeS : Dans le cadre de ce festival, le programme annonce une date commune avec le collectif Les Saôneurs. Comment ce partenariat s’inscrit-il dans ce festival ?

Pauline Chiama : Avec Les Saôneurs on s’est dit qu’il fallait vraiment qu’on travaille en bonne entente et montrer qu’on n’est pas là pour se faire concurrence. On travaille main dans la main pour créer un milieu professionnel sain. On est d’autant plus fort face aux pouvoir public « regardez ce qu’on fait c’est sain, y’a pas de concurrence entre les collectifs » l’union fait la force ! Le concert à la Trinité (voir le site) m’a donné envie de leur proposer de programmer au moins un concert. Ça ferait complètement sens dans le paysage de la musique baroque à Lyon. Je trouve que ce serait un joli message, les différentes entités de musique ancienne à Lyon collaborent. L’année dernière par exemple, l’ensemble Les Emissaires avait fait de la médiation culturelle auprès de scolaire en amont de leur concert et ça me tient vraiment à cœur de développer ce genre d’évènement ! Je n’y ai jamais pensé de manière très consciente avant notre discussion, mais je me rends compte que tous les artistes que je programme, ce sont des personnes qui ont à cœur de démocratiser la musique ancienne et de parler avec leur public de ce qu’ils font, de faire de la vulgarisation intelligente, passionnée, intéressante et qui ont un contact super facile avec le public ; ce ne sont pas des gens qui sont dans une tour d’ivoire.

Le Duo Tiggarna, ou La magie du baroque suédois qui donne « le Smile »

BaroquiadeS : Toujours dans cette dynamique de faire découvrir au plus grand nombre la musique ancienne, si tu devais présenter un concert à un public étranger à la musique baroque, lequel serait-ce ?

Pauline Chiama : Là j’ai envie de présenter le Duo Tiggarna (voir la page) en concert le 15 février. Je trouve qu’ils ont un petit côté magique. Et là, eux, c’est un duo, nyckelharpa et viole de gambe ! C’est de la musique baroque suédoise, hyper éloignée de nous… dit comme ça, ça peut sembler très poussiéreux. Mais, leur concert c’est un condensé de poésie, de douceur, et, en même temps tu te prends un shoot de bonne humeur et d’envie de danser, parce qu’ils font ça très bien tous les deux. Y’a un rythme folk, trad, suédois qui invite à danser (elle claque des doigts en rythme en même temps). Ces deux-là, ils sont assez emblématiques. Si t’y connais absolument rien et que tu te dis « là je vais écouter un concert je sais pas ce que ça va être », les spectateurs passent un très bon moment, ils ont le sourire. Les deux parlent super bien de leur musique et de leurs instruments, ils ont un contact super facile avec le public.

Portrait d’une jeune gambiste de talent : Pauline Chiama

BaroquiadeS : Je te propose que nous terminions notre échange par toi, Pauline Chiama, qui es-tu ?

Pauline Chiama : J’ai 31 ans, je suis entrée au CNSM à 23 ans en 2017, j’ai fais ma licence, mon master et un artiste diploma, un cursus de création, après le master et sur concours, pour créer un spectacle. Je suis parisienne de base, bien que aujourd’hui je ne pourrais plus vivre sur Paris, et après mon Bac L j’ai fais des études littéraires et d’histoires, puis je suis partie en fac d’histoire sur Paris. Ensuite, je suis entrée au CNSM. Je n’ai pas essayé le CNSM de Paris, j’avais envie de quitter Paris et parce qu’il me semblait que pour la musique ancienne, Lyon c’était la meilleure formation possible. J’étais venu sur Lyon prendre un cours avec Marianne Muller. Il y a des années de ça, j’écoutais ses CD ; j’adore sa manière de jouer, je voulais entrer dans sa classe. Le CNSM, c’est beaucoup de rencontres autour de la machine à café, je me suis fait plein de potes avec les modernes. Faut pas le dire mais les baroqueux et les compositeurs sont les gens les plus cools du CNSM (rires).

BaroquiadeS : Tout à l’heure tu me disais que ton activité principale c’était d’être musicienne. Concrètement c’est quoi la vie de Pauline Chiama, jeune musicienne de 31 ans qui cogère le festival ?

Pauline Chiama : Moi j’ai de la chance, depuis deux ou trois ans j’ai plein de dates de concert, de projet … Je ne sais pas si c’est typique des violistes, je fais beaucoup de projets transversaux, je joue aussi dans beaucoup d’ensembles. Je crois que mon truc préféré c’est de faire la basse continue dans les opéras, ça c’est ma passion, je pourrais faire ça toute la journée. Je fais partie d’un ensemble plus atypique où on est que des nanas sur scène et on est amplifiées avec un saxophone, clarinette, trombone, sacqueboute, viole de gambe, basse électrique. Je redécouvre la joie d’être débutante dans un domaine, je suis à l’ENM de Villeurbanne en jazz (voir le site). Je fais également partie de l’orchestre La Sourde (voir le site) de Samuel Achache, on est trois baroqueux et le reste c’est que des jazzmen (rires) et je fais partie aussi d’un autre orchestre, Transphonie (voir le site) qui est sur Marseille. J’ai l’occasion de jouer à Paris, et également en Bretagne où j’ai aussi un duo avec un copain violiste là bas, et beaucoup sur Lyon. Pour résumer la vie d’une musicienne de 31 ans aujourd’hui, les vacances c’est d’être chez soi, c’est de dormir plus de deux jours d’affilée dans son lit et c’est trop bien !

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