Ein Klavierbüchlein – Yoann Moulin

Dernier volume de la trilogie germanique de Yoann Moulin, sur un clavecin pédalisé

Dernier maillon d’une trilogie, cet album referme l’exploration que Yoann Moulin a consacrée au répertoire germanique pour le clavecin. Après Cantilena Anglica Fortunae (avril 2018) dédié à Samuel Scheidt et Heinrich Scheidemann –deux élèves de Sweelinck à Amsterdam, après Stylus Luxurians (mai 2020) confrontant Matthias Weckmann, Franz Tunder, Johann Jacob Froberger et Christian Ritter, le troisième voletregroupe ici quelques emblématiques pièces d’Allemagne du Nord à la fin du XVIIe siècle, inscrivant Johann Sebastian Bach dans la lignée de ses prédécesseurs.

« S’il est musicien, le père de famille enseigne tout naturellement à son fils les rudiments de son art. Ou bien le jeune enfant se rapproche de l’organiste, du cantor ou du capellmeister local, apprend par la pratique et devient son assistant, son répétiteur ou son suppléant. Les plus talentueux s’en vont vers les grands centres, recevoir l’enseignement de maîtres réputés » rappelait Gilles Cantagrel (La Musique du Baroque en Allemagne, Fayard, 2008, page 51). Du futur Cantor de Leipzig, on connaît la précoce gourmandise à s’instruire, si l’on en croît une anecdote contée par son fils Carl Philipp Emanuel. Alors que le garçonnet de dix ans, recueilli par son frère aîné, convoitait une liasse de partitions (Froberger, Kerll, Pachelbel…) gardée dans une armoire, il parvint à la subtiliser. « Comme ses petits mains pouvaient passer par le grillage, et comme le livre n’était relié que d’une feuille de papier, il put le rouler et le sortir, et il le recopia à la lueur de la lune, car il ne disposait pas même d’une chandelle ».

À quinze ans, il quitta sa Thuringe natale, usant ses souliers pour rejoindre la ville de Lüneburg à trois cents kilomètres de ses pénates. Il fut admis comme chantre à la Michaeliskirche, dans cette ville où Georg Böhm veillait sur la vie musicale. Avant ses vingt bougies, il séjournera à Hambourg, où Vincent Lübeck et le vieux Reinken dominaient respectivement les tribunes d’orgue des Nikolai– et Katharinenkirche. En 1705, il délaissera son poste d’Arnstadt pour partir à la rencontre d’un autre patriarche, Dieterich Buxtehude titulaire en la Marienkirche de Lübeck. Un séjour dont on sait au fond peu de choses, alimentant les fantasmes, et servant de prétexte à quelques albums comme le December 1705 de Manuel Tomadin sur le Schnitger de Groningen (Brilliant, 2021).

Focalisant toutes ces influences, à l’instar des deux premiers volumes de l’intégrale en cours de Benjamin Alard (Le jeune héritier, 2017 ; Vers le nord, 2018), « le programme de ce disque est en quelque sorte un Klavierbüchlein imaginaire tel que le jeune virtuose aurait pu le copier auprès des grands maîtres » résume Yoann Moulin en page 13. À l’exception de Nikolaus Bruhns, génie capable de chanter à la console tout en s’accompagnant au violon et au pédalier, trop tôt disparu pour que Bach eut l’heur de le fréquenter. Le CD débute par son célèbre Praeludium en mi mineur, le plus vaste des deux qu’il écrivit dans cette tonalité : rare occasion de l’entendre au clavecin.

Cette anthologie puise au florilège de l’Andreas Bach Buch compilée par Johann Christoph, frère aîné de Johann Sebastian, et emprunte par ailleurs un choral (Wer nur den lieben Gott läßt walten BWV 691) au recueil que ce dernier destina à son fils Wilhelm Friedemann. Une manière d’illustrer les relations pédagogiques au sein du foyer, et d’honorer une éthique de la transmission. Ce qui nous vaut la préservation des trois sublimes ostinatos BuxWV 159-161, aujourd’hui conservés à la Musikbibliothek de Leipzig. Pour la Ciacona en ut mineur, Yoann Moulin réussit un juste équilibre de fluidité, de tension et de poésie.

Le Stylus Phantasticus est dignement représenté par le Praeludium, Fugue und Postludium de Böhm. Ce triptyque « comportant un suite de longs accords pathétiques était qualifié par Robert Schumann de caprice fantasmagorique » rappelait Bernd Heyder dans la notice du Hamburg 1734 d’Andreas Staier, qui en grava une magistrale lecture sur une copie d’un gargantuesque Hass conservé au MIM de Bruxelles (Harmonia Mundi, mai 2005). Pour sa part, Yoann Moulin a opté pour un clavecin pédalisé de Philippe Humeau, d’après un original de Carl Conrad Fleischer. Les deux claviers trouvent un renfort dans les basses, à l’instar de certains clavicordes de l’époque qui permettaient une extension au pied. Selon son biographe Johann Nikolaus Forkel (1749-1818), Bach aimait à s’exercer et improviser sur un tel cembalo e pedale dont il posséda trois exemplaires.

C’est un autre instrument qui inspira le BWV 996. Une copie de cette Suite, établie par Johann Tobias Krebs (1690-1762) et redécouverte par Heinrich Nikolaus Gerber, contient une annotation « aufs Lautenwerck » qui serait « la plus ancienne preuve certaine de l’intérêt de Bach pour le luth-clavecin » selon le musicologue Andreas Bomba (page 20 du livret de Musik für das Lautenklavier enregistré par Robert HillHänssler, septembre 1998). On l’a connue arrangée à la guitare (mémorable vinyle de John Williams, CBS, 1975), ou embrasée par Pierre Hantaï sur un Katzman flambant neuf (Virgin, juin 1997). Peut-être moins ardent, Yoann Moulin lui confère toute sa plénitude, conciliant l’élégance des danses et l’expressivité du rythme.

On peut s’interroger sur le choix, non explicité, de conclure par une mignardise aussi salonnarde que le Menuet de Christian Petzold. À ceci près, l’interprétation aura convaincu par sa hauteur de vues et sa flagrante autorité tout au long de l’album, que ce soit dans les pièces drainées de la manière française ou dans les retables en Stylus Phantasticus. Concentré, épanoui, sûr et au faîte de ses moyens : par ce disque, Yoann Moulin confirme sa place parmi les meilleurs talents de la scène baroque. La discographie vouée aux modèles septentrionaux de Bach reste moins servie au clavecin qu’à l’orgue. L’occasion de mentionner le tout récent et magnifique Juvenilia de Gabriel Smallwood (Ramée, novembre 2024), sur un Christian Vater de 1738 répliqué par l’éminent facteur milanais Andrea Restelli. Si le label Ricercar emboîtait les trois afférentes parutions de Yoann Moulin, le coffret assemblerait une perspective majeure sur le sujet.

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